L'éco-anxiété, le nouveau mal du siècle

"Il ne faut pas voir l’éco-anxiété uniquement comme un problème mais aussi comme un moteur pour changer les choses."

Montana

Un déluge s’abat au cœur d’un orage, près de la ville de Glasgow, en juillet 2010. « En se plaçant au beau milieu de la tempête et en regardant en l’air, on aurait peut-être pu voir directement le Ciel », imagine le photographe Sean Heavey.

Photographie de Panorama composé de quatre images Sean R. Heavey, Barcroft Media/Landov

De plus en plus présent dans l’espace médiatique alors que ses conséquences commencent à se faire sentir, le changement climatique fait l’objet d’une prise de conscience d’une partie grandissante de la population et en particulier des plus jeunes. Depuis 2018, des milliers d’adolescents suivent ainsi la grève scolaire pour le climat tous les jeudis ou vendredis et, alors que la pandémie de Covid 19 a obligé à fermer les écoles, la mobilisation se poursuit sur les réseaux sociaux avec le hashtag #climatestrikeonline.

Cependant évoluer et grandir en pleine crise climatique est aussi une grande source d’inquiétude pour ces jeunes.

Véronique Lapaige, médecin-chercheur en santé publique et en santé mentale

Photographie de Artis de Lessines

Véronique Lapaige, médecin-chercheur en santé publique et en santé mentale, a conceptualisé la notion d’éco-anxiété dès 1996. Elle nous donne quelques conseils pour gérer au mieux ce sentiment.

 

Que désigne exactement l'éco-anxiété ?

Lorsque j’ai inventé ce concept en 1996, je cumulais trois casquettes de professeure : une en santé mentale, une en santé publique et une en santé environnementale. C’est ce qui m’a poussée à m’interroger sur le ressenti des gens par rapport aux grands bouleversements de la planète (réchauffement climatique, pollution, extinction des espèces etc).

Je me suis aperçue, dans le groupe multiculturel d’une cinquantaine de personnes que je suivais à l'époque, que beaucoup exprimaient un mal-être identitaire similaire face au constat effroyable de ce qui se passait autour de nous. Mais ce sentiment n’était pas uniquement négatif car il provoquait aussi une responsabilisation de ces personnes face aux changements planétaires.

Or, si l’on veut combattre le réchauffement climatique, se sentir responsable est indispensable. Il ne faut donc pas voir l’éco-anxiété uniquement comme un problème mais aussi comme un moteur pour changer les choses. Ce sentiment conduit les gens à adhérer à certaines valeurs, à un engagement intérieur. Ils vont prendre position dans le débat public, se rassembler et un leadership collectif peut alors émerger.

 

Les jeunes sont-ils plus touchés ?

Oui, selon mes recherches, j’estime qu’environ 85% des 15-30 ans se sentent concernés par le changement climatique. C’est plus que chez les adultes. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, ils sont plus exposés à cette thématique, qui est très présente sur internet et les réseaux sociaux. Ils sont aussi plus nombreux à y partager leurs craintes et leur mal-être avec leurs amis ou même publiquement.

Cette facilité de transmission de l’information à un grand nombre favorise la prise de conscience collective et l’effet de groupe. On a pu le voir avec la mobilisation massive des jeunes autour de Greta Thunberg. L’autre raison c’est que les plus jeunes sont comme soudainement plongés dans l’eau bouillante. C’est le phénomène de la grenouille placée dans une casserole d'eau chaude. Si on chauffe progressivement la casserole, la grenouille a toutes les chances d’y rester et d’y cuire, comme une grande partie des plus de 30-40 ans qui entendent parler du réchauffement climatique depuis de nombreuses années.

Les plus jeunes, eux, sont assaillis par un tas d’informations dramatiques auxquelles ils n’ont pas eu le temps de s’habituer graduellement. Ils les ressentent donc de façon beaucoup plus violente. De plus, les personnes plus âgées ont déjà fait leur vie, elles ont une famille, un travail. Elles sont capables de décontextualiser beaucoup plus facilement ces informations et de se focaliser sur d’autres choses pour éviter de penser à la catastrophe à venir. C’est moins le cas pour les plus jeunes.

 

Faut-il emmener son enfant chez le psychologue ?

Lorsque j’ai inventé le terme d’éco-anxiété, il a été repris par beaucoup de psychologues. Malheureusement, ils en ont souvent modifié le sens. De nombreux confrères n’hésitent pas, par exemple, à se dire spécialistes des troubles anxieux, de la dépression et de l’éco-anxiété. Ce faisant, ils considèrent le phénomène d’éco-anxiété comme un trouble individuel qui serait comparable au syndrome de stress post-traumatique résultant d’événements comme un viol ou une attaque armée ou semblable à des troubles plus bénins comme les crises d’angoisse. Le but va alors être, comme pour les autres troubles, de faire disparaître le sentiment d’insécurité.

Or, ce n’est peut-être pas la solution… On risque d’enfermer l’enfant dans une forme de déni. Le professionnel va lui promettre que tout va bien se passer mais, tôt ou tard, cette promesse va lâcher. De plus, le danger c’est aussi de faire des amalgames, de stigmatiser l’enfant comme ayant des problèmes de santé mentale alors qu’il est avant tout lucide. Enfin, si le psychologue prend le temps de parler des problèmes de la planète avec l’enfant, cela lui fera évidemment du bien. Mais on peut en parler tout autant avec ses amis ou sa famille, ce n’est pas une thérapie. De nombreux psychologues utilisent malheureusement l'éco-anxiété avant tout pour augmenter leurs revenus.

 

Comment peut-on aider son enfant ?

D’abord, il faut bien comprendre que chacun a son fardeau existentiel à porter et il est important de laisser les enfants vivre leurs propres épreuves, et gérer celle-ci de la façon dont ils le souhaitent. On peut bien sûr les accompagner dans des actions concrètes s’ils sont demandeurs mais jamais les imposer. Il faut respecter et soutenir leur choix de s’engager ou non. Dans certaines familles très actives dans la protection de l’environnement, il peut exister une injonction à s'engager très importante vis à vis des plus jeunes, ce qui leur laisse l’impression de ne pas avoir le choix.

Il faut les laisser respirer, éviter de répéter en boucle à quel point notre monde est voué à une fin terrible, et limiter la consultation continuelle des réseaux sociaux sur ces sujets car ressasser ces mauvaises nouvelles en permanence constitue un facteur de mal-être important. Et puis, il ne faut pas oublier que ce n’est pas parce qu’on s’engage qu’on ne peut plus rire ou s’amuser…

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