Sciences

Ces scientifiques qui n'ont pas eu de prix Nobel parce qu'elles étaient des femmes

Ces six scientifiques ont été boudés par les récompenses ou se sont vu voler leurs découvertes... parce qu'elles étaient des femmes.

De Jane J. Lee

En avril dernier, National Geographic a publié un article sur la lettre dans laquelle le scientifique Francis Crick décrivrait l'ADN de son fils de 12 ans. En 1962, Crick a été co-récompensé avec James Watson et Maurice Wilkinsd'un Prix Nobel pour leur description de la structure de l'ADN.

Plusieurs personnes nous ont écrit pour signaler qu'un nom manquait à ce Prix Nobel : celui de Rosalind Franklin, une biophysicienne britannique qui a elle aussi étudié l'ADN. Les données qu'elle a recueilli ont été indispensables aux travaux de Crick et Watson. Mais elle n'aurait pu recevoir le Nobel puisque le prix qui ne peut être attribué que du vivant du récipiendaire et que Rosalind Franklin est morte quatre ans avant que Crick, Watson et Wilkins ne soient distingués par le comité Nobel. 

Mais même si elle avait été vivante au moment de l'annonce des Prix Nobel, elle aurait probablement été oubliée. Comme beaucoup de femmes scientifiques, Franklin a souffert d'un manque de reconnaissance tout au long de sa carrière.

Elle n'était pas la première femme à devoir survivre dans le monde scientifique dominé par les hommes, mais dans le cas de Franklin, cette forme de sexisme était particulièrement flagrante, comme le rapporte Ruth Lewin Sime, une ancienne professeur de chimie à l'université de Sacramento qui a produit des écrits sur les femmes dans le monde des sciences. 

Pendant des siècles, les chercheuses devaient se porter « volontaires » pour assister des membres de facultés des sciences, leurs découvertes majeures ont été attribuées à leurs collègues masculins et leurs noms ont été retirés des protocoles expérimentaux.

Il leur fallait bien souvent se battre pour ne serait-ce qu'avoir « la reconnaissance accordée naturellement à leurs époux ou confrères » explique Anne Lincoln, sociologue à l'Université méthodiste du Texas, qui a étudié les obstacles opposés aux femmes dans l'histoire des sciences.

Voici six femmes scientifiques qui permirent des découvertes majeures sans pour autant être créditées pour la seule raison qu'elles étaient nées femmes.

 

JOCELYN BELL BURNELL

Jocelyn Bell Burnell a découvert le premier pulsar en 1967, alors qu'elle était encore étudiante en astrophysique à l'université de Cambridge.

Un pulsar est un reste d'étoile résultant d'une supernova (phénomènes consécutifs de l'explosion d'une étoile), qui produit un signal périodique allant de quelques millisecondes à quelques dizaines de secondes. Leur existence-même prouve que les étoiles n'explosent pas pour se diluer dans le néant mais qu'elles deviennent de minuscules étoiles à neutrons incroyablement denses tournant très rapidement sur elles-mêmes.

Jocelyn Bell Burnell a découvert les signaux récurrents produits par leur rotation alors qu'elle analysait les données papiers envoyées par le télescope qu'elle utilisait et assemblait.

La découverte a été récompensée d'un Prix Nobel de Physique, mais le prix fut remis à Anthony Hewish - le superviseur de Jocelyn Bell Burnell - et Martin Ryle, astrophysicien à l'université de Cambridge.

Ce déni de la participation de Jocelyn Bell Burnell généra une vague de sympathie pour la jeune femme. Mais dans une interview accordée à National Geographic et publiée en 2013, l'astronome était très terre-à-terre. 

« L'idée que se faisaient alors les gens était celle d'un superviseur - toujours un homme - qui dirigeait des apprentis qui n'étaient pas sensés penser mais étaient là pour exécuter les ordres donnés. » expliquait Jocelyn Bell Burnell, qui est désormais professeur d'astronomie à l'université d'Oxford.

Mais malgré la sympathie et son apport scientifique majeur, Bell Burnell expliquait qu'elle était toujours sujette à des attitudes sexistes.

« On m'a parfois refusé des travaux de recherche, » disait-elle. La plupart des postes offerts durant sa carrière étaient dédiés à l'enseignement ou à des tâches administratives.

« Et il était difficile d'allier famille et carrière » continuait-elle, essentiellement parce que l'université dans laquelle elle travaillait quand elle était enceinte ne lui permettait pas de prendre de congé maternité.

Elle est depuis devenue très « protectrice » des autres femmes scientifiques et agit pour augmenter le nombre de femmes chercheurs.

