En Amérique du Nord, la fumée des feux de forêt inquiète

Alors que les flammes sèment le chaos dans l'ouest des États-Unis et du Canada, leur fumée parvient à polluer l'air des villes de la côte Est.

Publication 28 juil. 2021, 15:38 CEST
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Les feux de forêt produisent des nuages de fumée qui s'avèrent parfois très dangereux pour la santé. À Markleeville, en Californie, les équipes de secouristes travaillent sans interruption pour circonscrire l'incendie Tamarack qui a déjà brûlé plus de 8 500 hectares de forêt.

Photographie de Ty O'Neil, SOPA Images/Sipa/AP Images

Depuis sa maison du quartier de Morningside Heights sur l'île de Manhattan, Samir Kumar aperçoit habituellement les gratte-ciel du centre-ville. Cette semaine en revanche, alors que la fumée des incendies survenus dans l'ouest des États-Unis et du Canada profitait du courant-jet pour atteindre la côte Est, il lui était impossible de distinguer la silhouette de la ville.

« Voir que les feux de forêt à l'ouest ont un impact de ce côté du continent… je n'en croyais pas mes yeux, » témoigne Kumar.

Le jeune homme âgé de 29 ans est asthmatique et au fil de ses allées et venues dans le quartier, il sentait bien que l'air était lourd. Le souffle court, la poitrine serrée et contraint de respirer plus profondément, il a tout de même réussi à éviter la crise d'asthme.

Kumar, dont la famille est originaire d'Inde, indique avoir déjà vu une qualité de l'air aussi mauvaise à New Delhi, mais jamais aux États-Unis.

À l'heure actuelle, près de 300 feux de forêt font rage en Colombie-Britannique et environ 80 à travers l'ouest des États-Unis. Les incendies sont exacerbés par les vagues de chaleur et la sécheresse prolongée dans l'Ouest américain, deux tendances météorologiques amplifiées par le changement climatique. 

L'incendie le plus étendu à ce jour est celui du Bootleg dans l'Oregon, avec plus de 160 000 hectares partis en fumée en date de vendredi dernier, soit 9 fois la superficie de Washington où la qualité de l'air fait également l'objet d'une alerte. La brume épaisse s'étend de Boston à la Caroline du Nord. L'étendue des impacts nous montre bien que le problème ne concerne plus uniquement la Californie, où les feux de forêt ont toujours été plus fréquents.

Une étude publiée en janvier dans la revue Proceedings of the National Academy of Sciences montre que, ces dernières années, la fumée dégagée par les grands incendies représentait 25 % de la pollution dangereuse de l'air aux États-Unis.

« La situation actuelle sur la côte Est induite par les incendies de la côte ouest montre que c'est un problème national et mondial, » déclare Mary Prunicki, directrice de recherche sur la pollution atmosphérique et la santé à l'université de Stanford.

 

CE QUE NOUS SAVONS

La composition de chaque nuage de fumée est unique et dépend du type d'arbres consumé par les flammes mais aussi des bâtiments ou d'autres éléments se trouvant sur le chemin de l'incendie.

Comme nous l'explique Prunicki, la fumée se compose à 80 % de particules fines, un mélange de gouttelettes liquides et solides provenant des matériaux brûlés. 

Étant donné la capacité des particules fines à pénétrer les poumons d'une personne et provoquer des maladies respiratoires, les scientifiques surveillent les particules de diamètre inférieur à 2,5 micromètres, appelées PM2.5, plus dangereuses car capables de s'introduire dans le système sanguin.

À cette échelle microscopique, une particule peut se loger profondément dans notre organisme. Face à cet intrus, le système immunitaire réagit et libère les mêmes cellules qui interviennent dans la lutte contre les virus. En cas d'inhalation régulière de pollution atmosphérique, la réaction immunitaire à répétition peut affecter diverses régions de notre corps, du foie au cerveau en passant par les poumons.

Pour une personne en bonne santé exposée à ces niveaux de fumée pendant de courtes périodes chaque année, les menaces au court terme restent négligeables hormis une irritation de la gorge et des yeux, indique Sarah Henderson, spécialiste de la santé environnementale à l'université de Colombie-Britannique.

Cela dit, à mesure que la fumée se propage à travers le pays et pollue l'air respiré par des millions de personnes, l'impact sanitaire se répand à travers les populations les plus vulnérables. En plus de causer des maladies respiratoires, la pollution de l'air peut entraîner des problèmes cardiaques.

« Je fais souvent le rapprochement avec les cocaïnomanes, » indique Henderson. « Le risque de faire une crise cardiaque est plus important pour quelqu'un qui prend de la cocaïne, mais ça ne concerne qu'une petite partie de la population. L'air, tout le monde le respire, » et le risque sanitaire est d'autant plus élevé lorsqu'un grand nombre de personnes est exposé.

Les plus vulnérables face à la fumée des incendies sont les personnes souffrant de problèmes respiratoires comme l'asthme ou la BPCO, une maladie chronique des poumons, ainsi que les femmes enceintes dont le fœtus en développement pourrait être affecté.

Les niveaux de PM2.5 sont mesurés par l'Indice de qualité de l'air (AQI, Air Quality Index), sur une échelle divisée en six niveaux. À New York, l'AQI a atteint 154 mardi dernier, un niveau dangereux pour les personnes vulnérables.

En outre, sous l'effet de la fumée émanant des incendies, certaines personnes pourraient avoir du mal à lutter contre les infections au SARS-CoV-2 et aux variants émergents, car leur système immunitaire serait déjà aux prises avec la pollution. Des études ont montré que les personnes exposées à la pollution atmosphérique sont plus susceptibles de mourir des suites de la COVID-19.

