Sciences

La contrebande de fossiles s'organise - la science contre-attaque

Un nouveau scanner permet d'associer des « empreintes » chimiques prélevées sur des ossements, aux couches de roches desquelles ils ont été extraits. Une technique qui permet de lutter contre le trafic illégal de fossiles.vendredi 24 novembre 2017

De John Pickrell
Phil Bell, paléontologue à l'université de la Nouvelle-Angleterre, en Australie, analyse au moyen d'un scanner à rayons X portable les membres gigantesques d'un dinosaure théropode baptisé Therizinosaurus et exposé en Mongolie.

Buuvei Mainbayar fait face à une scène de désolation. Nous sommes au milieu du mois de septembre 2016 et dans cette région enclavée du sud de la province mongole du Gobi, la terre d'un brun rougeâtre est jonchée de flacons de colle forte en plastique et de fragments d'os brisés.

Il s'accroupit pour observer les fragments de plus près, retournant d'un côté puis de l'autre dans ses mains marquées par les intempéries un morceau relativement grand. Selon lui, ces vestiges disloqués sont les seuls et uniques reliquats d'un ankylosaure, un type de dinosaure cuirassé qui rôdait dans cette région du monde à la fin du Crétacé.

Ces conclusions ne sont que trop familières à Buuvei Mainbayar, paléontologue à l'Académie mongole des sciences. La collecte de fossiles sans autorisation comme leur exportation sont illégales en Mongolie. Pourtant, au cours des dernières décennies, la contrebande de fossiles a atteint des proportions considérables dans la province du Gobi, avec la vente de fossiles de dinosaures à l'étranger à des prix exhorbitants. En 2015, l'acteur Nicolas Cage avait notamment dû rendre le crâne d'un tyrannosaure appelé Tarbosaurus, exporté illégalement et acheté dans une galerie de Beverly Hills pour la coquette somme de 276 000 $ (près de 233 000 €).

Dans les régions du Gobi réputées pour les nombreux fossiles qu'elles abritent, les braconniers viennent et emportent avec eux crânes, pattes avant et arrière ainsi que d'autres membres faciles à extraire. Ils reconstituent grossièrement les os épars à l'aide de colle forte et, dans leur hâte, brisent souvent une grande partie des échantillons scientifiques extrêmement précieux qu'il reste.

« Cela me fend le cœur de voir des squelettes entiers ayant survécu à 70 millions d'années d'enfouissement finir brisés en mille morceaux par des braconniers à l'affût de dents et de griffes susceptibles d'alimenter le marché noir », déplore David Eberth, du Royal Tyrell Museum situé en Alberta, au Canada.

La loi lutte contre ces pratiques quand elle le peut. À la suite d'un procès très médiatisé qui a eu lieu aux États-Unis en 2013, plusieurs fossiles de dinosaures vendus clandestinement ont été rendus à la Mongolie. Cette affaire a toutefois souligné les limites de la condamnation des trafiquants de fossiles : comment les experts peuvent-ils prouver sans l'ombre d'un doute qu'un fossile est originaire de la province du Gobi ?

Équipés de scanners à rayons X de pointe, des scientifiques pensent aujourd'hui pouvoir enrayer le trafic grâce à l'élaboration d'une carte des « empreintes digitales » chimiques à même de faire correspondre la signature d'un fossile avec celle d'une région géographique donnée. Si cette méthode vient à être perfectionnée, son utilité dépasserait largement les frontières de la Mongolie ; la Chine, le Maroc ou encore l'Argentine voient également fleurir des marchés de fossiles similaires.

 

SCANNER LA SCÈNE

Une semaine avant la découverte des fragments de l'ankylosaure par Buuvei Mainbayar, Federico Fanti, paléontologue à l'université de Bologne et explorateur National Geographic, était à l'Institut mongole de paléontologie et de géologie d'Oulan-Bator où il analysait des fossiles à l'aide d'un dispositif portable digne d'un tournage de Star Trek.

L'appareil, un analyseur portable par fluorescence X, permet aux scientifiques de décrypter la composition géochimique de roches et de fossiles. L'année dernière, le paléontologue et ses collègues se sont rendus sur plusieurs sites fossilifères victimes de contrebande dans la région de Nemegt, à l'ouest du Gobi, et ont enregistré la signature géochimique unique propre à chaque lieu au moyen du scanner. Des drones leur ont également permis de créer une carte de la géologie de la région beaucoup plus précise et détaillée.

