Plongée dans les grottes de glace du mont Saint Helens

Après l’éruption volcanique de 1980, un glacier a petit à petit pris forme, niché dans le cratère. Accompagnés de notre photographe, des chercheurs en ont exploré les profondeurs.

De Craig Welch
Photographie De Eric Guth
Le chercheur Andreas Pflitsch de l’université de la Ruhr en Allemagne craque un fumigène dans une ...

Le chercheur Andreas Pflitsch de l’université de la Ruhr en Allemagne craque un fumigène dans une grotte de glace du nom de Mothera dans le cratère du mont Saint Helens. La fumée montre comment ces grottes sont sculptées par des gaz chauds qui s’échappent des fumerolles, de petits panaches de vapeur dans le cratère du volcan. Pflitsch a également étudié les vents chauds qui s’engouffrent dans les réseaux de métros.

Photographie de Eric Guth

Lorsque le photographe Eric Guth s’aventure dans la grotte de Godzilla, il découvre un monde de glace forgé par le feu.

Il y a 40 ans, le 18 mai 1980 plus exactement, le mont Saint Helens, dans l’État de Washington, entre en éruption. Le sommet du mont perd alors 400 mètres d’altitude environ. Des milliards de tonnes de débris s’engouffrent dans le cours d’eau North Fork Toutle. Un panache de cendres est projeté vers le haut sur une distance de 24 kilomètres et à une vitesse de plus de 480 kilomètres par heure. La chaleur et la pression ont creusé un trou béant, un énorme cratère sur deux kilomètres à peu près – une nouvelle usine qui génère neige et glace.

Pendant la quasi-totalité de l’année, ce cratère en forme de fer à cheval demeure à l’abri du soleil. En hiver, les précipitations de neige sont phénoménales et les étés ne sont pas suffisants pour les faire fondre. Un glacier d’une épaisseur de 200 mètres s’est formé et s’étend à plus de 1,2 kilomètre. Il est jalonné de grottes scintillantes : les fumerolles gazeuses creusent des puits verticaux, des amphithéâtres en forme de dômes et des passages horizontaux à travers la couche supérieure de glace.

Entre 2004 et 2008, le volcan est de nouveau entré en éruption, ajoutant de nouvelles roches au dôme de lave situé au centre du cratère. Le dôme divise le glacier en deux bras qui avancent vers le bord du cratère, au-delà duquel se trouve le lac Spirit.

Un univers sculptural que Guth et une équipe de chercheurs ont exploré des années durant.

Les chercheurs cartographient les grandes grottes glaciaires. Entre les parois glaciales et la chaleur qui se dégage, ils cherchent à détecter des signes de vie. Ils ont trouvé des champignons, des fleurs, de la mousse dans des sols imbibés de vapeur et des micro-organismes sous la glace. Ils ont trouvé des plantules de conifères sans doute lâchées par des oiseaux ou transportées par les vents. Celles-ci restent dans la glace pendant des mois, voire des années, jusqu’à ce que les grottes leur fournissent la chaleur dont elles ont besoin pour germer. Pendant une très courte durée, les plantules poussent très vite, en quête désespérée de lumière.

« C’est particulièrement exaltant », m’a récemment confié Guth. « C’est impressionnant d’atteindre les confins de la grotte et de se dire qu’on est les premiers à fouler le sol. »

Peut-être seront-ils les derniers. Comme pour le reste du National Volcanic Monument, l’accès est interdit à l’intégralité du cratère sauf aux personnes disposant de permis de recherche. Certes, il convient de protéger cet environnement fragile mais les restrictions mettent également en garde contre le danger. Les explorateurs, munis d’appareils de détection de gaz, sont suspendus à des cordes. Un jour, Guth a failli être pris au piège dans un rocher. Une autre fois, les conditions météorologiques déplorables les ont empêchés de prendre un hélicoptère pour rentrer chez eux. Guth et les autres membres de l’équipe ont dû passer la nuit dans la grotte.

Éphémères. Ainsi sont ces grottes, comme tout le reste à Saint Helens.

Eddy Cartaya, expert en spéléo secours et agent d’application de la loi au Service des forêts des États-Unis, a supervisé ces expéditions. Il a également exploré les grottes de glace au sommet du mont Rainier et du mont Hood en Oregon. Cependant, il est particulièrement friand du mont Saint Helens qu’il décrit comme « un monde géologique en ébullition ».

« Très peu d’endroits sont littéralement en mouvement constant sous vos pieds », souligne Cartaya. « Je ne connais aucun autre paysage aussi dynamique. C’est absolument incroyable. »

Les explorateurs entrent dans la grotte de Godzilla après sa découverte en 2013. Le gaz chaud et la vapeur qui proviennent des fumerolles volcaniques creusent des grottes verticales tandis que les grottes des glaciers non volcaniques sont plutôt orientées à l’horizontale.

