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Comment les premiers Hommes se déplaçaient-ils ? Réponse avec le plus vieux fossile d'enfant au monde

Le squelette de Selam, un enfant d'à peine quatre ans qui a vécu il y a 3,3 millions d'années pourrait permettre aux scientifiques d'en savoir plus sur la façon dont se déplaçaient nos ancêtres.

De National Geographic
Le spécimen ‘Selam’ est le premier à apporter la preuve que, comme les Hommes modernes, nos plus vieux ancêtres avaient 12 vertèbres thoraciques et 12 paires de côtes.

Il y a plus de trois millions d'années, notre cousin éloigné l'Australopithecus afarensis fut le premier hominidé à se déplacer sur ses deux jambes, ce qui lui a permis d'obtenir une place toute particulière dans l'histoire de l'humanité. Mais une nouvelle étude menée sur le squelette d'un enfant Australopithecus afarensis révèle que le pied de cet hominidé partageait encore quelques points communs avec ceux des singes. Cet ancêtre de l'Homme moderne pouvait donc probablement grimper aux arbres.

L'étude, publiée mercredi dans la revue Science Advances, s'est intéressée au fossile du pied de Selam, vieux de 3,3 millions d'années. Selam était un Australopithecus afarensis femelleâgée de moins de quatre ans. Grâce à ce fossile, les scientifiques tentent de découvrir comment les pieds des Australopithecus afarensis ont évolué de leur naissance jusqu'à l'âge adulte. Cette étude leur permet aussi d'en savoir plus sur leur croissance.

« L'étude du fossile permet de comprendre les différences au niveau du squelette entre les jeunes Australopithecus afarensis et les adultes et de découvrir si leur façon de se déplacer a été modifiée avec l'âge », a déclaré Will Harcourt-Smith, paléoantropologue au muséum américain d'histoire naturelle, qui a relu l'étude avant sa publication. « C'est déjà quelque chose de très intéressant ».

L'Australopithecus afarensis le plus connu est Lucy, un hominidé qui a vécu il y a 3,2 millions d'années. Son fossile a été mis au jour en 1974 en Éthiopie. Dans les années qui ont suivi cette découverte, les chercheurs ont découvert d'autres fossiles appartenant à des individus de la même espèce, ce qui leur a permis d'en savoir plus sur cet hominidé et son comportement.

Un visiteur observe les restes de Lucy, un hominidé qui a vécu il y a 3,2 millions d'années, lors de l'exposition au muséum d'histoire naturelle de Houston en 2007. Il s'agit du squelette le plus complet au monde.

Les hanches, ainsi que les jambes de l'Australopithecus afarensis ressemblent beaucoup aux nôtres. Il ne fait donc aucun doute qu'ils marchaient sur deux jambes. Mais certaines parties du squelette partagent plus de points communs avec les singes que les Hommes : c'est notamment le cas des doigts et les orteils de l'hominidé, qui sont incurvés, ce qui est très utile pour grimper. De plus, les os des bras suggèrent qu'il était bon grimpeur. Tout cela pousse à penser que l'Australopithecus afarensis était bien plus doué que les Hommes modernes pour grimper aux arbres.

Ces caractéristiques ont longtemps fait l'objet d'un débat entre les scientifiques. L'Australopithecus afarensis pouvait-il marcher et grimper ? Ces caractéristiques ne sont-elles que des témoins de leur évolution ? Petit hic : le débat ne se basait que sur l'étude de fossiles d'hominidés adultes. Les scientifiques avaient donc besoin d'examiner le fossile d'un jeune Australopithecus afarensis pour en savoir plus. Pour atteindre l'âge de reproduction, un individu doit survivre à l'enfance, une période pendant laquelle le corps subit une importante pression évolutive.

Leur vœu a été exaucé en 2006, lorsque Zeresenay Alemseged, paléontologue à l'Université de Chicago a annoncé que son équipe avait mis au jour un « bébé de Lucy », baptisé Selam. Le fossile a été découvert à Dikika en Éthiopie, non loin du lieu où le squelette de Lucy avait été mis au jour.

« Chaque fossile nous permet d'en savoir plus sur notre passé. Mais lorsque vous avez un squelette d'enfant, vous pouvez vous poser des questions sur sa croissance et son développement et sur ce à quoi ressemblait sa vie il y a 3 millions d'années », a déclaré Jeremy DeSilva, auteur principal de l'étude et paléoantropologue au Dartmouth College. « C'est une découverte magnifique ».

C'est en 2009 que Jeremy DeSilva voit pour la première fois les restes de Selam. Toutefois, plusieurs années passeront avant qu'il ne décide de concentrer ses études sur le pied de Selam avec Alemseged.

Contrairement aux pouces, les gros orteils ne sont pas excentrés mais alignés par rapport aux autres. Cette disposition nous permet de bien marcher. Chez l'Australopithecus afarensis, le gros orteil est également aligné avec les autres, mais son articulation de base est plus incurvée que la nôtre. Son gros orteil pouvait donc plus bouger que le nôtre.

L'articulation du gros orteil de Selam est encore plus incurvée que celle des adultes de l'espèce. Cela suggère que ses gros orteils étaient particulièrement mobiles et parfaitement adaptés pour la grimpe. Selon Jeremy DeSilva, les jeunes Australopithecus afarensis auraient eu besoin d'avoir des pieds plus adaptés pour grimper aux arbres.

Images de gauche : vue de différents angles du pied d'un Australopithecus afarensis enfant qui a vécu il y a 3,32 millions d'années. Images de droite : le pied de l'enfant (en bas), comparé à celui d'un adulte Australopithecus afarensis (en haut).

Le paléoantropologue pense que les Australopithecus afarensis se déplaçaient en marchant sur leurs deux jambes la journée, mais qu'ils grimpaient aux arbres la nuit pour se protéger des prédateurs. Les jeunes Australopithecus afarensis devaient peut-être grimper plus souvent aux arbres pour se protéger des prédateurs. Il se peut aussi que leurs articulations étaient aussi incurvées pour que les petits s'agrippent mieux à leur mère, les rendant plus facilement transportables.

Des études supplémentaires sont nécessaires pour en savoir plus sur l'aptitude des Australopithecus afarensis adultes à grimper aux arbres. En réalisant un scanner des os du pied de Selam, les scientifiques pourront découvrir comment le poids de l'hominidé était réparti sur son pied. Mais certaines questions resteront sans réponse, car les fossiles de jeunes individus sont extrêmement rares. De plus, comme le souligne Jeremy DeSilva, pour connaître en détail le développement et la croissance d'un individu, il faut étudier des squelettes de spécimens d'âge différent, en commençant à deux ans, puis quatre, puis six, et ainsi de suite.

« Mais ce registre fossile n'existera jamais ou il ne correspondra pas à la bonne période », a indiqué Jeremy DeSilva. « Je serais plus que choqué si nous faisions une telle découverte de mon vivant ».

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