Norvège : des instruments de glace résonnent dans la nuit arctique

Certaines formes d'art sont plus singulières que d'autres : en Norvège, ces musiciens battent le rythme sur de la glace naturelle ou interprètent leurs œuvres sur des instruments fabriqués à partir de glace.

Publication 10 mars 2021 à 12:39 CET
Making Music with Ice

Île Baffin, Canada : Terje Isungset, pionnier dans l’art de la musique de glace et directeur de son propre label All Ice Records, procède à un enregistrement par -41 °C.

Photographie de Emile Holba

De fragiles éclats qui imitent les cymbales. De profondes notes creuses qui rappellent les tambours métalliques. Voilà quelques-uns des sons surprenants que le groupe de percussions Ethnobeat a créés. Ils les ont obtenus à partir du lac Baïkal en Russie lorsqu’il était gelé. Ils ont immortalisé ces expériences dans une vidéo devenue virale en 2012 et qui a fait connaître la musique de glace à des millions de personnes à travers le monde.

Depuis des années pourtant, des mélodies tout aussi envoûtantes ont comblé les sombres nuits arctiques de Norvège et de Suède. Dans les années 2000, le compositeur et percussionniste norvégien Terje Isungset a exécuté le premier concert de musique de glace au monde au cœur d’une cascade gelée à Lillehammer.

Six ans plus tard, M. Isungset a fondé le Ice Music Festival Norway qui se tient tous les ans et qui attire des aventuriers curieux, prêts à braver les températures négatives pour vivre cette expérience unique de connexion avec la nature grâce à la musique. Le festival a été annulé en raison de la pandémie cet hiver, mais le compositeur prévoit de diffuser un concert en direct le 14 mars.

Pour M. Isungset, qui créait déjà des expériences musicales avec des éléments naturels tels que la pierre ou le bois, s’essayer à la musique de glace était une étape logique de son parcours. « Lorsque j’ai commencé à jouer sur de la glace claire, j’ai trouvé le son qu’elle émettait étonnamment chaleureux et doux par rapport à celui qu’elle fait lorsqu’on l’écrase avec le pied, qui lui, est bien plus froid », témoigne-t-il. 

 

Terje Isungset a maintenant des centaines de concerts de musique de glace à son actif, dont un lors du Banquet Nobel de 2017. Il a enregistré huit albums sous son propre label All Ice Records. Il considère cette forme d’art comme étant l’œuvre de sa vie.

Qu’est-ce que la musique de glace précisément ? Eh bien, les musiciens marquent le rythme de leur musique sur de la glace naturelle ou sur des instruments fabriqués à partir de glace. Beaucoup de ces instruments peuvent nous sembler familiers, mais la musique de glace ramène la nature au centre de l’expérience et s’accompagne de quelques notes d’imprévisibilité. Leur fabrication et leur maniement ne peuvent être entièrement contrôlés, ce qui contribue au charme de cet art.

 

LA CONFECTION DES INSTRUMENTS

Les instruments sculptés peuvent être faits entièrement de glace, par exemple les cors et les percussions. Ils peuvent également être hybrides : leur tronc peut être fait de glace et leurs cordes de métal, comme la harpe par exemple. M. Isungset collabore avec le sculpteur de glace de renom Bill Covitz, basé aux États-Unis mais qui voyage dans le monde entier pour fabriquer ses instruments sur place.

Tim Linhart, un autre artiste américain, s’est spécialisé dans les sculptures de neige et de glace avant de déménager en Europe et de se forger une réputation dans le domaine de la fabrication d’instruments de glace. Trente-six ans plus tard, il en a créé des centaines. S’ajoutent à son palmarès dix-neuf orchestres de glace et onze salles de concert sous forme d’igloos qui permettent d'accueillir des concerts de musique de glace, de Luleå en Suède aux Alpes italiennes.

Grâce à l’étude et au mélange de matériaux complexes, comme la glace claire et l’eau gazeuse artisanales ou encore la neige de montagne broyée, M. Linhart est capable de fabriquer des violons et de les accorder aussi précisément que ce que la nature permet. C’est un processus qu’il appelle « icemanship » (« la maîtrise de la glace »).

En février 2020, le Ice Music Festival Norway a pris fin au sein du village de Finse, proche du glacier Hardangerjøkulen.

Photographie de Emile Holba

Des années de sculpture de glace lui ont permis de découvrir les forces et les faiblesses structurelles des matériaux. « Lorsque vous vous rapprochez du point de rupture entre la tension de la corde et l’épaisseur du matériau, c’est là que la musique prend vie », explique M. Linhart, qui a perfectionné son art grâce à des essais, des erreurs et quelques explosions d’instruments.

Aujourd’hui, il a posé ses valises en Italie. Il fabrique des orchestres de glace qui permettent de jouer du rock-and-roll comme de la musique classique au sein d’un igloo qui sert de salle de spectacle au sommet du glacier Presena au nord-est de Milan.