Elle dirige actuellement un groupe de travail à la Royal Society d'Édimbourg, chargé de mettre en place des stratégies pour encourager les femmes à s'engager dans les domaines des sciences, des technologies, de l'ingénierie et des mathématiques en Écosse.

ESTHER LEDERBERG

Née dans le Bronx en 1922, Esther Lederberg est une pionnière dans le domaine de la génétique des bactéries, de la régulation et de la recombination génétique.

Elle est surtout connue pour avoir découvert le phage lambda, un virus bactériophage qui infecte la bactérie Escherichia coli, en 1951 alors qu'elle était encore à l'université du Wisconsin.

Avec son époux, Joshua Lederberg, elle a aussi développé la culture bactérienne par réplication, qui a permis l'étude de la résistance aux antibiotiques. La méthode Lederberg est toujours utilisée aujourd'hui.

Les travaux de Joshua Lederberg sur la culture bactérienne par réplication ont compté dans l'attribution du Prix Nobel de physiologie ou de médecine, qu'il a partagé en 1958 avec George Beadle et Edward Tatum.

« Elle mérite d'être reconnue pour son travail sur la découverte du phage lambda, sur ses recherches sur le facteur de fertilité et sur la réplication bactérienne, » écrit Stanley Falkow, ancien microbiologiste de l'Université de Stanford, par email. Cette reconnaissance, elle ne l'a jamais reçue.

CHIEN-SHIUNG WU

Née en Chine en 1912, Chien-Shiung Wu a travaillé à l'enrichissement de l'uranium pour le Projet Manhattan et participé au développement de la bombe atomique.

Chien-Shiung Wu a été recrutée à l'Université de Columbia dans les années 1940 pour prendre part au Projet Manhattan et a conduit les recherche sur la détection des radiations et l'enrichissement de l'uranium. Elle est restée aux États-Unis après la guerre et était reconnue comme l'une des meilleures physiciennes expérimentatrices de son temps, selon Nina Byers, une ancienne professeur de physique à l'Université de Californie, à Los Angeles.

Au milieu des années 1950, deux physiciens théoriques, Tsung-Dao Lee et Chen Ning Yang, ont approché Chien-Shiung Wu pour travailler à la dénonciation de la loi de symétrie P ou parité, aussi appelée inversion de l'espace. Selon cette loi de mécanique quantique, deux systèmes physiques - comme des atomes - en miroir agiraient de manière identique.

Les expériences menées par Chien-Shiung Wu à base de cobalt-60, une forme radioactive de l'élément chimique, ont renversé la logique de la loi de parité, qui était établie depuis plus de 30 ans.

Ces recherches ont été récompensées d'un Prix Nobel en 1957 - mais seulement pour Yang et Lee. Chien-Shiung Wu a été délaissée malgré son rôle majeur dans cette démonstration. « Les gens ont trouvé cette décision scandaleuse » ajoute Byers.

Pnina Abir-Am, une historienne des sciences à l'University de Brandeis University, ajoute que les origines chinoises de Chien-Shiung Wu ont pu jouer.

Chien-Shiung Wu est morte en 1997 à New York.

LISE MEITNER

Née à Vienne en 1878, Lise Meitner est renommée pour ses travaux sur la radioactivité et la physique nucléaire. Elle est à l'origine de la découverte de la fission nucléaire - le fait qu'un atome lourd soit divisé en plusieurs nucléides plus légers. Cette découverte a permis de poser les bases du développement de la bombe atomique.

Son histoire est entremêlée de sexisme, d'enjeux politiques et ethniques.

Après avoir brillamment obtenu son doctorat de physique à l'université de Vienne, Meitner a déménagé à Berlin en 1907 et a commencé à collaborer avec le chimiste Otto Hahn. Ils ont travaillé ensemble pendant plus de 30 ans.

Après l'annexion de l'Autriche par l'Allemagne nazie en mars 1938, Meitner, qui était juive, a quitté l'Autriche pour la Suède. Elle a continué à travailler avec Hahn, correspondant et se retrouvant en secret à Copenhague en novembre de la même année.

Même si Hahn menait lui-même les expériences prouvant la théorie de la fission nucléaire, il était incapable de fournir l'explication du phénomène. Meither et son neveu, Otto Frisch, ont quant à eux fourni les éléments théoriques.

Hahn a publié les découvertes faites sans nommer Meitner comme co-auteur. Plusieurs écrits attestent que Meitner comprenait la raison de cette omission, étant donnée la situation d'alors en Allemagne.

« C'est comme ça que Meitner a été dissociée de la découverte de la fission atomique, » explique Lewin Sime, qui a écrit une biographie sur Meitner.

