Le "plus petit dinosaure" jamais découvert est en réalité un lézard

L’étude publiée dans la revue Nature en mars dernier vient d’être retirée. De nouvelles preuves montrent que le fossile découvert figé dans l’ambre au Myanmar n’appartient pas à la lignée des oiseaux.

Publication 18 août 2020, 11:14 CEST
Il y a 99 millions d’années, dans l’actuel Myanmar, l’Oculudentavis khaungraae, un mystérieux animal désormais considéré ...

Il y a 99 millions d’années, dans l’actuel Myanmar, l’Oculudentavis khaungraae, un mystérieux animal désormais considéré comme un lézard, aurait été piégé dans l’ambre.

Photographie de STEPHANIE ABRAMOWICZ

Un fossile découvert dans un morceau d’ambre révèle que l’Oculudentavis, récemment identifié comme un dinosaure de la taille d’un colibri, serait plutôt semblable à un étrange lézard.

En mars dernier, le premier crâne d’Oculudentavis découvert figé dans l’ambre avait figuré en couverture de la revue Nature. L’événement, qui a fait grand bruit, a été largement couvert par la presse internationale - y compris National Geographic. À l’époque, les chercheurs avaient identifié le crâne de 14 millimètres de long comme les restes d’un oiseau aux dents acérées et aux yeux de lézard, le considérant comme le plus petit fossile de dinosaure jamais découvert.

Cependant, le fossile d’origine n’est qu’un simple crâne sans corps. Récemment, des paléontologues ont découvert un deuxième fossile d’Oculudentavis comprenant à la fois un crâne et des parties du corps. Celui-ci confirme que la créature est en fait un lézard, quoique plutôt étrange.

« À première vue, cet étrange animal aux grands yeux et au nez allongé ne ressemble en rien à un reptile », affirme Susan Evans, co-auteure de l’étude et paléontologue à l’University College de Londres. « Aussi curieux que cela puisse paraître, il s’agit bien d’un lézard. »

Ce morceau d’ambre taillé et poli comprend le deuxième spécimen d’Oculudentavis. Ce fossile est le premier à comprendre des parties du corps de l’animal, en plus de son crâne.

Photographie de Adolf Peretti, PMF

Bien que le mot « dinosaure » soit dérivé du grec signifiant « lézard terriblement grand », les chemins des lézards et des dinosaures se sont séparés il y a environ 270 millions d’années. L’anatomie de la mandibule de l’Oculudentavis ainsi que ses grands yeux supposent qu’il chassait le jour en happant de petits insectes. Ces caractéristiques propres aux oiseaux suggèrent que le lézard et les oiseaux contemporains ont été sujets à des pressions évolutives similaires : un goût commun pour les insectes ou une vie similaire dans les arbres. Petit à petit, l’évolution a donné à l’Oculudentavis et à ses lointains ancêtres parmi les oiseaux des caractéristiques communes, un processus très semblable à celui qui a doté les mammifères marins de corps fuselés comme ceux des poissons.

« Le crâne de l’Oculudentavis est très différent de tous les lézards connus. C’est un cas surprenant d’évolution convergente », écrivent les chercheurs dans une version préliminaire de l’article sur le nouveau fossile.

 

REDÉFINIR UNE ANCIENNE CRÉATURE

Tout comme le premier fossile Oculudentavis, le nouveau fossile provient des mines d’ambre de l’État Kachin au nord du Myanmar. Mis côte à côte, les deux échantillons ne sont pas identiques : le premier est doté d’un museau effilé alors que le nouveau spécimen dispose d’une crête nasale centrale. Pour certains paléontologues, cette différence est suffisante pour confirmer que les deux animaux n’appartiennent pas exactement à la même espèce. « Cette précision demeure pour le moment incertaine », indique Ryan Carney, paléontologue à l’Université de Floride du Sud qui n’a pris part à aucune des deux études.

D’autre part, les auteurs de la nouvelle étude trouvent les deux fossiles assez similaires sur le plan anatomique pour pouvoir dire qu’ils appartiennent à la même espèce, l’Oculudentavis khaungraae. Les différences découlent sans doute de la déformation des deux spécimens au fil du temps ou du fait que l’un soit un mâle et l’autre une femelle par exemple.

De la forme des os de la mâchoire à la disposition des orifices à l’arrière du crâne, le nouvel Oculudentavis présente de nombreuses caractéristiques communes avec le lézard. Bien que son crâne ressemble plus à celui d’un oiseau, l’Oculudentavis est privé de plusieurs traits propres au dinosaure. Ses dents fusionnent par exemple avec les bords intérieurs de la mâchoire. Sur le nouveau fossile, on retrouve également des écailles et une épaule semblable à celle d'un lézard.

La description du nouveau fossile Oculudentavis a été soumise à la revue scientifique eLife mais n’a toujours pas été revue par les pairs et officiellement publiée. Les chercheurs disent avoir publié les résultats assez vite pour répondre aux rumeurs accompagnant la découverte du deuxième spécimen. « Nous avons pensé qu'il valait mieux publier une version préliminaire pour mettre fin aux spéculations », souligne Evans.

À l’aide des rayons X de haute énergie provenant d’un accélérateur de particules, les chercheurs ont scanné le nouveau fossile Oculudentavis pour observer des détails aussi petits qu’un globule rouge humain.

