Ces pétroglyphes millénaires sont menacés par la pollution et le changement climatique

Le changement climatique et la pollution due à l’extraction minière pourraient détruire Murujuga d’ici un siècle, alors même que la région doit entrer au Patrimoine mondial de l’UNESCO.

De Ronan O’Connell
Publication 12 avr. 2022, 17:15 CEST
Burrup Peninsula Hills, Pilbara, Western Australia

Située dans la péninsule de Burrup, en Australie-Occidentale, la région de Murujuga, célèbre pour son art rupestre, compte environ un million de pétroglyphes créés il y a plus de 40 000 ans.

PHOTOGRAPHIE DE Viktor Posnov, Alamy Stock Photo

Dans une péninsule reculée d’Australie-Occidentale, à 16 heures de route de la ville la plus proche, des visages vieux de 30 000 ans fixent les rares visiteurs qui s’aventurent dans leur contrée sauvage. Ces effigies humaines font partie de Murujuga, une des plus anciennes collections d’art rupestre du monde. Ces artéfacts sont dix fois plus anciens que les pyramides d’Égypte.

Vieille de plusieurs dizaines de milliers d’années, cette galerie au million d’effigies située dans la péninsule de Burrup a tout d’une encyclopédie artistique témoignant de l’évolution humaine et environnementale dans la région. Sculptées dans les rochers, ces images figurent des paysages changeants, des coutumes tribales et des espèces désormais éteintes comme le thylacine ainsi qu’un kangourou à queue large. Ces pétroglyphes révèlent également la mythologie d’une des plus anciennes civilisations du monde, les Aborigènes d’Australie.

Bien que cet endroit hors du commun soit peu connu, même de la plupart des Australiens, il gagne désormais en notoriété, et ce pour deux raisons opposées. D’une part, il y a un enthousiasme pour la candidature de Murujuga au Patrimoine mondial de l’UNESCO qui pourrait générer un afflux touristique. Enthousiasme modéré d’autre part par les mises en garde préoccupantes des spécialistes de l’art rupestre : d’ici un siècle, Murujuga pourrait être détruite par la pollution qu’émet le complexe industriel gigantesque et en pleine expansion qui l’entoure.

Ce genre de catastrophe n’est pas inédit en Australie-Occidentale, dont l’économie dépend de l’extraction de ressources. Il y a deux ans, le deuxième groupe minier du monde, Rio Tinto, a fait sauter Juukan Gorge, sanctuaire d’art rupestre aborigène vieux de 46 000 ans, situé à environ 230 kilomètres au sud de Murujuga.

 

DE L’ART RUPESTRE PLURIMILLÉNAIRE

Ces deux sites d’art rupestre se trouvent dans le Pilbara. Cette région accidentée du nord de l’Australie-Occidentale donne à voir d’imposantes gorges, des montagnes en dents de scie, de vastes plaines de terre rouge et des mines générant des milliards d’euros. L’Australie-Occidentale est l’un des territoires les moins densément peuplés de la planète. Cet État fait près de cinq fois la taille de la France métropolitaine mais ne compte que 2,6 millions d’habitants, dont 80 % vivent dans sa capitale, Perth, et dont moins de 4 % sont des Aborigènes.

L’art rupestre de Murujuga figure des personnages ressemblant à des humains, des visages humains et des animaux ayant vécu dans la région il y a plusieurs milliers d’années.

PHOTOGRAPHIE DE Suzanne Long, Alamy Stock Photo

L’héritage aborigène de Pilbara est plus abondant encore que les ressources de minerai de fer et de gaz liquéfié naturel de la région. Plus de 50 000 ans avant que les Britanniques ne colonisent brutalement l’Australie, cette région était déjà habitée par les Ngarda-Ngarli. Sous ce terme collectif sont regroupés les groupes aborigènes traditionnels installés à Murujuga : les Ngarluma, les Yaburara, les Mardudhunera, les Yindjibarndi et les Wong-Goo-Tt-Oo.

Ce sont eux qui ont donné son nom à la région de Murujuga, qui recouvre l’archipel Dampier et la péninsule de Burrup voisine. C’est là qu’une des plus grandes collections de pétroglyphes a vu le jour il y a plusieurs milliers d’années, indique Benjamin Smith, qui enseigne l’art rupestre sous toutes ses formes à l’Université d’Australie-Occidentale.

Selon lui, aucun site d’art rupestre au monde, qu’il s’agisse des pétroglyphes du fjord d’Alta en Norvège (7 000 ans), des peintures de Serra da Capivara (25 000 ans) au Brésil ou de l’art rupestre du Zimbabwe (13 000 ans), ne rivalise avec Murujuga en matière de volume ou de continuité. « Ce qui fait que Murujuga est spécial, c’est la densité et l’absolue quantité d’art rupestre qu’on y trouve, déclare-t-il. L’art y a été présent de manière ininterrompue plus longtemps que sur n’importe lequel de ces autres sites, d’il y a 40 000 ans, probablement 50 000 ans, jusqu’à il y a peu encore. »

D’après Benjamin Smith, les spécialistes de l’art rupestre n’ont jusqu’ici recensé que 3 % de l’aire totale de Murujuga, un projet en cours qui a pour l’instant permis de répertorier 50 000 images. Il pourrait y avoir jusqu’à deux millions de pétroglyphes à Murujuga.