L'autre facteur expliquant cette "omission" était lié au genre de Meitner. La scientifique écrivit à une amie qu'il était presque un crime d'être une femme en Suède. Un chercheur membre du comité Nobel de Physique a mené plusieurs actions pour la faire taire. Hahn a donc remporté seul le Prix Nobel de chimie en 1944 pour ses contributions à la compréhension de la fission nucléaire.

« Les confrères de Meitner étaient alors convaincus qu'elle avait joué un rôle majeur dans cette découverte, » continue Sime. Mais son nom n'apparaissant pas sur les publications, elle ne put recevoir le Prix Nobel pour la découverte à laquelle elle avait pourtant participé.

Au fil des années, elle a peu à peu été reconnue pour son immense découverte. Lise Meitner est morte en 1968 à Cambridge.

ROSALIND FRANKLIN 

Née en 1920 à Londres, Rosalind Franklin a participé de manière déterminante à la découverte de la structure de l'acide désoxyribonucléique (ADN). Elle a été la première à utiliser les rayons X pour photographier la structure de l'ADN et est peut-être la plus connue de ces scientifiques non-reconnues. 

Rosalind Franklin a obtenu son doctorat en physique chimie à l'université de Cambridge en 1945, puis a passé trois ans dans un institut parisien pour étudier les techniques novatrices de diffraction des rayons X et la détermination des structures moléculaires des cristaux.

Elle est retournée en Angleterre en 1951 et a commencé à travailler en tant qu'associée de recherche au laboratoire John Randall dépendant du King's College de Londres. Elle y rencontra Maurice Wilkins, qui menait son propre groupe de recherche sur la structure de l'ADN.

Franklin et Wilkins ont travaillé séparément mais Wilkins a parfois pris Franklin pour une assistante et non une chercheuse travaillant à son propre projet.

Pendant ce temps, James Watson et Francis Crick, qui travaillaient tout deux à l'université de Cambridge, étudiaient eux aussi la structure de l'ADN. Ils communiquaient avec Wilkins, qui un jour leur montra l'image aux rayons X prise par Rosalind Franklin - connue sous le nom de Photo 51 - sans son accord.

La Photo 51 a permis à Watson, Crick et Wilkins de déduire la structure correcte de l'ADN, qu'ils ont publiée dans une série d'articles dans le journal Nature en avril 1953. Franklin a également été publiée dans ce même numéro, apportant de plus amples détails sur la structure de l'ADN. 

L'image prise par Franklin a été déterminante dans la compréhension de la structure de l'ADN, mais seuls Watson, Crick et Wilkins se sont vus décerner le Prix Nobel de physiologie ou médecine pour leurs travaux.

Rosalind Franklin est morte d'un cancer des ovaires en 1958, à Londres, quatre ans avant que Watson, Crick et Wilkins ne soient distingués par le comité Nobel. Les prix n'étant pas attribuables à titre posthume, nous ne saurons jamais si Rosalind Franklin aurait été distinguée elle aussi pour sa contribution majeure.

NETTIE STEVENS

Née en 1861 dans le Vermont, Nettie Stevens a fait l'une des grandes découvertes biologiques du début du xxe siècle : ses travaux ont permis de prouver que le sexe de chaque individu était déterminé par des caractères chromosomiques, et non par d'autre facteurs, notamment environnementaux, comme ce que l'on supposait alors.

Après avoir décroché son doctorat au Bryn Mawr College en Pennsylvanie, Nettie Stevens est restée dans cette université pour poursuivre ses recherches sur la détermination des organes sexuels.

En travaillant sur des protozoaires ciliés, elle a pu déduire que les mâles produisaient des chromosomes X et Y, déterminant le sexe d'un individu, et que les femelles quant à elles ne produisaient que des chromosomes X. Cette démonstration a permis de soutenir la théorie selon laquelle la détermination des organes sexuels était d'origine génétique.

Edmund Wilson, un de ses confrères, a conduit des recherches similaires et est arrivé à la même conclusion mais plus tard que Nettie Stevens.

Nettie Stevens a eu le sentiment d'être victime d'un effet Matilda - la répression ou le déni des contributions scientifiques des femmes chercheurs.

Thomas Hunt Morgan, un généticien de renom contemporain de Nettie Stevens, a souvent été crédité de la découverte de la détermination génétique des organes sexuels. Il était le premier à produire un livre sur la génétique, a voulu magnifier ses contributions scientifiques réelles et Stevens n'a pas été créditée pour sa découverte.

 

Et vous, quelle grande scientifique n'ayant pas eu la reconnaissance qu'elle méritait ajouteriez-vous à cette liste ? 

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