Un fossile de prédateur marin a été retrouvé dans l’estomac d’un autre

On pensait que les ichtyosaures se nourrissaient de céphalopodes semblables à des calmars. Une nouvelle étude montre qu’ils étaient parmi les premiers mégaprédateurs.

Friday, August 21, 2020,
De Jason Bittel
Cette illustration représente un groupe de Besanosaurus, un genre d’ichtyosaures. Il s’agit d’anciens reptiles marins qui ...

Cette illustration représente un groupe de Besanosaurus, un genre d’ichtyosaures. Il s’agit d’anciens reptiles marins qui ressemblaient à des dauphins ou des baleines. Une nouvelle étude montre que le fossile d’un cousin proche du Besanosaurus, le Guizhouichthyosaurus, a conservé, dans son estomac, son dernier repas.

Photographie de Fabio Manucci

Il y a 240 millions d’années, un énorme reptile marin en a avalé un autre, légèrement plus petit, avant de mourir peu de temps après. L'impressionnante créature – un ichtyosaure aux faux airs de dauphin – s’est fossilisée avec, dans son estomac, l’autre animal.

Les reptiles ont été découverts dans une falaise au sud-ouest de la Chine en 2010. Les chercheurs disent que ce monstre marin « turducken » pourrait changer notre perception au sujet de la vie et de la mort dans l’océan préhistorique. (Le « turducken » ou dinde gigogne est un plat américain composé d’une dinde partiellement désossée, farcie d’un canard partiellement désossé, lui-même farci d’un poulet partiellement désossé, ndlr)

La petite créature dans l’estomac de l’ichtyosaure est un thalattosaurien, un ancien reptile marin au corps maigre et élancé qui ressemble plus à un lézard qu’à un poisson. Lorsque Ryosuke Motani, paléontologue à l’université de Californie à Davis, s’est rendu compte qu’un thalattosaurien de quatre mètres de long se trouvait dans l’estomac d’un ichtyosaure d’à peine cinq mètres, il a compris que son équipe avait fait une découverte des plus révolutionnaires. L’étude du fossile a été publiée le 20 août 2020 dans la revue iScience.

Un échantillon de thalattosaurien a été retrouvé dans l’estomac d’un ichtyosaure.

Photographie de Jiang et al

Les ichtyosaures respiraient à l’air libre et donnaient naissance à des petits déjà formés. Certaines espèces avaient la taille d’une baleine bleue mais les premiers ichtyosaures comme le Guizhouichthyosaurus examiné par Motani étaient plus petits (entre 4 et 6 mètres environ). On croyait que ces anciens nageurs se nourrissaient de céphalopodes semblables à des calmars qu’ils arrachaient de l’eau et qu’aucun des animaux aquatiques ne se nourrissait à l’époque de grandes proies. Ce genre de monstre marin n’aurait évolué que bien plus tard.  

Selon Motani, la nouvelle étude suggère que les ichtyosaures faisaient partie des premiers mégaprédateurs de l’ère mésozoïque. « Ils se nourrissaient de proies plus grandes que les êtres humains », dit-il.

 

AFFAIRE PRÉHISTORIQUE CLASSÉE ?

Reconstituer un événement qui s’est produit il y a des centaines de millions d’années présente de nombreux défis. Pour commencer, Motani et son équipe ont dû prouver que le monstre marin a véritablement englouti le thalattosaurien et que ce dernier ne s’est pas fossilisé par pur hasard sur l’ichtyosaure.

« Heureusement, il y a un moyen de le savoir », affirme Motani. La cage thoracique de l’ichtyosaure est enroulée autour de la proie, ce qui montre que le thalattosaurien était bel et bien une proie. Cependant, de quel genre de repas s’agit-il ? L’ichtyosaure aurait pu récupérer la carcasse du thalattosaurien mort dans d’autres circonstances.

Motani et ses collègues ont retrouvé, dans l’estomac de l’ichtyosaure, des sections intactes des vertèbres du thalattosaurien. Ces os fossilisés supposent que la colonne vertébrale était toujours retenue par les tissus conjonctifs et n’aurait donc pas été ingérée par fragments.