Photographie de Edward L. Stanley

Cette nouvelle version préliminaire n’est pas la première à suggérer que lOculudentavis était en fait un lézard. En se basant sur l’anatomie inhabituelle du crâne d’origine, des paléontologues chinois avaient émis des doutes quant à la nature du fossile retrouvé, affirmant en juin dernier qu’il ne s’agissait sans doute pas d’un dinosaure. Après avoir analysé le deuxième fossile, les chercheurs qui avaient décrit l’Oculudentavis comme un oiseau dentu s’accordent désormais à dire qu’il ne s’agit pas d’un dinosaure.

« Je pense que les nouveaux chercheurs ont raison. Cette créature est sans doute un lézard », dit Jingmai O’Connor, co-auteure de la première étude et paléontologue à l’Institut de paléoanthropologie et de paléontologie des vertébrés en Chine. « Ce spécimen montre avec certitude que l’Oculudentavis n’est pas un oiseau. »

Le 22 juillet, l’étude originale a été retirée de la revue Nature pour « éviter que des informations erronées ne subsistent. »

« C’est choquant… c’est un défi de taille », affirme Mark Scherz, spécialiste en reptiles et chercheur postdoctoral à l’Université de Constance en Allemagne. « Cependant, les chercheurs ont bien fait de retirer l’étude. »

Les mauvaises classifications ne sont pas surprenantes en paléontologie, notamment lorsque les fossiles sont incomplets. Cependant, il est rare de retirer carrément une étude et les exemples récents concernent généralement de faux fossiles.

« Dans notre article, nous avons mentionné que lOculudentavis avait des yeux de lézard. C’est une caractéristique que nous avions relevée mais nous sommes partis sur la théorie de l’oiseau », explique O’Connor. « Avec le recul, tout est plus clair. »

 

FOSSILES CONTROVERSÉS

L’attention mondiale suscitée par l’Oculudentavis soulève des questions d’ordre éthique dans l’étude de l’ambre birman. Les mines se trouvent dans l’État de Kachin, terrain d’un conflit qui couve depuis longtemps entre l’armée du Myanmar et les rebelles qui se battent pour l’indépendance de la région. En 2018, une offensive militaire pour s’emparer des zones minières a conduit au déplacement forcé de milliers d’autochtones du Kachin, selon le Kachin Development Networking Group. De plus, un rapport publié en 2019 par l’ONU montre que le conflit dans la région était en partie alimenté par la volonté d’exploiter les ressources naturelles, y compris l’or, le jade et l’ambre.

« Jusque-là, la plupart des paléontologues n’étaient pas au courant des problèmes qui accompagnent l’arrivée de cet ambre sur le marché », précise Scherz.

En avril, la Société de paléontologie des vertébrés a adressé une lettre aux revues scientifiques, appelant à un moratoire sur la publication de descriptions de fossiles d’ambre birman achetés après juin 2017 pour éviter toute forme de contribution à l’offensive de 2018. Le premier crâne d’Oculudentavis avait été acquis en 2016.

Quant au rapport de l’ONU, il n’est pas en faveur d’un moratoire complet sur l’activité commerciale au Myanmar. Il appelle plutôt les entreprises à veiller à ce que leur fonctionnement et leurs chaînes d’approvisionnement respectent les droits de l’Homme et n’aient aucun lien avec les forces de sécurité du Myanmar. Le 22 juillet 2020, la Société de paléontologie des vertébrés a envoyé une lettre de suivi comprenant des informations supplémentaires sur le conflit, y compris le rapport de l’ONU.

« Nous sommes conscients que certains échantillons d’ambre ne sont pas liés au commerce illégal et aux violations des droits de l’Homme. Cependant, la situation au Myanmar est d’une extrême complexité. Les chercheurs doivent être informés de la manière dont le commerce d’ambre a été utilisé dans les conflits internes », écrit la Société de paléontologie des vertébrés.

Les chercheurs qui étudient le nouveau fossile Oculudentavis disent avoir déployé tous les efforts nécessaires pour se procurer le spécimen de manière éthique. Celui-ci a été découvert fin 2017 par Adolf Peretti, gemmologue, collectionneur d’ambre et co-auteur de la nouvelle étude, alors en mission humanitaire dans l’État Kachin. Dans un e-mail adressé à National Geographic, Peretti affirme qu’un gemmologue birman qui entretient des liens étroits avec plusieurs églises locales avait obtenu le fossile. En 2018, Peretti prend le fossile en consignation avant de l’acheter l’année d’après.

Peretti est spécialisé dans l’authentification des pierres précieuses de couleur, un processus qu’il espère appliquer à l’ambre birman. « Les fonds provenant de la vente de ce spécimen d’ambre n’ont en aucun cas servi à soutenir le conflit dans l’État Kachin », certifie Peretti dans son étude. Il ajoute que les fonds récoltés ont été distribués à des associations caritatives birmanes.

Selon la version préliminaire de l’étude, le fossile a été légalement exporté en Suisse où il est supervisé par la Fondation du musée Peretti, une organisation à but non lucratif qu’Adolf Peretti a récemment fondée. En vertu de la loi suisse, tous les fossiles de la Fondation – y compris le nouvel Oculudentavis – doivent être conservés indéfiniment à des fins de recherche. Peretti affirme que les chercheurs peuvent voir et étudier les fossiles au siège de l’organisation en Suisse.

Pour Juan Daza, co-auteur de la nouvelle étude et paléontologue à la Sam Houston State University, ces recherches pourraient fournir un aperçu sur la manière de se procurer de l’ambre birman de manière éthique face à la complexité du conflit dans la région. « On fait tout pour respecter le code de déontologie », dit-il.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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