« Tout type de problème ou d'infection respiratoire risque d'altérer votre capacité à combattre d'autres infections, » indique Prunicki. « Alors si la fumée provoque une réaction aujourd'hui, lorsque vous serez touché par une infection, votre corps ne sera pas prêt à la combattre. »

 

LES POINTS D’OMBRE

Il y a encore bien d'autres inconnues sur la façon dont la fumée affecte notre organisme. En avril dernier, une équipe de scientifiques a détecté des traces de bactérie et de champignons colportées par un nuage de fumée. Les feux de forêt ont déjà été liés à la coccidioïdomycose, une infection mycosique, mais personne ne sait quels autres microbes porteurs de maladies pourraient être présents dans la fumée ni quelle distance ils pourraient ainsi parcourir.

Une étude publiée dans la revue Nature Communications au mois de mars a montré que l'exposition aux PM2.5 issues des feux de forêt augmentait de 10 % les hospitalisations liées aux maladies respiratoires sur la période allant de 1999 à 2012. L'exposition aux PM2.5 issues d'autres sources entraînait quant à elle une augmentation légèrement supérieure à 1 %.

« Notre étude suggère que les PM2.5 issues des feux de forêt seraient plus toxiques » que les PM2.5 provenant de sources comme les voitures, indique Rosana Aguilera, spécialiste de l'atmosphère au sein de l'université de Californie à San Diego et auteure de l'étude.

Exactly why it might be more toxic is unclear.

Il y a quelques semaines, l'Agence pour la qualité de l'air de l’État de Californie (CARB, California Air Resources Board) a publié une analyse de l'épaisse fumée produite par le Camp Fire en 2018 qui avait brûlé 60 000 hectares de terrain, embrasé 19 000 bâtiments, rasé la ville de Paradise et tué 85 personnes.

La fumée avait stagné pendant près de deux semaines dans le nord de la Californie et atteint les villes de San Jose et Modesta, à 250 km de là. Cette fumée contenait des niveaux dangereux de métaux comme le manganèse, le zinc et, plus inquiétant encore, le plomb.

Les niveaux de plomb élevés ont persisté 24 heures, ce qui rend difficile l'association avec des problèmes de santé spécifiques, mais l'exposition au plomb a déjà été liée au cancer et aux troubles du système reproducteur chez l'adulte ainsi qu'à des problèmes de développement chez l'enfant.

« On ne peut pas lier cette exposition au court terme à des répercussions spécifiques sur la santé, mais nous savons que le plomb est très dangereux et qu'il n'existe pas d'exposition sans risque, » explique Bonnie Holmes-Gen, directrice du service de santé et d'évaluation de l'exposition de la CARB.

D'autres toxines pourraient être transportées par la fumée à mesure que les flammes progressent à travers les quartiers résidentiels et embrasent le matériel électronique, l'isolation ou encore le plastique présents dans chaque foyer.

En mars, les scientifiques de l'université de Californie à Davis ont identifié des molécules toxiques dans la cendre laissée par les feux de forêt qui ont ravagé la Californie en 2017. Les chercheurs ont également découvert des molécules qu'ils ne parvenaient pas à identifier, indique Irva Hertz-Picciotto, épidémiologiste et directrice du centre pour les sciences de la santé de l'université.

L'étude actuellement conduite par Hertz-Picciotto montre qu'en plus des symptômes respiratoires comme la toux, les sifflements ou les épisodes asthmatiques, les personnes affectées par la fumée signalent également un niveau élevé de stress et d'anxiété.

« Les évacuations, voir sa maison brûler, c'est un grand traumatisme, » ajoute-t-elle. « L'impact sur la santé mentale peut aller jusqu'au trouble de stress post-traumatique. Certaines personnes souffrent de flashbacks. »

Pour la première fois de son histoire, l'État de Californie voit sa population décliner. La chute du taux de natalité, l'augmentation du prix de l'immobilier et les impôts élevés comptent depuis des années parmi les facteurs à l'origine de ce phénomène et la pandémie a amplifié la tendance en retardant les emménagements prévus. Bon nombre de survivants aux feux de forêt ont également choisi de reconstruire dans d'autres États.

« Si je commençais à élever un enfant, je quitterais probablement cet État, » déclare Hertz-Picciotto. Pour le mois d'août, au plus haut de la saison des incendies, elle prévoit de passer quelques semaines loin de sa maison en Californie du Nord, où les feux de forêt sont devenus fréquents.

Pour réduire la pollution atmosphérique induite par la fumée des incendies en Californie et dans le reste du pays, il faudra d'abord réduire le nombre et la taille des incendies eux-mêmes. Les législateurs ont introduit des lois visant à mieux gérer les forêts, à former un plus grand nombre de pompiers et à accroître la résistance aux feux des infrastructures.

« Au final, tant que nous n'arrêtons pas de brûler des énergies fossiles, il n'y a aucune raison que ça ne s'aggrave pas. Une chose est sûre, la situation ne va pas s'améliorer, » déplore Hertz-Picciotto.

Si rien n'est fait pour résoudre le problème du changement climatique, la chaleur extrême et la sécheresse continueront de créer les conditions idéales pour les feux de forêt et cette fumée nocive qui se propage actuellement à travers le pays en allant inquiéter des personnes comme Samir Kumar à l'autre bout du continent.

« Avant, lorsque je pensais à travailler en Inde, l'un des principaux freins était la qualité de l'air. Je vais peut-être devoir prendre une décision similaire ici, » confie-t-il.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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