La queue et le crâne de la proie n’ont pas été retrouvés dans le contenu stomacal. L’équipe a découvert un bout de queue de thalattosaurien à une vingtaine de mètres de l’ichtyosaure. Bien qu’il n’y ait aucun moyen de prouver qu’il s’agit de la queue dudit animal, Motani soutient que « la taille de la queue correspond parfaitement à l’animal. »

Selon l’équipe, l’ichtyosaure aurait tué le thalattosaurien à la surface de l’eau. Le prédateur se serait ensuite attaqué à la carcasse, essayant de l’avaler d’un coup ou la découpant en gros morceaux, comme un alligator ingérerait sa proie. Entre coups et grignotage, le cou du thalattosaurien et sa queue se seraient détachés du reste du corps, emportés un peu plus loin par les courants marins. L’ichtyosaure se serait concentré sur les gros morceaux charnus.

Cette image montre l’échantillon d’ichtyosaure dont le contenu stomacal apparaît comme un bloc qui sort du corps.

Photographie de Ryosuke Motani

Puisqu’un retour en arrière pour observer l’ingestion des repas préhistoriques est impossible, les chercheurs examinent souvent les dents des fossiles pour savoir ce qu’un animal aurait pu manger. Les ichtyosaures ont des dents émoussées et coniques, ce qui suppose une préférence pour les mets délicats, contrairement aux dents acérées des prédateurs alpha.

Le nouveau fossile prouve que les chercheurs ne peuvent pas compter uniquement sur la forme des dents pour prédire les repas d’un animal, explique Stephen Brusatte, paléontologue à l’université d’Édimbourg qui n’a pas pris part à l’étude. Au lieu de se contenter de céphalopodes spongieux, certains ichtyosaures auraient eu tendance à se procurer des repas plus copieux.

« En examinant de près les détails d’une scène de crime préhistorique, on se rend parfois compte qu’une arme cause plus de dommages que prévu », précise Brusatte.

 

LE DERNIER REPAS D’UN ICHTYOSAURE

Il est extrêmement rare de retrouver des contenus stomacaux fossilisés, indique Jessica Lawrence Wujek, géologue et paléontologue au Howard Community College dans le Maryland qui n’a pas pris part à l’étude. Sur les centaines d’échantillons d’ichtyosaures qu’elle a analysés, un ou deux seulement avaient des contenus stomacaux fossilisés.

« Il est rare que le contenu stomacal soit préservé, surtout lorsqu’il s’agit de repas aussi riches », souligne Lawrence Wujek. « Ce fossile est impressionnant. »

Les os du thalattosaurien ne montrent aucun signe de digestion. Il est fort probable que l’ichtyosaure ait rendu l’âme immédiatement après ce repas. Le fragment de queue retrouvé à proximité semble avoir le même âge que l’ichtyosaure, une autre preuve que le monstre marin est mort peu de temps après avoir ingéré ce repas.

Le thalattosaurien était presque aussi grand que l’ichtyosaure mais Motani estime qu’il était huit fois plus léger. N’empêche, cet animal était capable de se défendre.

« C’est de la pure spéculation mais peut-être qu’une partie du cou de l’ichtyosaure aurait été endommagée au cours du combat », suppose Motani. Rien n’est moins sûr mais cette blessure aurait pu s’aggraver pendant que l’animal se tordait dans tous les sens pour avaler son repas durement gagné. 

 

VERS UN RÉTABLISSEMENT RAPIDE

En plus des combats mortels entre les monstres marins, le fossile brosse un tableau de la capacité de rétablissement rapide des écosystèmes, dit Aubrey Jane Roberts, paléontologue qui étudie les anciens reptiles marins à l’université d’Oslo qui n’a pas pris part à l’étude.  

« Il y a 252 millions d’années, une très grande extinction de masse a eu lieu », précise Roberts qui est également exploratrice National Geographic, « 90 % des espèces marines ont péri. » Compte tenu de l’ampleur de cette extinction, il est vraiment incroyable que les espèces aient pu rebondir et se diversifier à ce point en quelques millions d’années, ajoute-t-elle. Il est particulièrement surprenant que les ichtyosaures aient pu se comporter en mégaprédateurs peu de temps après l’extinction. En effet, les chercheurs pensent que les prédateurs alpha font partie des derniers animaux à se développer lors de la reconstruction d’une chaîne alimentaire.

« Cette étude est d’une extrême importance », conclut Roberts. « Elle montre le rétablissement parfait de l’écosystème marin après une destruction totale. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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