Sciences

Découverte d'un continent perdu

Une reconstitution hautement détaillée des dernières 240 millions d'années révèle l'histoire tortueuse d'un ancien continent baptisé Grand Adria.jeudi 12 septembre 2019

De Robin George Andrews
Le Corno Grande transperce les nuages. Ce sommet est le point culminant des Appenins, une chaîne de montagnes du centre de l'Italie qui selon une étude récente des mouvements tectoniques aurait en partie été formée par les vestiges d'un ancien continent baptisé Grand Adria.

Au détour d'une randonnée à travers la ceinture montagneuse qui encercle la mer Adriatique, vous pourriez sans le savoir fouler les vestiges écrasés d'un continent perdu depuis fort longtemps.

Selon un rapport scientifique publié ce mois-ci dans la revue Gondwana Research, cet enchevêtrement rocheux correspond aux ruines d'un fragment de croûte continentale aussi grand que le Groenland détruit il y a des millions d'années. Le récit du trépas de ce continent fait partie d'une nouvelle étude qui se propose de reconstituer les 240 derniers millions d'années de l'histoire tectonique méditerranéenne avec une précision jamais atteinte auparavant.

Le modèle montre comment ce continent s'est tout d'abord séparé de ce qui est aujourd'hui devenu l'Espagne, le sud de la France et le nord de l'Afrique pour former un territoire à part que l'équipe a officiellement nommé Greater Adria (en français, Grand Adria, ndlr). À mesure que les plaques rocheuses de notre planète poursuivaient leur inexorable marche, ce continent a fini par être englouti dans diverses zones de subduction, les mâchoires géologiques destructrices de la Terre. (À lire : Que se passera-t-il lorsque les plaques tectoniques ne se déplaceront plus ?)

Au cours de sa plongée dans les entrailles infernales du manteau terrestre, le continent a peu à peu été dépouillé de sa couche supérieure, à la manière d'un titan qui épluche une gigantesque pomme. Ces débris sont ensuite retombés sur les plaques sus-jacentes, prêts à donner naissance à de futures montagnes longeant la colonne vertébrale de l'Italie mais également en Turquie, en Grèce, dans les Alpes et les Balkans.

Plusieurs éclats de ce continent perdu ont toutefois réussi à passer outre le rasage de près et la lente descente aux enfers. Ces reliques immaculées du Grand Adria sont aujourd'hui dispersées à travers l'Adriatique, dans le talon de la botte italienne, à Venise, à Turin ou encore en Croatie, dans la région d'Istria ; ce qui signifie que vous pouvez partir en vacances sur les copeaux d'un continent perdu.

La reconstruction de cette tranche de notre passé géologique est essentielle pour comprendre le présent, affirme l'auteur principale de l'étude Douwe van Hinsbergen, expert des plaques tectoniques et de géographie ancienne à l'université d'Utrecht.

« Tout ce que vous voyez autour de vous qui ne provient pas du bois ou du textile a été découvert par un géologue dans une montagne, » poursuit-il. Des minerais, des métaux et des minéraux aujourd'hui vitaux pour notre civilisation peuvent être dénichés dans ces sommets et avec le temps, les réserves enchevêtrées de ces éléments ont été fragmentées par le joyeux chaos des plaques tectoniques.

Les modèles comme celui de cette nouvelle étude peuvent nous permettre de remonter le temps et d'assister à cette dissection. Par exemple, si un gisement de cuivre est mis au jour dans un pays, de telles reconstructions nous permettent de déterminer le lieu où s'est retrouvé le fragment qui lui était autrefois connecté et par conséquent de créer, en quelque sorte, les cartes au trésor des temps modernes.

 

MARCHE ARRIÈRE

La reconstitution de l'évolution géologique de la Méditerranée depuis le Trias comportait plusieurs défis majeurs. Les scientifiques disposent depuis un certain temps d'une connaissance solide de l'histoire tectonique de la région mais les allures de labyrinthe de ce puzzle géologique rendaient terrifiante l'idée d'effectuer une analyse plus détaillée.

