Inde : le déploiement tentaculaire de la plus grande base de données biométriques au monde

New Delhi a mis en place la plus grande base de données biométriques au monde. Présentée comme une réponse technologique à la lutte contre la pauvreté, elle n’en finit pas d’alimenter les controverses.

Published 1 oct. 2020 à 17:34 CEST, Updated 11 janv. 2021 à 11:59 CET
Inde. Ses rues fumantes sont remplies de vendeurs, de piétons et de taxis emblématiques. Calcutta est ...

Inde. Ses rues fumantes sont remplies de vendeurs, de piétons et de taxis emblématiques. Calcutta est une ville de 16 millions d'habitants. En 1975, seulement trois villes dans le monde dépassaient les dix millions d'habitants. Aujourd'hui, existent 21 mégalopoles de ce type, la plupart dans les pays en développement, où les zones urbaines absorbent une grande partie de la population croissante du globe.

Plus qu’un grand bond en avant, c’est un saut vertigineux, une nouvelle révolution numérique version indienne. Le pays, dont une partie de la population ne disposait d’aucun document d’identité il y a encore quelques années, est en train de se doter du plus vaste fichier biométrique de la planète. Le système, baptisé Aadhaar (« fondation », en hindi), a été lancé en 2009. Il vise à attribuer à chaque habitant un numéro d’identification à 12 chiffres, associé aux empreintes de ses doigts et de ses iris. Objectif affiché : optimiser les programmes sociaux entravés par l’invisibilité des plus démunis et gangrénés par la corruption. Entre 30 et 40 % des 45 milliards de dollars d’aide publique annuelle, destinée aux 400 millions de gens vivant sous le seuil de pauvreté, disparaissent ainsi, souvent détournés par des intermédiaires. À ce jour, 92 % des Indiens, soit 1,2 milliards de personnes, ont été intégrés dans la base Aadhaar. Autrement dit 17 % de la population mondiale.

 

PROJET TENTACULAIRE

Un chantier pharaonique, qui soulève des craintes et des oppositions à sa démesure. Car si ses promoteurs le présentent comme un formidable levier pour le développement, ses détracteurs pointent les risques de failles dans la sécurité des données et le spectre d’un Big Brother menaçant. De fait, le programme, initialement lancé sur la base du volontariat, a viré à la numérisation à marche forcée, s’imposant comme le sésame incontournable dans des domaines de plus en plus larges de la vie quotidienne. Le basculement s’est fait au départ en toute illégalité, des habitants se voyant refuser de l’aide alimentaire ou des soins parce qu’ils n’avaient pas de numéro Aadhaar. Cette situation de fait a finalement été entérinée par la Cour suprême. « Saisie en 2010, elle a d’abord émis des ordonnances disant que "personne ne devait souffrir de ne pas avoir Aadhaar", note le sociologue Nicolas Belorgey, chercheur au CNRS basé en Inde, au Centre de Sciences Humaines (CSH), qui travaille sur le système. Mais en 2018, dans un revirement de jurisprudence, elle a rendu une décision qui en faisait une obligation pour avoir accès à tous les programmes sociaux. Aadhaar restait en revanche facultatif pour les services privés, mais le gouvernement a fait passer, depuis, des dispositions législatives qui ont minoré cet aspect de sa décision. »

 

Camp de collecte de données biométriques du projet Aadhaar à Salt Lake, Kolkata.

La possession d’un numéro Aadhaar est désormais un impératif pour bénéficier de près d’une centaine de programmes publics, tels les cantines scolaires, les bourses universitaires, les pensions de retraite, les soins des hôpitaux publics, le NREGA (National Rural Employment Guarantee Act) - un programme phare de lutte contre le chômage dans les campagnes, qui assure à tous les foyers ruraux un travail rémunéré de 100 jours par an - et le PDS (Public Distribution System), qui fournit des produits alimentaires et non-alimentaires de première nécessité à prix subventionné (riz, sucre, blé...) dans des magasins d’État. « Aadhaar est aussi devenu obligatoire pour payer son impôt sur les revenus. Ses promoteurs ont une logique de ciblage, via les programmes sociaux pour les pauvres, et les impôts pour la classe moyenne. La quasi-totalité de la population est ainsi obligée d’avoir un numéro d’identification », souligne Nicolas Belorgey. Le secteur privé n’est pas en reste, qui en a fait un prérequis pour ouvrir une ligne téléphonique, un compte en banque, réserver un billet d'avion ou de train...

L'entreprise, prouesse technique, doit beaucoup à la volonté et au lobbying d'un homme, le self-made man indien Nandan Nilekani. Ingénieur devenu milliardaire, il a fondé l'une des plus grandes sociétés de la Silicon Valley indienne. « Elle sous-traitait les systèmes informatiques des plus grandes firmes américaines et européennes. Mais en 2008, la crise mondiale a fermé beaucoup de marchés. L'Inde a été relativement moins touchée et Nilekani, comme d'autres Indiens, s’est tourné vers le marché domestique et a vendu ce programme d'identification aussi bien aux grandes entreprises qu’à l’État, explique un spécialiste de New Delhi qui souhaite garder l’anonymat. Le dispositif a d'ailleurs été lancé par Nilekani, nommé ministre, en 2009. »

 

Collecte d'une image de l'iris pour le système Aadhaar.