La sculpture des instruments prend généralement entre trois jours et plusieurs semaines. La collecte de glace ainsi que sa qualité dépendent de la météo. À l’instar du vin, certaines années offrent d’excellents crus. D’autres années, la glace nous impose son silence.

 

L’ART DE SONNER JUSTE

Lors du début du spectacle, d’autres complications peuvent s’ajouter. « La glace est en mouvement constant. Elle se dilate, se contracte et se transforme dans l’atmosphère, » explique M. Linhart. Les corps chauds font fondre la glace. « Les spectateurs augmentent la température avec leur respiration. Les instruments doivent être réajustés différemment. Certains perdent des notes, d’autres en gagnent ». Pour pallier ce problème, il a conçu des salles de concert en forme de dôme où la chaleur est évacuée loin des instruments.

Autre aléa : les lèvres des joueurs de cor peuvent rester collées au bec de leur instrument. La plupart du temps, les artistes ne peuvent pas s’exercer sur ces outils fragiles, alors ils doivent généralement composer leur musique en direct et improviser devant le public.

Un sculpteur de glace fabrique un instrument à l’occasion du festival.

Photographie de Emile Holba

Ces compositions sont également à la merci de la glace. « Je trouve le son cristallin des instruments de glace si fascinant et unique », confie la musicienne Anna-Maria Hefele qui s’est essayée à la harpe de glace. Elle a constaté que les capacités de l’instrument étaient toutefois limitées puisqu’il ne présente ni pédale, ni levier qui permettent de changer les accords au cours de la prestation ou pendant les pauses entre chaque morceau.

Cela signifie que d’autres instruments, tels que le « iceofon », un croisement entre un xylophone et un marimba, qui se couple admirablement bien avec la harpe, doivent être accordés différemment afin d’éviter de jouer sur une seule tonalité tout au long du concert.

Même si les harpistes sont connus pour pincer les cordes avec délicatesse afin de créer de délicates mélodies, certains détails comme la température de leurs doigts peuvent affecter les sons que la harpe de glace produit. « C’est bien d’avoir les mains chaudes quand on est harpiste, pour être rapide et précis, indique Mme Hefele. Si les mains sont froides, les doigts vont plus lentement ».

La musique de glace s’accompagne de nombreuses difficultés, mais les musiciens y voient une occasion d’affiner leurs compétences et de stimuler leur créativité.

Ces « musiciens de glace » se produisent dans une salle de concert en forme d’igloo, construite par Tim Linhart et sa femme à Beaver Creek dans le Colorado.

Photographie de Jack Affleck, Ice Music

« J’ai toujours aimé relever de nouveaux défis et explorer différents genres musicaux », raconte Viktor Reuter, contrebassiste suédois qui a participé au Ice Music Festival Norway et qui est parti en tournée dans toute l’Allemagne et la Chine aux côtés de Terje Isungset. « Avec une contrebasse acoustique en bois, votre corps reste toujours en contact avec le bois et vous ressentez les profondes vibrations. »

M. Reuter explique qu’avec la glace, qui est plus dense et plus lourde, la basse se transforme en un tout autre instrument. Il faut simplifier ses harmonies et jouer plus doucement, ce qui nécessite une dose d’improvisation et un nouvel état d’esprit.

 

LA MUSIQUE... ET UN MESSAGE

La fabrication et l’entretien de ces instruments, la préparation des lieux et l’attraction des spectateurs dans ces décors gelés ne cessent de faire de la musique de glace une entreprise exigeante. Pour ces musiciens hors normes, s'adapter à l’imprévu fait partie du jeu.

En plus de voyager à travers la Chine, M. Isungset et son équipe ont donné près de soixante-dix concerts en un an, dans des pays allant de l’Australie au Japon, de l’Inde aux États-Unis. Le plus souvent, ces prestations se déroulent en intérieur, ce qui induit l'utilisation de congélateurs sur place afin d'entreposer leurs instruments. Parallèlement, M. Linhart élabore un projet considérable. Il souhaite intégrer la musique de glace au sein de la cérémonie des Jeux Olympiques d’hiver de 2026 en Italie.

Pour Terje Isungset, cet art, ce n’est pas juste de la musique. Il présente également une dimension environnementale. En collaboration avec le centre de recherche sur le climat de Bergen, le Ice Music Festival Norway propose des discussions et des installations artistiques pour mettre en lumière les conséquences du changement climatique sur la neige et la glace.

« La chose la plus importante à nos yeux, c’est l’expression artistique, qui est abstraite, » explique M. Isungset. « Plutôt que de dire aux gens ce qu’il ne faut pas faire, nous faisons passer le message de manière subtile ». L’évènement qu’ils organisent imite en lui-même le réchauffement climatique par une métaphore, puisque la neige fond chaque printemps après le départ des spectateurs.

Après tout, selon Terje Isungset, « la musique de glace, ce n’est pas un projet humain, au contraire, c’est plutôt la nature qui le dirige ».

 

Basée à Stockholm, Lola Akinmade Åkerström est une écrivaine, auteure et photographe de voyage d'origine nigériane. Retrouvez-la sur Twitter et Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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