Découverte de la plus ancienne œuvre d’art rupestre du monde en Indonésie

Ce pochoir vieux de 67 800 ans ressemble à une griffe et fournit de nouveaux indices sur la cognition humaine primitive et les premières migrations vers l’Australie.

De Dyna Rochmyaningsih
Publication 22 janv. 2026, 16:34 CET
Shinatria Adhityatama examine une œuvre rupestre dans une grotte de Sulawesi, en Indonésie. Récemment des archéologues ...

Shinatria Adhityatama examine une œuvre rupestre dans une grotte de Sulawesi, en Indonésie. Récemment des archéologues ont découvert les plus anciennes œuvres d’art rupestre connues dans la grotte de Liang Metanduno, sur l’île indonésienne de Muna.

PHOTOGRAPHIE DE Maxime Aubert

À Muna, île tropicale située au large du sud-est du Sulawesi (Célèbes) en Indonésie, se trouve une grotte ornée de peintures préhistoriques. Les habitants l’appellent Liang Metanduno. Ils visitent cette galerie d’art archaïque pour s’émerveiller devant des silhouettes humaines volantes, des bateaux remplis de passagers et des guerriers à cheval dessinés avec des pigments rouges, bruns et parfois noirs.

En 2015, Adhi Agus Oktaviana, archéologue de l’Agence indonésienne pour la recherche et l’innovation (BRIN), s’est rendu à Liang Metanduno dans l’espoir d’y découvrir une forme d’expression artistique humaine bien plus ancienne, antérieure aux oiseaux, aux cochons et aux chevaux peints sur ses parois il y a quelques millénaires à peine.

Au plafond, près d’un gribouillis brun figurant une poule, Adhi Agus Oktaviana a découvert ce qu’il cherchait : deux pochoirs de mains, dont l’une présentait un doigt pointu ressemblant à une griffe d’animal.

À l’aide d’une nouvelle technique de datation et l'aide de l’explorateur National Geographic Maxime Aubert, archéologue et géochimiste à l’Université Griffith, en Australie, ainsi que d’autres collègues, ont tenté de déterminer l’âge de l’œuvre. Ils ont découvert que le pochoir aux faux airs de griffe avait au moins 67 800 ans ; il s’agit à ce jour de la plus vieille œuvre d’art rupestre attribuée à des humains modernes. Ils viennent de publier leurs résultats dans la revue Nature.

Des pochoirs de mains, dont le plus ancien aurait 67 800 ans environ, à peine visibles à ...

Des pochoirs de mains, dont le plus ancien aurait 67 800 ans environ, à peine visibles à gauche et à droite de l’oiseau peint découvert dans la grotte de Liang Metanduno, sur l’île de Muna, dans le sud-est de l’Indonésie.

PHOTOGRAPHIE DE Maxime Aubert

« L’âge du pochoir de main à Muna montre que les premiers humains modernes à avoir habité Nusantara, au Pléistocène supérieur, possédaient déjà une cognition sophistiquée », explique Adhi Agus Oktaviana en faisant référence à la région qui correspond aujourd’hui à l’archipel indonésien.

Cette œuvre, tout juste datée, a 16 600 ans de plus environ que les œuvres rupestres précédemment documentées par les chercheurs dans les grottes Maros-Pangkep, à Sulawesi, et 1 110 ans de plus que des pochoirs de mains découverts en Espagne et qui seraient l’œuvre de Néandertal.

« Il s’agit de la preuve la plus solide que notre espèce était présente dans l'archipel indonésien à cette époque et qu’elle a transformé de manière ludique et imaginative une trace de main humaine en une autre chose », a déclaré Adam Brumm, archéologue de l’Université Griffith et co-auteur de l’article, lors d’une conférence de presse.

Les chercheurs ont également daté des pochoirs de mains découverts dans deux autres grottes sur des îles environnantes. Leur analyse montre que ces pochoirs ont été réalisés entre 44 500 et 20 400 ans avant le présent. Cela suggère que les habitants préhistoriques de l’Indonésie continuèrent à produire des œuvres rupestres pendant des dizaines de milliers d’années jusqu’au pic de la dernière période glaciaire, lorsque le niveau des mers était plus bas et qu’un morceau de l’Asie du Sud-Est faisait partie d’une masse continentale émergée, le Sundaland. Les auteurs ajoutent que ces résultats sont susceptibles de fournir des indices permettant de mieux comprendre les populations qui traversèrent des ponts terrestres et passèrent d’île en île pour devenir les premiers habitants de l’Australie il y a 65 000 ans environ.