BUGS INFORMATIQUES ET RETRAITES SUSPENDUES

Une décennie après la création d’Aadhaar, le pays reste polarisé entre promoteurs et opposants. Or, faire un bilan global de ce fichage reste difficile en l’absence d’étude d’impact à l’échelle nationale. Sa mise en œuvre a toutefois été émaillée de dysfonctionnements qui ont parfois viré à la tragédie collective. En 2016, à Delhi, ce sont les retraites de 33 000 personnes qui ont été suspendues suite à des bugs informatiques, tandis qu’au Rajasthan, 297 000 retraités, considérés comme morts par les bases informatiques, ont perdu leur pension, ce qui a causé le trépas bien réel de plusieurs d’entre eux. Dans l’État du Jharkhand, en 2017, près de 2,5 millions de personnes se sont vues refuser des rations alimentaires (https://scroll.in/article/854587/no-aadhaar-no-food-ration-11-stories-that-show-the-jharkhand-child-death-was-not-an-aberration).

En cause, les limites intrinsèques du système, mais aussi les particularismes de l’Inde. « D’un point de vue technique, l’algorithme informatique de l’identification biométrique ne fournit qu’une probabilité statistique, précise Nicolas Belorgey. Il y a donc toujours un risque qu’il ne vous identifie pas alors que c’est bien vous et il n’existe aucun recours à la toute-puissance informatique. De plus, l’Inde compte énormément de travailleurs manuels qui ont les doigts abîmés, lisses, ce qui rend leurs empreintes illisibles. Difficulté supplémentaire, il y a encore beaucoup d’endroits en Inde où l’électricité et la connexion à internet fonctionnent mal. » Le taux d’erreurs d’identification tourne autour de 1%, estime le chercheur. Autant dire qu’à l’échelle de la population indienne, le nombre de personnes rejetées dans les limbes numériques est considérable.

 

 Un exemple de carte Aadhaar.

Brandi par ailleurs comme un instrument de lutte contre la corruption, le système ne résout pas la question des détournements pratiqués par les intermédiaires, qui peuvent par exemple distribuer des rations alimentaires moindres que celles prévues ou n’en donner aucune en prétextant que les bénéficiaires ne sont pas reconnus par l’identification biométrique. Des pratiques courantes qui touchent des populations illettrées, trop en position de faiblesse pour réclamer leur dû.

Autre pierre d'achoppement, la sécurité des données collectées. Surnommée « land of leaks », le pays des fuites, l’Inde est connue pour la vulnérabilité de ses systèmes informatiques. Aadhaar a lui-même été victime de multiples actes de piratage (http://www3.weforum.org/docs/WEF_Global_Risks_Report_2019.pdf).

« Par rapport aux programmes sociaux, Aadhaar a réglé des problèmes mineurs, comme les fraudes à l’identité, qui étaient très réduites, mais il n’a pas apporté de solution aux principaux problèmes et en a posé d’autres très importants qui n’existaient pas auparavant, même si aujourd’hui les choses s’arrangent très doucement », estime Nicolas Belorgey.

 

CRAINTE D’UNE DÉRIVE NATIONALISTE

La question la plus préoccupante demeure celle de l’instrumentalisation politique du programme. Pour de nombreux observateurs, celui-ci a connu une inflexion majeure entre son lancement par le parti du Congrès, de centre gauche, en 2009, et son usage sous la houlette du BJP, le parti nationaliste hindou, et du premier ministre Narendra Modi depuis 2014. « Au départ, Modi a beaucoup critiqué Aadhaar. Puis il l’a brusquement adopté car il a très bien compris le potentiel de surveillance de la population qu’il pouvait représenter, explique le spécialiste indien. Son gouvernement est en train de modifier le code de la nationalité pour exclure les musulmans de la citoyenneté. Or, avec toute sa puissance, Aadhaar est un outil de choix qui peut potentiellement les cibler, alors que beaucoup d’entre eux s’en étaient saisis au départ comme un moyen de se faire reconnaître. C’est un instrument de pouvoir très fort qui est mis entre de mauvaises mains. »

 

Identification biométrique.

Malgré les craintes soulevées par cette identification biométrique, et ses limites, le modèle indien fait école dans divers pays d’Afrique et d’Asie, y compris chez le frère ennemi, le Pakistan, qui a fait appel à la même société française spécialiste des systèmes biométriques employée par New Delhi dans le cadre d’Aadhaar pour créer son propre programme d’identification numérique, baptisé Nadra.

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