Post-partum : les troubles mentaux ne prennent pas toujours la forme d’une dépression
L’anxiété, l’hypervigilance, les pensées intrusives, la colère ou encore le détachement peuvent être les manifestations de troubles du post-partum qui se chevauchent, parfois longtemps après l’accouchement.

Selon les données de Santé publique France issues de l'Enquête Nationale Périnatale, une femme sur six (16,7 %) présente une dépression post-partum à deux mois de l'accouchement.
Selon les données de Santé publique France issues de l'Enquête Nationale Périnatale, une femme sur six (16,7 %) présente une dépression post-partum à deux mois de l'accouchement.
Katie Crenshaw pensait connaître tous les signes avant-coureurs des troubles mentaux du post-partum. Après la naissance de ses deux premiers enfants, elle avait connu les crises de larmes, les pensées d’automutilation et la lente dégradation de sa santé mentale. Elle avait réussi à gérer ces symptômes. À la naissance de son troisième enfant, cette femme de quarante ans avait passé des années à travailler dans une maternité, s’était formée comme doula et avait construit sa carrière autour de la sensibilisation à la santé mentale périnatale.
Pourtant, la crise qui a suivi la naissance de son troisième enfant ne ressemblait en rien à ce qu’elle connaissait et ne s’est pas manifestée au moment où elle l’attendait. Elle n’est pas survenue dans les semaines qui ont suivi la naissance de son fils. Elle s’est installée progressivement, un an plus tard, lorsqu’il a été sevré.
Au lieu d’une profonde tristesse, Katie ressentait de l’indifférence, accompagnée de pensées suicidaires intrusives, un tableau très éloigné de la représentation habituelle de la dépression post-partum : une personne incapable de sortir de son lit, ne pouvant ou ne voulant plus rien faire.
Mais cette image ne rend pas compte du large éventail de troubles mentaux du post-partum qui peuvent apparaître ou s’aggraver après une naissance, explique Tiffany A. Moore Simas, cheffe du département d’obstétrique et de gynécologie à UMass Memorial Health.
« L’une des idées reçues les plus répandues est que tous les troubles de santé mentale du post-partum sont synonymes de dépression », dit-elle. « C’est probablement la dépression qui a reçu le plus d’attention jusqu'à présent, mais la santé mentale périnatale englobe l’ensemble des troubles mentaux, et pas seulement la dépression. »
Ce décalage peut avoir de graves conséquences : lorsque les troubles mentaux du post-partum sont censés ressembler à une dépression, les symptômes qui se manifestent sous forme d’anxiété, d’hypervigilance, de manie ou de détachement peuvent passer inaperçus ou être considérés comme faisant simplement partie de la maternité. En réalité, on peut observer une dépression, de l'anxiété, un trouble bipolaire, un trouble obsessionnel-compulsif (TOC), des attaques de panique, une psychose et un trouble de stress post-traumatique (TSPT).
Ces troubles peuvent être particulièrement difficiles à reconnaître lorsqu’une personne continue à fonctionner normalement en apparence. « Comme pour de nombreuses autres maladies, notamment le cancer du sein, ce n’est pas parce que l’on ne les voit pas qu’elles n’existent pas », explique Veerle Bergink, psychiatre spécialisée en santé reproductive à l’Icahn School of Medicine du Mount Sinai. « On n’a pas envie d’apporter sa souffrance dans chaque conversation. »
Selon Santé publique France, en 2021, en France hexagonale, la prévalence de la dépression du post-partum était de 16,7%. Mais la dépression est devenue une sorte de terme générique pour désigner les difficultés psychologiques après l’accouchement. L’un des troubles facilement masqués par cette focalisation sur la dépression est le trouble de stress post-traumatique lié à l’accouchement.
Il peut se développer après une naissance vécue comme effrayante ou traumatisante, provoquant la reviviscence de l’expérience, l’évitement de tout ce qui la rappelle ou un état d’alerte permanent longtemps après l’accouchement. Une revue de la littérature publiée en 2017 dans le Journal of Affective Disorders a révélé qu’environ 4 % des jeunes mères développent un trouble de stress post-traumatique après un accouchement. Chez les femmes appartenant à des groupes à haut risque, ce taux atteignait 18,5 %.
« Les antécédents traumatiques sont fréquents chez les femmes pendant la grossesse et la période du post-partum », explique Samantha Meltzer-Brody, doyenne à l’École de médecine de l’Université de Caroline du Nord. « Les femmes ayant des antécédents de traumatisme présentent un risque plus élevé de TSPT post-partum. C’est pourquoi il est important d’effectuer un dépistage des traumatismes pendant la période périnatale. »
Mais les outils de dépistage standard peuvent ne pas le détecter. L’échelle de dépression postnatale d’Édimbourg, par exemple, interroge sur des symptômes tels que l’anhédonie, l’autoculpabilisation, la tristesse, la peur et le désespoir.
Une enquête internationale menée en 2026 auprès de plus de 11 000 femmes dans 31 pays a révélé que l’hyperactivation physiologique constituait le groupe de symptômes de trouble de stress post-traumatique lié à l’accouchement le plus fréquent, tandis que l’évitement était le moins fréquent. Pourtant, l’évitement distinguait davantage les participantes répondant aux critères du trouble de stress post-traumatique : près de la moitié de celles dépassant le seuil d’évitement défini par l’étude répondaient aux critères diagnostiques, contre 3,5 % de celles se situant à ce seuil ou en dessous.