Le scanner portable apporte des informations quasi instantanées relatives à la composition élémentaire des roches.

Ils espèrent ainsi pouvoir déterminer instantanément la localité d’un fossile de dinosaure mongole à la moindre analyse, grâce à la décomposition chimique exacte des roches, à la manière d’un code-barres qui révèle les détails d’un produit dans une épicerie.

À Oulan-Bator, les chercheurs ont scanné de nombreux fossiles de dinosaures acquis en toute légalité et originaires de sites différents, afin de voir si les empreintes se recoupaient. Selon la revue Palaeogeography, Palaeoclimatology, Palaeoecology, cette méthode semble jusqu’ici porter ses fruits. L’équipe est parvenue à remonter aux origines géographiques des fossiles conservés au sein de l’Académie mongole en s’appuyant uniquement sur leur composition chimique.

Ces avancées technologiques sont une excellente nouvelle pour les scientifiques : connaître l’origine, jusqu’à la couche de roche exacte, d’un fossile apporte des indices précieux quant à l’histoire de ces animaux anciens.

Suite au procès de 2013, des fossiles de dinosaures, dont de Tarbosaurus et de Saurolophus, ont fini par être retournés à la Mongolie et ont été exposés à Oulan-Bator. Seule la province du Gobi abritait de telles espèces ; les scientifiques étaient donc convaincus qu'elles provenaient de Mongolie, mais ne connaissaient pas les sites exacts.

Par conséquent, l'âge des fossiles ne pouvait être déterminé avec précision. De même, les informations relatives aux conditions environnementales au moment de leur mort faisaient défaut. Si les dinosaures rapatriés étaient parfaits pour être exposés, ils n'avaient que peu d'utilité du point de vue de la recherche universitaire.

Suite à la découverte du fossile par des braconniers, ces fragments sont les seuls vestiges d'un dinosaure « autruche ».

« La province du Gobi est un lieu de travail déprimant parfois », regrette Phil Bell, co-responsable du projet et professeur à l'université de la Nouvelle-Angleterre, en Australie. « Les paléontologues sont devenus obnubilés par cet endroit célèbre depuis tellement longtemps pour les dinosaures si énigmatiques et charismatiques qu'il a vus naître. Le voir s'être transformé en un champ de ruines pillé et vandalisé par les contrebandiers est vraiment difficile. »

Grâce au scanner à rayons X qui leur a permis d'affiner les correspondances, les scientifiques ont obtenu des informations essentielles sur la date et l'environnement liés à ces vestiges, leur donnant ainsi une valeur scientifique précieuse.

 

CREUSER ENCORE

Les premiers essais de cette méthode ont également permis d'associer un groupe fossilisé de dinosaures oviraptorosaures à bec, qui avaient été dérobés illégalement dans le désert de Gobi en 2006, dans la région de Bugin-tsav. L'âge de ces animaux jusqu'alors inconnus a ainsi été révélé, permettant de les décrire comme nouvelle espèce. L'incroyable fossile constitue la première trace connue de dinosaures dormant en communauté, à l'image de certains oiseaux contemporains. Il a donc une importance toute particulière.

Bien qu'il faille encore mener d'autres tests pour estimer avec précision comment les changements subis par la roche peuvent affecter les résultats obtenus, cette technique est une véritable promesse pour enquêter sur l'origine des fossiles collectés et stockés depuis longtemps, comme l'explique Anthony Fiorillo, un paléontologue du Perot Museum of Nature and Science à Dallas, au Texas.

« En plus d'un potentiel renforcement de la loi, les techniques géochimiques pour déterminer la provenance des spécimens fossiles peuvent être appliquées pour des recherches pluridisciplinaires, étant donné que bien souvent, on recherche la localisation exacte des fossiles sur des sites remontant au 19e siècle. »

L'équipe de recherche espère ensuite avoir à sa disposition les fonds suffisants pour continuer à prélever des données géochimiques sur des sites fossilifères dans le désert de Gobi, et tester les résultats obtenus avec les outils de scan les plus puissants aujourd'hui utilisés en laboratoire.

Bell espère qu'un jour les acheteurs, les vendeurs et les douaniers auront une version moins coûteuse à leur disposition, qui leur permettra de déterminer rapidement l'origine d'un fossile, aidant par là-même au démantèlement des réseaux de contrebande.

 

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