Tom Gall, responsable de l’équipe de recherche et de sauvetage inspecte le bord de la grotte de la Crevasse en 2017. Malgré les précipitations de neige abondantes, la chaleur qui se dégage des fumerolles actives a gardé ce réseau de grottes, orienté à la verticale, ouvert toute l’année.

TOUT SE TRANSFORME

Au printemps de l’année 2005, soit 25 ans après l’éruption du mont Saint Helens, j’ai conduit de chez moi à Seattle au St. Helens’ Johnston Ridge Observatory, qui donne sur le cratère. L’année précédente, le volcan s’est manifesté par de petites secousses sismiques mais aussi par l’émission de vapeur et de gaz. Il était visiblement en période de reconstruction. Un chercheur de l’Institut des études géologiques des États-Unis m’a montré une roche qu’il a récemment retirée du cratère. Il y a quelques semaines, elle était toujours fluide. Elle fait partie d’un jet de magma en mouvement, propulsé vers le haut, à des kilomètres sous terre. Un flux constant a recommencé à couler cet hiver-là.

En quelques mois seulement, un nouveau petit dôme de plus de 100 mètres est érigé à l’intérieur du cratère. Petit à petit, le glacier se remplit autour du dôme et se fait de plus en plus profond. Des grottes encore plus vastes voient alors le jour.

« On a tendance à croire que les montagnes incarnent la permanence, la pérennité », affirme l’écologiste Eric Wagner, auteur du nouveau livre After the Blast: The Ecological Recovery of Mount St. Helens. Cependant, la plupart de ce qui reste du mont Saint Helens est plus récent que les pyramides d’Égypte. Le volcan entre en éruption tous les 140 ans environ.

Un chercheur a dit à Wagner que l’année qui a suivi l’éruption de 1980 fut celle de l’anarchie écologique. Les plantes et les animaux peinaient à survivre dans ces champs de cendres et de gravats où les ressources étaient très limitées. « Une espèce de course folle », explique Wagner. Au fil du temps, les fines couches de cendre ont favorisé la rétention d’eau et alimenté les sols en nutriments. Il y a longtemps, ce sont ces mêmes couches de cendres, fruits des entrailles du mont Saint Helens, qui ont nourri les forêts de sapins de Douglas. C’est grâce à ces particules projetées dans l’air au cours d’éruptions passées que les arbres ont poussé.

Pour la première fois, les membres de l'équipe explorent l’immensité de la grotte de la Crevasse.

Un garde forestier brandit une photo où on peut voir les deux côtés est et ouest du glacier Crater coulant autour du dôme de lave central. Il explique les cycles de destruction et de reconstruction qu’a connus le mont Saint Helens depuis son éruption en 1980.

Le glacier Crater est la masse de glace la plus récente et dont l’expansion est la plus rapide dans les 48 États continentaux des États-Unis. Le glacier continue de grandir et les parois du cratère orienté vers le nord le gardent à l’abri du soleil la majeure partie de l’année. De temps en temps, des roches se déposent sur sa surface.

Le sommet de Coldwater offre une vue imprenable sur le cratère du mont Saint Helens et la zone d’éruption volcanique de 1980.

 

Neil Marchington, arpenteur et chercheur, descend en rappel vers le guide Jared Smith et l’entrée de la grotte de Godzilla que Smith a découverte en 2013.

Du plafond de la grotte de la Crevasse, de la glace fondue coule sur le sol. L’eau se recongèle et prend des formes inhabituelles, sculptées par le souffle du vent. Le contraste entre la glace froide et la chaleur qui se dégage des fumerolles engendre des gradients de pression qui font que les vents s’engouffrent dans les grottes glaciaires.

L’arpenteur principal Scott Lin prend des notes lors du premier levé de la grotte de la Crevasse. Depuis, l’équipe recourt à des méthodes de cartographie numérique.

 

Eddy Cartaya et d’autres membres de l’équipe, dont le photographe Guth, quittent une grotte glaciaire où ils ont passé la nuit. La veille, une faible couverture nuageuse a empêché l’hélicoptère qui devait les emmener chez eux de se poser. Heureusement, ils étaient munis de sacs de couchage et autres équipements de survie.

Quarante ans plus tard, les espèces qui vivaient avant l’éruption volcanique refont surface. Pas aux mêmes endroits ni dans les mêmes proportions. Cet amalgame de glace et de feu ne s’en est toujours pas remis. Il se renouvelle sans cesse.

« Que dire de ce paysage ? Il est à la fois époustouflant, frustrant, fascinant et complexe. Nous avons vraiment beaucoup de chance de pouvoir le contempler », conclut Wagner.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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