 

INTELLIGENCE ET IMAGINATION

Pour déterminer l’âge des pochoirs de mains, les chercheurs ont employé une technique mise au point, entre autres, par Maxime Aubert : la datation uranium-thorium par ablation laser, qui permet une datation précise des œuvres rupestres exécutées à l’ocre. Cette méthode consiste à utiliser un laser pour prélever et analyser une quantité minuscule de dépôts de carbonate de calcium qui se sont formés au-dessus d’une couche pigmentée.

À l’Université Southern Cross, en Australie, ils ont employé cette technique et ont fait remonter le pochoir en forme de griffe à une période située entre 75 400 et 67 800 ans avant le présent, et l’autre pochoir de main à 60 900 ans environ.

La découverte réalisée à Muna vient s’ajouter à des découvertes récentes d’œuvres rupestres indonésiennes qui apportent un éclairage sur l’intelligence humaine primitive. En 2019, Maxime Aubert et Adhi Agus Oktaviana ont annoncé la découverte d’une œuvre rupestre figurant des thériantropes, des silhouettes humaines dotées de têtes et de queues d’animaux, en train de chasser des phacochères ainsi que l’anoa, le buffle nain endémique de Sulawesi. Ces scènes narratives, dont on a plus tard découvert qu’elles avaient 51 200 ans, montrent que les premiers humains à avoir vécu en Indonésie étaient capables d’imaginer des êtres non existants. Selon les chercheurs, les pochoirs de mains datés à Muna présentent des signes indiquant que les artistes qui les ont réalisés possédaient, eux aussi, cette capacité cognitive.

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    Maxime Aubert dans les grottes Maros-Pangkep, à Sulawesi, en Indonésie.
    Dr Adhi Agus Oktaviana dans les grottes Maros-Pangkep, à Sulawesi, en Indonésie.
    Gauche: Supérieur:

    Maxime Aubert dans les grottes Maros-Pangkep, à Sulawesi, en Indonésie.

    PHOTOGRAPHIE DE Ahdi Agus Oktaviana
    Droite: Fond:

    Dr Adhi Agus Oktaviana dans les grottes Maros-Pangkep, à Sulawesi, en Indonésie.

    PHOTOGRAPHIE DE Maxime Aubert

    Comme l’a constaté l’équipe, l’un des doigts du pochoir présente un aspect pointu évoquant une griffe d’animal, un style artistique que l’on ne trouve, d’après eux, qu’à Sulawesi. Maxime Aubert affirme qu’il ne peut que spéculer que cela ait trait aux relations entre humains et animaux. Mais le fait que l’artiste ait modifié le pochoir de main, soit en retouchant le doigt avec un pinceau, soit en déplaçant la main de sorte à créer un effet de griffe, témoigne d’une « pensée complexe », selon lui.

    « Ils dessinent quelque chose qui n’existe pas vraiment », explique-t-il.

    Selon R. Cecep Eka Permana, ethnoarchéologue à l’Université d’Indonésie, qui n’a pas pris part aux recherches, les pochoirs de mains pourraient avoir un lien avec une pratique visant à conjurer le malheur, un rituel que l’on retrouve chez certains groupes autochtones de Sulawesi.

    Selon les chercheurs, ces preuves témoignant d’un esprit sophistiqué remettent en cause les conceptions eurocentrées de l’intelligence préhistorique qui prévalaient autrefois dans l’archéologie.

    « Beaucoup de personnes croyaient que nous sommes devenus modernes sur le plan cognitif quand nous sommes arrivés en Europe de l’Ouest », explique Maxime Aubert. Selon lui, ce point de vue s’explique par l’absence de technologies de datation avancées pour l’art rupestre à cette époque.

    Comme l’explique Maxime Aubert, la plupart des œuvres d’art rupestres datées en Europe ont été réalisée avec du charbon, ce qui permet aux scientifiques de les dater au carbone 14. L’art rupestre d’Asie du Sud-Est est quant à lui principalement fait à partir d’ocre, un pigment rouge-brun inorganique dérivé de l’oxyde de fer, qui est difficile à dater au carbone 14. Selon les auteurs, la nouvelle technique de datation aide à montrer que des humains intelligents vivaient dans la région, bien avant que des humains modernes ne mettent le pied en Europe.