L’identification du trouble est importante, car le trouble de stress post-traumatique et la dépression nécessitent une prise en charge individualisée. Certains ISRS peuvent traiter à la fois la dépression et le trouble de stress post-traumatique. Mais si les symptômes d’une patiente sont compris uniquement comme une dépression, le traumatisme, et donc la nécessité d’un traitement centré sur celui-ci, peuvent ne jamais être pris en compte, souligne Samantha Meltzer-Brody.
Le trouble de stress post-traumatique n’est pas le seul trouble qui peut passer inaperçu. Selon Veerle Bergink, les cliniciens doivent également être attentifs au trouble bipolaire et à la psychose post-partum, une urgence psychiatrique rare mais aiguë.
La psychose post-partum et les épisodes maniaques présentent un pic beaucoup plus marqué après l’accouchement. La dépression, l’anxiété et le trouble de stress post-traumatique, en revanche, sont fréquents à d’autres moments de la vie des femmes également, ce qui rend plus difficile l’identification d’un pic spécifiquement lors du post-partum.
La fille d’Amanda Koenigsberg est née il y a dix ans par césarienne programmée, pratiquée plus tôt que prévu après la rupture de la poche des eaux. Un moment est resté gravé dans sa mémoire : les infirmières la transférant d’un brancard à un autre tandis qu’un médecin criait dans le couloir qu’il ne fallait pas la laisser marcher. L’échange n’a duré que quelques instants, mais il lui a laissé l’impression que personne ne savait réellement ce qui se passait, comme si elle ne pouvait pas faire confiance aux personnes qui s’occupaient d’elle.
Cette nuit-là, lorsque le personnel soignant a emmené son bébé pour des examens, quelque chose a changé. « Mon corps et mon cerveau sont entrés dans un état d’hypervigilance », se souvient-elle.

Pendant l’année qui a suivi, elle a été obsédée par la peur qu’il arrive quelque chose à sa fille et a consigné de manière compulsive chaque tétée, chaque séance de tirage de lait et chaque changement de couche. Elle n’a jamais parlé de dépression post-partum. Pour elle, cela désignait les cas extrêmes dont elle entendait parler dans les médias. Elle supposait que ce qu’elle ressentait faisait simplement partie de la maternité.
Ce n’est que lorsque sa fille a eu dix ou onze mois qu’un thérapeute lui a diagnostiqué une anxiété post-partum et un TOC périnatal.
Samantha Meltzer-Brody, qui a été investigatrice principale universitaire lors des essais cliniques ayant conduit au développement de deux médicaments spécifiquement destinés à la dépression du post-partum, explique qu’une partie de la confusion réside dans les critères diagnostiques eux-mêmes. Pour répondre à la définition clinique d’un épisode dépressif majeur, une personne doit présenter au moins cinq symptômes pendant une période de deux semaines.
L’un de ces symptômes doit être soit une tristesse persistante, soit une anhédonie, c’est-à-dire une perte de plaisir ou d’intérêt pour des activités auparavant appréciées. Pas nécessairement les deux. « Le terme dépression a été utilisé pour englober ce qui peut en réalité correspondre à un large éventail de symptômes », explique-t-elle.
Ces symptômes peuvent inclure l’anxiété, la colère et l’irritabilité, des expériences que beaucoup de personnes n’associent pas spontanément au mot « dépression ». Les deux médicaments étudiés par Meltzer-Brody proposent une approche différente. Contrairement aux antidépresseurs courants tels que le Zoloft et le Prozac, qui agissent sur le système sérotoninergique et peuvent nécessiter plusieurs semaines avant de produire un effet, la brexanolone et la zuranolone sont des neurostéroïdes qui agissent sur les récepteurs GABA-A, éléments du principal système inhibiteur du cerveau.
Ces médicaments ont attiré l’attention sur le rôle que pourraient jouer les hormones reproductives et les mécanismes cérébraux associés dans la dépression post-partum. L’alloprégnanolone augmente pendant la grossesse puis chute rapidement après l’accouchement, et les chercheurs pensent que certaines personnes pourraient être particulièrement sensibles à ces fluctuations.
Mais la dépression post-partum peut avoir de nombreuses causes, et ces traitements ne démontrent pas qu’un unique changement hormonal soit à l’origine du trouble. La crise de Katie Crenshaw, toutefois, est apparue près d’un an après son accouchement. Pour Veerle Bergink, ses pensées suicidaires soudaines et son détachement ne ressemblaient pas à un trouble de stress post-traumatique lié à l’accouchement, qui est associé à une naissance traumatique ou à ses conséquences.
Au contraire, ses symptômes sont apparus lors du sevrage, une autre transition hormonale. La baisse de prolactine et d’ocytocine, ainsi que le retour de l’organisme à son état hormonal d’avant la grossesse, peuvent déclencher de graves symptômes psychiatriques chez un sous-groupe de femmes particulièrement sensibles à ces changements, un phénomène qui demeure, selon Bergink, presque totalement inétudié.
Pour l’instant, des expériences personnelles comme celle de Katie Crenshaw restent difficiles à expliquer et faciles à négliger, en particulier lorsqu’elles surviennent longtemps après la naissance et qu’elles ne ressemblent en rien à ce que la plupart des gens associent à la dépression post-partum.
Sabrina Malhi est journaliste spécialisée dans la santé à l’échelle nationale et couvre les questions liées à la santé infantile, maternelle et publique.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