En plus d’être des œuvres d’art majestueuses, ces pétroglyphes fournissent un éclairage scientifique remarquable. « À Murujuga se trouvent certaines des plus anciennes images connues à figurer un visage humain et une série d’animaux éteints, explique Benjamin Smith. Le changement de la faune dans l’art révèle d’importants changements climatiques et environnementaux au fil du temps. Le site se trouvait autrefois à près de 100 kilomètres à l’intérieur des terres. C’est aujourd’hui une péninsule bordée par la mer. »

À en croire la mythologie des Ngarda-Ngarli, l’art rupestre de Murujuga serait le fait d’être créateurs ancestraux, les Marrga. Ces esprits auraient en partie façonné le monde. Ils peuplent également le « Temps du rêve », cet ensemble de légendes et de croyances au fondement de la culture aborigène qui explique la création et sert de guide aux humains.

Des histoires du « Temps du rêve » vieilles de plusieurs milliers d’années ont été sculptées sur les rochers de Murujuga. Selon Raelene Cooper, gardienne du peuple Marduthenera, malgré tout le temps écoulé, ces œuvres sont plus que jamais d’actualité pour les Aborigènes. Vus de l’extérieur, les rochers de Murujuga ont tout l’air d’objets inanimés. Mais pour son peuple, ceux-ci « contiennent de l’ADN, un être, un souffle, une énergie spirituelle ».

« L’art rupestre raconte les histoires de l’évolution et constituent une archive biblique de notre histoire millénaire sacrée, explique Raelene Cooper. [Les rochers] portent et recèlent en eux un lien profond avec notre mère la Terre. »

Selon Belinda Churnside, une des gardiennes des Ngarluma au comité de la Corporation aborigène de Murujuga (MAC), dont le but est de représenter les intérêts des propriétaires traditionnels du site, Murujuga explique le passé, le présent et le futur aux nouvelles générations. « Cet art rupestre va du début des temps jusqu’à la fin des temps », indique-t-elle.

 

SAUVER MURUJUGA

Pourtant, d’un point de vue tout à fait matériel, l’avenir de Murujuga est peu réjouissant, selon Benjamin Smith. La pollution émise par des complexes industriels disproportionnés et en pleine croissance dans la péninsule de Burrup menace ce site millénaire. « Si l’on permet que le taux de pollution se maintienne au niveau actuel, la surface des rochers de Murujuga subira de graves dégâts, et vite », prévient-il.

Selon certains experts, la plus grande concentration d’art rupestre au monde se trouverait dans la péninsule de Burrup et dans l’archipel voisin de Dampier.

PHOTOGRAPHIE DE Suzanne Long, Alamy Stock Photo

Certains groupes aborigènes s’opposent à l’exploitation prévue du champ de gaz naturel de Scarborough par l’entreprise Woodside, un projet à 11 milliards d’euros. Selon Raelene Cooper, les émissions toxiques du champ de gaz nuiraient à Murujuga. « Nous pouvons observer physiquement les conséquences destructrices de la pollution chimique et des émissions de gaz à effet de serre [des projets existants] », déclare-t-elle. Selon un porte-parole de Woodside, l’entreprise soutient le Programme de suivi de l’art rupestre de Murujuga administré par le MAC et par le gouvernement d’Australie-Occidentale.

Pourtant, malgré ce litige, les communautés locales demeurent enthousiastes face à l’imminence de la nomination de Murujuga à l’UNESCO et à son potentiel touristique. Raelene Cooper et Belinda Churnside affirment toutes deux que les Ngarda-Ngarli seraient honorés si leurs territoires venaient à être inscrits au Patrimoine mondial de l’UNESCO. « Qu’on nous offre une plateforme mondiale pour transmettre notre histoire millénaire et sacrée au monde, c’est remarquable et cela élève les luttes et les traumatismes du passée », se réjouit Raelene Cooper.

La candidature finale au Patrimoine mondial devrait être déposée au début de l’année prochaine et les autorités locales se préparent déjà à un afflux inattendu de visiteurs à Murujuga. Pour les accueillir, une zone touristique est en train d’être créée à Conzinc Bay. Une nouvelle route permettra d’accéder à cet environnement côtier du nord-est de Murujuga qui n’est pour l’instant accessible qu’en véhicule à quatre roues motrices. Celle-ci devrait tourner autour d’un pôle : le Centre des savoirs vivants de Murujuga. Selon Peter Jeffries, directeur général du MAC, cet établissement « racontera des histoires tirées des pierres et mènera les visiteurs à travers le territoire millénaire qu’est Murujuga. »

Quelques améliorations d’infrastructures touristiques sont déjà terminées comme la création du sentier Ngajarli Art Viewing Trail. Cette passerelle surélevée de 700 mètres de long compte plusieurs plateformes panoramiques et plusieurs pancartes donnant des informations sur l’art rupestre de Ngajarli Gorge. Les rochers ocres portent ici des pétroglyphes qui, pour certains, ont 47 000 ans. Ceux-ci figurent des varans, des tortues, des kangourous et des espèces de la mégafaune. « Cette [passerelle] permet aux visiteurs de voir les pétroglyphes de près tout en les protégeant de la dégradation », fait savoir Natasha Mahar, P-DG d’Australia’s Northwest Tourism.

Si la candidature de Murujuga au Patrimoine mondial de l’UNESCO est acceptée, on peut s’attendre à un afflux de touristes du monde entier pour venir admirer de près ces visages humains gravés il y a 30 000 ans et qui racontent l’histoire millénaire d’un peuple entier et de leur terre précieuse ; des merveilles gravées à la main, imprégnées de sagesse et conçues pour émerveiller ad vitam aeternam.

Ronan O’Connell est un journaliste et photographe australien qui fait la navette entre l’Irlande, la Thaïlande et l’Australie-Occidentale.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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