COVID-19 : la vaccination, source de questions bioéthiques pour les musulmans

Le taux de vaccination augmente au sein des communautés musulmanes, mais la question de la licéité des composants des vaccins continue de diviser.

Publication 22 juil. 2021, 09:05 CEST
COVID vaccine/taco truck party at a mosque

Sur ce cliché pris le 1er mai 2021, un taco truck propose des repas lors d’une opération de vaccination contre la COVID-19 au Centre islamique de Santa Ana, en Californie, États-Unis.

Photographie de Francine Orr, Los Angeles/Getty Images

Shaikh Rahman, un analyste commercial à Chicago, ne souhaitait pas se faire vacciner contre la COVID-19. Pour lui, les informations crédibles relatives à la vaccination étaient insuffisantes et la mise sur le marché des vaccins lui semblait précipitée.

« Notre religion dit qu’il faut se renseigner avant de considérer quelque chose comme vrai », confie-t-il.

Il a finalement changé d’avis lorsque Shaykh Jamal Said, son imam de la Mosque Foundation située à Bridgeview, dans l’Illinois, aux États-Unis, a émis l’idée d’une interdiction d’accès à la mosquée pour les personnes non vaccinées.

Cette éventuelle mise en place de restrictions pour les prières a inquiété Rahman. Lui qui avait déjà été testé positif au coronavirus a alors décidé, pour renforcer son immunité, de se faire vacciner au cours d’une opération de vaccination Pfizer organisée par la Mosque Foundation.

« Avec la fin des restrictions, je ne veux pas prendre le risque d’exposer ma famille ou mes proches », explique l’analyste.

Alors que les tendances d’hésitation vaccinale continuent d’évoluer un peu partout aux États-Unis, un changement se produit au sein de certaines communautés musulmanes. Le taux de vaccination chez les musulmans figurait parmi les plus faibles des États-Unis au cours des premiers mois de la pandémie. Les campagnes de sensibilisation menées par les mosquées, les organisations communautaires et les centres culturels qui travaillent avec les immigrants aident désormais à dissiper les désinformations qui circulent sur la vaccination et à promouvoir cette dernière.

Certains musulmans décident désormais de se faire vacciner, après en avoir été convaincus par des personnes de confiance, comme leurs imams.

 

L’INFLUENCE DES CROYANCES RELIGIEUSES

Parmi les organisations investies dans la vaccination des musulmans figure le Somali Family Service (SFS, ou Service familial somalien) de San Diego. Son programme, intitulé Ihsan Health Initiative (Initiative sanitaire Ihsan), dispose d’une équipe de soignants communautaires qui sensibilisent directement la population lors de réunions publiques virtuelles.

« En nous donnant l’opportunité d’inviter des leaders respectés de la communauté, notamment des médecins, des infirmiers et les imams des mosquées, les réunions publiques virtuelles ont aidé à lutter contre un certain scepticisme », indique Balqiso Hussein, soignant communautaire du SFS qui travaille principalement auprès de la population somalienne. « La présentation des preuves scientifiques de manière adaptée à la culture a fait évoluer les idéologies relatives au vaccin. Bon nombre des membres de la communauté ont même pris rendez-vous pour se faire vacciner le jour même ».

Le SFS a recruté des soignants communautaires parlant l’arabe, le swahili et le somalien, et prévoit d’étendre ses services à la communauté afghane.

« Le fait de parler dans la même langue [natale] que mes clients et les khutbahs [sermons] du vendredi délivrés par les imams du coin ont eu un impact considérable dans l’évolution des mentalités vis-à-vis de la vaccination », explique Aous Alhabbar, soignant auprès de la communauté irakienne. « La peur qui régnait au début de la pandémie se dissipe petit à petit grâce aux campagnes de sensibilisation ».

L’hésitation des musulmans à se faire vacciner résulte aussi, en partie, du racisme qu’ils subissent lors des visites médicales.

Âgée de 29 ans, Sara Ahmed, qui vit à Anaheim, s’est faite vacciner lors d’une opération de vaccination contre la COVID-19 qui s’est tenue au Centre islamique de Santa Ana, en Californie.

Photographie de Francine Orr, Los Angeles/Getty Images

« Bon nombre d’entre eux ont le sentiment que le système de santé ne cherche pas à assurer leur bien-être », remarque Balqido Hussein. « La plupart des membres de la communauté, notamment les personnes âgées, hésitent beaucoup lorsque les vaccins sont administrés à l’échelle nationale. Cette hésitation découle principalement d’expériences personnelles vécues avec des soignants qui ne sont pas parvenus à tenir compte des besoins des membres de la communauté en raison de leur langue et des barrières culturelles ».

Pour d’autres, ce sont les croyances religieuses qui influent sur leur hésitation à se faire vacciner. La question du caractère halal du vaccin, ou de sa licéité en vertu de la charia, revient régulièrement au sein de la communauté musulmane.

« Au début, j’hésitais parce que je doutais de la science. Il y avait aussi la question de la licéité des ingrédients », confie Shaykh Amin Kholwadia, universitaire musulman et fondateur de Darul Qasim, un institut d’enseignement islamique traditionnel basé à Glendale Heights, dans l’Illinois, aux États-Unis.

Après qu’il a été révélé qu’au moins un des vaccins utilisait des lignées cellulaires provenant de tissu fœtal, de nombreux musulmans se sont demandé s’il était halal de se faire vacciner. Kholwadia est l’un des signataires d’une déclaration publiée par son organisation dans laquelle il est écrit : « L’utilisation de lignées cellulaires, développées dans un premier temps à partir de fœtus avortés, pour le développement des vaccins va à l’encontre de la bioéthique islamique. Les musulmans ne peuvent se voir administrer les vaccins développés de la sorte compte tenu de l’existence d’alternatives ».

Conformément à la charia, « aucune partie du corps humain (y compris les fœtus) ne peut être utilisée à des fins expérimentales », a fait savoir Shaykh Amin Kholwadia.

Si la décision rendue par l’organisation Darul Qasim a légitimé l’hésitation de quelques musulmans, notamment pour les doses des premiers vaccins développés par Johnson & Johnson, elle encourage néanmoins la vaccination avec les produits développés par d’autres laboratoires.

« Pourquoi ne voudrais-je pas des vaccins à ARNm, alors qu’ils ne nuisent pas à mon akhira [vie après la mort] ? », s’interroge Akber Ali, médecin traitant dans un hôpital de l’Illinois qui travaille avec Darul Qasim.

 

DES DOUTES QUI PERSISTENT

Tout le monde n’est pourtant pas convaincu.

Jeune diplômée d’une maîtrise de psychologie, Bint Aden, qui est originaire de Californie du Sud, indique qu’elle et sa famille se posent toujours des questions sur la composition des vaccins et s’ils sont halal.

« Les mosquées ont autorisé les vaccins, mais j’ai des origines somaliennes et ce qui est autorisé reste flou », explique-t-elle. « Nous croyons au qadr [destin], que ce qui doit arriver est l’œuvre d’Allah, et cela inclut la santé comme la maladie ».

« Je souhaite attendre. Je ne suis pas encore à l’aise à l’idée de me faire vacciner. »

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Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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