Pourquoi les clowns nous font-ils si peur ?

Aujourd'hui, les clowns semblent être communément considérés comme plus effrayants que drôles. Mais pourquoi ?

Publication 7 sept. 2020, 13:06 CEST
Joyeux ou effrayant ? L'actrice et chanteuse américaine Liza Minnelli a été photographiée alors qu'elle était enfant dans ...

Joyeux ou effrayant ? L'actrice et chanteuse américaine Liza Minnelli a été photographiée alors qu'elle était enfant dans les bras de Bozo le Clown lors d'une fête de Pâques organisée pour les enfants à Hollywood.

Photographie de Hulton Archive, Getty Images

Il y a quelques années, des attaques de clowns étaient régulièrement recensées aux États-Unis, en Angleterre, en Australie, au Canada et en Écosse. Des clowns se cachaient dans les bois pour n'en sortir qu'au passage de riverains effrayés. Et comme toutes les tendances virales, celle-ci s'est propagée. 

Qu'il s'agisse de l'oeuvre d'adolescents farceurs, de campagnes marketing pour vendre les nouvelles versions cinématographiques de Ça, l'action de personnes réellement mal-intentionnées ou bien le fruit de l'imagination des promeneurs (ou peut-être un peu de tout cela dans certains cas), les clowns sont universellement décrits avec comme effrayants.

Mais pourquoi les clowns nous font-ils si peur ? Et comment cette figure du clown diabolique est-elle apparue dans notre imaginaire ? Les alertes aux clowns sont de fait très révélatrices de la nature de la peur - et ce qui fait qu'une idée devient virale.

« À bien des égards, les clowns sont la combinaison parfaite de choses bizarres », déclare Frank McAndrew, un psychologue social qui a publié la première grande étude sur l'effroi en 2016. Non seulement ils ont l'air espiègle et étrange, dit McAndrew, mais derrière tout ce maquillage, vous ne pouvez pas dire qui sont les clowns ou ce qu'ils ressentent vraiment.

Cela a conduit certaines personnes à conclure que les clowns étaient effrayants parce qu'ils tombaient dans ce qu'on appelle la vallée de l'étrange, une notion inventée dans les années 1970 par le roboticien Masahiro Mori qui désigne le fait que lorsqu’un objet atteint un certain degré de ressemblance anthropomorphique, il naît chez les personnes observées une sensation d’angoisse, voire de malaise. L'idée est que nous aimons et avons de l'empathie pour les robots qui ont quelques traits humains (pensez à C-3P0), mais sommes repoussés par ceux qui ont l'air trop humains.

En cela les clowns nous font peur parce qu'ils brouillent les lignes, avec un maquillage épais déformant leurs traits - sans parler de ces pieds énormes et de ces chevelures fantasques.

D'aucuns pensent que les clowns sont effrayants parce qu'ils tombent dans ce qu'on appelle la vallée de l'étrange, une notion qui désigne le fait que lorsqu’un objet atteint un certain degré de ressemblance avec les humains, il naît chez les personnes observées une sensation d’angoisse, voire de malaise. 

Photographie de Visual China Group, Getty Images

Mais la vallée de l'étrange n'explique que partiellement pourquoi les clowns nous font si peur. D'une part, l'idée s'applique normalement aux objets qui ressemblent à des humains : des robots, des poupées, des mannequins de ventriloque. Les clowns sont clairement des humains, juste un peu étranges.

Et les clowns, ne l'oublions pas, n'ont pas toujours été détestés. Si la vallée de l'étrange pouvait réellement s'appliquer à eux, alors les clowns et autres acteurs fortement maquillés auraient toujours suscité des sentiments de terreur. Pourtant, de nombreux clowns ont été adorés du public (comme Clarabell, Bozo ou Achille Zavatta en France), et je me souviens du temps où les clowns étaient des objets de décoration parfaitement acceptables pour une chambre d'enfant.