    C’est également selon eux la preuve que les premiers humains de cette région ont pu disposer de l’intelligence nécessaire pour entreprendre un voyage maritime vers l’Australie.

     

    INDICES D’UNE MIGRATION AUSTRALIENNE ANCIENNE

    La science suggère que certains humains modernes quittèrent l’Afrique il y a 60 000 à 90 000 ans, puis traversèrent le Moyen-Orient et l’Asie du Sud avant d’atteindre le Sundaland, qui comprend désormais Sumatra, Java et Bornéo.

    Là, ils durent traverser la mer à la voile, passant d’île en île pour finalement atteindre Sahul, la masse continentale qui recouvrait alors la Papouasie et l’Australie. La Wallacea, zone connue pour son histoire géologique unique et sa faune et flore exceptionnelles, qui englobe Sulawesi et d’autres îles tropicales situées entre ces deux régions, abrite quant à elle d’importants indices pour comprendre le déroulé de cette migration humaine de grande ampleur.

    Comme les restes humains datant du Pléistocène sont rares à Sulawesi, l’art rupestre constitue l’une des seules sources de preuves d’une présence humaine à l’époque.

    « C’est un aperçu intime du passé », explique Maxime Aubert. 

    Selon Adhi Agus Oktaviana, l’art rupestre aborigène de Madjebebe, dans le nord de l’Australie, aurait très probablement été hérité de leurs ancêtres du Nusantara, le peuple même qui apposa ses pochoirs de mains à Muna il y a 67 800 ans. L’exhumation de restes humains pourrait prendre beaucoup de temps, « mais l'archéologique pourrait combler cette lacune », explique-t-il.

    Pochoirs de mains aux doigts étroits découverts sur le site de Leang Jarie, à Maros, au ...

    Pochoirs de mains aux doigts étroits découverts sur le site de Leang Jarie, à Maros, au Sulawesi.

    PHOTOGRAPHIE DE Ahdi Agus Oktaviana

    Helen Farr, archéologue marin de l’Université de Southampton, en Angleterre, qui n’a pas pris part aux présentes recherches, trouve intéressante la découverte réalisée à Muna.

    « Il est remarquable de voir cet art préservé et daté offrir un petit aperçu sur une vaste gamme d’activités souvent absentes de [l’archéologie] à des échelles aussi anciennes », se réjouit-elle.

    Elle ajoute que ces nouveaux résultats corroborent ses recherches en génétique sur le peuplement de Sahul, qui montraient que « des humains disposaient de technologies de navigation maritime et que l’on était capables d’effectuer des traversées en haute mer entre Wallacea et l’Australie il y a 65 000 ans déjà ».

    Mais quel itinéraire ces personnes empruntèrent-elles pour atteindre l’Australie ?

    La découverte réalisée à Muna suggère qu’elles suivirent peut-être la voie septentrionale, progressant de Sulawesi vers les Moluques, puis vers la Papouasie. Mais selon Adhi Agus Oktaviana, il est aussi possible qu’elles aient emprunté la voie méridionale.

    Lors d’un entretien accordé à National Geographic, il a ouvert Google Maps et a zoomé sur une île minuscule et isolée, très au sud, entre Sulawesi et Flores, susceptible d’avoir servi de premier tremplin vers l’Australie.

    « Regardez, il y a une grotte là, et il pourrait s’y trouver d’autres peintures rupestres. » Il devra obtenir des financements pour se rendre sur place et en avoir le cœur net. Mais pour Adhi Agus Oktaviana, le jeu en vaut la chandelle s’il existe la moindre chance de réaliser une nouvelle découverte concernant des œuvres et des migrations humaines anciennes, comme il l’a fait à Muna.

    Préhistoire : avec quels outils nos ancêtres chassaient-ils ?

    La National Geographic Society, qui s’engage pour la mise en valeur et la protection des merveilles de notre monde, a financé les travaux de l’explorateur Maxime Aubert. Pour en savoir plus sur le soutien apporté par la Society aux explorateurs, cliquez ici.

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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