« La Méditerranée est un véritable capharnaüm, » témoigne Robert Stern, spécialiste des plaques tectoniques rattaché à l'université du Texas à Dallas, non impliqué dans l'étude.

Plusieurs géologues avaient déjà découvert dans cette région désordonnée des preuves de l'existence d'un continent oublié mais les détails essentiels de son histoire s'étaient révélés hors d'atteinte. Ses reliques sont disséminées à travers trente pays environ possédant chacun ses propres modèles, ses cartes, ses techniques de relevé et sa terminologie. Le continent avait même toute une gamme de noms potentiels dans la littérature scientifique.

Pour faire le tri, l'équipe de chercheurs a passé dix ans à collecter un déluge de données géologiques et géophysiques à travers l'ensemble de la région pour finalement les intégrer dans son modèle unique grâce à un logiciel appelé GPlates. Au cours des quinze dernières années, ce logiciel « à la portée du premier venu », selon van Hinsbergen, a permis une visualisation et un ajustement plus détaillés des systèmes de plaques tectoniques. Le laborieux processus suivi par l'équipe a révélé les chapitres manquants de la vie mouvementée de ce continent perdu.

Il y a environ 240 millions d'années, le Grand Adria faisait partie du supercontinent Pangée, pris en étau entre ce qui est aujourd'hui l'Afrique du Nord, l'Espagne et le sud de la France. Il s'est séparé de l'Afrique 20 millions d'années plus tard puis de la France et de l'Espagne 40 millions d'années plus tard pour devenir un continent à part entière.

Bien que sa géographie soit encore entourée de mystères à l'heure actuelle, il est probable qu'il s'apparentait au continent quasi-submergé Zealandia, avec des morceaux de terre se dressant au-dessus de la mer comme c'est le cas de la Nouvelle-Zélande et de la Nouvelle-Calédonie pour Zealandia. Peut-être présentait-il également des caractéristiques des Keys de Floride avec un archipel d'îles non-volcaniques émergeant ici et là par-dessus les vagues.

 

UN EFFORT MONUMENTAL

En ce qui concerne la destruction du Grand Adria, les choses sérieuses ont débuté il y a 100 millions d'années, au moment de sa rencontre avec l'actuel sud de l'Europe. C'est à cette date qu'il a commencé à plonger de part et d'autre de la région sous diverses plaques. Cette subduction hasardeuse du continent impliquait que « chaque petit fragment suivait son propre cours, » illustre van Hinsbergen. « Et c'est ainsi que l'on obtient le grand bazar qu'est aujourd'hui la Méditerranée. »

Autre élément important, « lorsque les continents disparaissent, ils ont tendance à laisser des traces, » ajoute van Hinsbergen, et parmi ces traces figurent les cicatrices laissées par la formation de montagnes.

Il est possible que des montagnes se forment lorsque deux continents s'entrechoquent et c'est ce qui arrivé dans le cas de la chaîne de montagnes de l'Himalaya. Il n'est toutefois pas indispensable d'avoir une zone de collision pour ériger des montagnes. Il est également possible que les couches supérieures d'une plaque subductante soient arrachées par la plaque sus-jacente, indique Stern, et ces éraflures s'accumulent puis s'entassent pour finalement former des montagnes.

Ce principe s'est révélé crucial pour la reconstruction du passé de la Méditerranée, nous informe van Hinsbergen. Les géologues peuvent associer la quantité de résidus bâtisseurs de montagnes observée aujourd'hui à la longueur de la section de la plaque originale engloutie par le manteau sous-jacent, ce qui leur permet de modéliser plus précisément les fragments de l'ancien puzzle.

De toute évidence, ce travail « est une entreprise monumentale, » observe le géophysicien Dietmar Müller, co-responsable du projet EarthByte de l'université de Sydney, le groupe de recherche qui a mis au point GPlates. Les efforts fournis dans cette nouvelle étude sont comparables au travail abattu par son propre groupe lors de la reconstitution de l'intégralité de l'histoire tectonique de la planète à ceci près que ce qu'ils ont perdu en taille, conclut-il, ils l'ont gagné en détails.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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