Selon McAndrew, ce qui rend vraiment les clowns effrayants, c'est qu'ils sont ambigus à bien des égards. « Si une personne est prête à bafouer les conventions de la société en s'habillant et en agissant comme le fait un clown », dit McAndrew, « quelles autres règles est-elle prête à enfreindre ? »

Cela correspond à ce que McAndrew a pu déterminer dans le cadre de son étude. Il a interrogé plus de 1 300 personnes pour déterminer quels comportements et caractéristiques physiques les gens trouvaient effrayants. Le facteur commun était l'imprévisibilité.

« Ce n'est que lorsque nous sommes confrontés à l'incertitude quant à une menace que nous avons des frissons », écrit-il dans un article de psychologie. « Il serait considéré comme impoli et étrange de s'enfuir au milieu d'une conversation avec quelqu'un qui peut sembler effrayant mais qui est en fait inoffensif ; et en même temps, il serait périlleux d'ignorer votre intuition et de dialoguer avec cet individu s'il est, en fait, une menace. L'ambivalence vous laisse figé sur place, et vous n'avez d'autre choix que de vous vautrer dans l'inconfort. »

Les clowns, farceurs devant l'Éternel, ont toujours tracé une ligne entre le divertissement et le mal. Il est donc facile de renverser le trope traditionnel du joyeux clown - comme nous le faisons souvent dans la littérature et le cinéma. L'opéra Pagliacci a le premier ouvert la voie de la figure du clown meurtrier en 1892, et dès lors l'image diabolique du clown a pris corps dans la culture populaire dans les années 1970 et 1980 avec le tueur en série John Wayne Gacy et, évidemment, le personnage de Ça, le terrifiant roman de Stephen King. Aujourd'hui, les clowns semblent être communément considérés comme plus effrayants que drôles.

L'opéra Pagliacci a pour la première fois mis en scène un clown meurtrier en 1892, et la figure du clown diabolique a pris son essor dans la culture populaire dans les années 1970 et 1980.

Photographie de Hulton Archive, Getty Images

Et cela nous ramène aux effrayantes attaques de clowns perpétuées il y a quelques années, en 2016. Pourquoi ont-elles à ce point affluer sur YouTube ? Michele Coscia, informaticien à Harvard,  étudie ce qui fait qu'une idée devient virale en ligne et il se dit surpris que le mème du clown effrayant soit remanié avec autant de succès.

Il a démontré que la plupart des mèmes - qu'il s'agisse d'une image, d'une phrase ou d'une idée comme celle des clowns effrayants - ne percent pas s'ils ne parviennent pas à se différencier de la concurrence. Et les clowns effrayants sont déjà très présents dans la culture populaire, à commencer par les films d'horreur qui ont joué sur cette peur pendant des années.

« Ma théorie dirait, "ce mème n'est pas nouveau, donc il ne devrait pas devenir viral" », dit Coscia. « Pourtant, c'est le cas. On pourrait donc dire que c'est l'exception qui confirme la règle. »

Mais Coscia a une hypothèse. Quand il regarde un mème sur des sites comme Reddit, il peut créer une mesure de « canonicité » pour établir à quel point c'est inhabituel. Une canonicité inférieure signifie que l'idée est plus inhabituelle et plus susceptible de devenir virale. Dans le cas d'observations de clowns effrayants, « il y avait des mèmes de clowns farceurs et de clowns effrayants, mais pas la conjonction des deux », dit Coscia.

Et boum - une nouvelle idée de faible canonicité est née, prête à devenir virale.

La psychologie sociale est alors entrée en jeu. « Les réseaux sociaux nous donnent une fausse idée de l'ampleur d'un phénomène donné et du degré de menace que nous devrions ressentir », dit McAndrew. « Mieux vaut faire preuve de prudence en protégeant vos enfants des clowns tueurs que l'inverse. »

Mais quand serons-nous débarrassés de cette peur lancinante ?

« Habituellement, je vois que plus le pic de popularité est élevé, plus la durée de vie du mème est courte », explique Coscia. « Si les clowns effrayants deviennent extrêmement populaires, les gens s'en lasseront rapidement. » Mais, plaisante-t-il, s'ils « restent tapis » pendant un certain temps, ils pourraient hanter la toile pendant un moment.

L'étude de McAndrew semble soutenir cet état de fait. Il a demandé aux gens d'évaluer le caractère effrayant de différentes professions. Le gagnant, de loin ? Les clowns.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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