Comment repenser l’aide alimentaire en France ?

Huit millions de Français, soit près de 12 % de la population, dépendent de l’aide alimentaire. Des initiatives commencent à voir le jour pour réinventer l’aide alimentaire, aujourd'hui basée sur des produits de piètre qualité nutritionnelle.

Publication 13 sept. 2021, 10:34 CEST
Aujourd’hui, 8 millions de Français, soit près de 12 % de la population, dépendent de l’aide ...

Aujourd’hui, 8 millions de Français, soit près de 12 % de la population, dépendent de l’aide alimentaire.

Photographie de Standart/IStock by Getty Images

Des files d’attente à rallonge devant les Restos du Cœur à la reconversion peu commune d’un McDonald’s de Marseille en banque alimentaire, la précarité alimentaire s’est incarnée avec une visibilité inédite durant la crise sanitaire.

Autant d’images symptomatiques d’une époque où les rangs des mal-nourris ne cessent de grossir. Aujourd’hui, 8 millions de Français, soit près de 12 % de la population, dépendent de l’aide alimentaire. Or, en la matière, la faim justifie de bien piètres moyens.

En 2019, un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales brocardait la complexité du système et la faible qualité nutritionnelle des produits distribués, bien peu compatibles avec les injonctions contemporaines à bien manger. Une sorte de double peine pour les populations précaires qui en bénéficient et qui sont aussi les plus touchées par le diabète ou l’obésité.

Dans un livre paru cette année aux éditions Actes Sud, Ensemble pour mieux se nourrir, Frédéric Denhez et Alexis Jenni se sont penchés sur les travers de l’aide actuelle mais aussi sur les initiatives qui fleurissent dans l’Hexagone pour mettre fin à cette alimentation à deux vitesses, de projets locaux à la réflexion autour d’une « sécurité sociale alimentaire ». Entretien avec Frédéric Denhez, journaliste et membre du conseil administratif de l’association Vrac Paris. 

Quels sont les visages de la précarité alimentaire en France ?

Elle recouvre des gens dans une extrême précarité, qui ne disposent que de quelques euros par jour pour manger, mais aussi des personnes pour qui l’alimentation est devenue une variable d’ajustement du budget familial et qui, au bout d’un certain nombre de jours dans le mois, sont obligées de sacrifier des repas pour pouvoir tenir celui-ci. Les profils sont variés, depuis ceux qui sont au seuil de pauvreté (70% du SMIC) aux intellectuels précaires. Huit millions de personnes dépendent d’une manière ou d’une autre de l’aide alimentaire en France.

 

Ces populations bénéficient de dons qui leur épargnent la faim mais pas la malnutrition. Vous écrivez qu’« en France, quand on est pauvre, on est condamné à mal manger en raison de la structure même de l’aide alimentaire. » Pourquoi ?

L’aide alimentaire consiste à donner ou à vendre à prix très bas tous les surplus de la grande distribution, ce que vous et moi n’avons pas mangé. C’est un business, le système agro-alimentaire a besoin des pauvres pour recycler ce qui n’a pas été acheté. Ils lui permettent d’économiser les coûts de destruction des surplus et, en plus, de défiscaliser. En France, 60 % des produits donnés aux associations sont défiscalisés. Il y a peu d’aliments frais. Ce sont souvent des plats et conserves de piètre qualité, contenant des produits préparés.

La plupart des gens à qui ils sont destinés savent qu’ils ne sont pas bons pour la santé mais c’est le genre de plats qu’ils achètent eux-mêmes car ils sont bon marché et qu’ils ne coûtent pas cher à chauffer au micro-ondes ; les gens en grande précarité énergétique évitent d’utiliser leur four, car il consomme trop d’électricité. Outre la qualité, l’imprévisibilité des produits pose aussi problème. Dans une banque alimentaire que nous avons visitée à Lyon, nous avons vu plein de calendriers de l’Avent alors qu’on était à Pâques. Face à ça, les associations et les banques alimentaires n’ont aucune marge de manœuvre.

 

Outre les dons de la grande distribution à l’aide alimentaire, il y a aussi, à l’échelle européenne, une filière spécifique de production d’aliments destinés au secteur caritatif, qui souffre de travers similaires.

Le FEAD (fonds européen d’aide aux plus démunis) gère des appels d’offres pour alimenter les stocks des pays de l’Union européenne en produits préparés pour nourrir les nécessiteux. Ce sont les moins-disants qui les remportent, avec des produits ultra-transformés, gras et très riches en sucre et en en sel. On est dans un assemblage de molécules sans beaucoup de nutriments, de la calorie pas chère, qui est stockée tout de suite et fait grossir. Cette logique a conduit au scandale des steaks hachés fabriqués par une société polonaise en 2019. Un réseau de distribution de l’aide alimentaire s’est rendu compte qu’il ne s’agissait pas de vrais steaks car ils fondaient dans les poêles. Ils étaient composés d’une base minimale de protéines animales, enveloppées d’amidon et de soja.

L’Inspection générale des affaires sociales (Igas) s’est emparée de la question de l’aide alimentaire dans un rapport publié en 2019 (ndlr : il souligne notamment que « les protéines animales sont surreprésentées, de même que les acides gras saturés et les sucres libres. À l’inverse les fibres et certains acides gras essentiels, vitamines et minéraux sont en quantité insuffisante »). En France, la dimension symbolique de la nourriture est très importante, on est ce qu’on mange, ce qui rend la piètre qualité des produits distribués d’autant plus terrible. Les gens qui en bénéficient souffrent déjà d’un sentiment de déclassement, et en plus on leur propose ce que personne ne veut dans l’assiette. Et ils n’ont pas le choix, parce que quand on est pauvre, on est censé prendre ce qu’on nous donne et dire merci. Or pourquoi n’auraient-ils pas accès à des produits de qualité ?

 

Des initiatives locales ont commencé à voir le jour en France pour remettre en cause ce modèle et réinventer l’aide sur de nouvelles bases. Quelles sont leurs principes ?

Il y a notamment l’association Vrac (« Vers un réseau d’achat en commun »), qui met en relation deux types de populations fragilisées, les agriculteurs et les habitants des quartiers populaires. Elle repose sur des achats groupés auprès des producteurs et propose des produits bruts, bios ou locaux, non transformés ou à peine (riz, pâte, farine…) à prix coûtant. Elle s’est focalisée sur les quartiers défavorisés, d’abord à Villeurbanne, avant d’essaimer dans une dizaine de villes dont Paris, Lille, Toulouse et Bordeaux.

Ma P’tite Échoppe est une autre piste. Installé à Antony, entre une cité et un quartier résidentiel, c’est un magasin qui a l’air normal, chic même, sans injonction à consommer ou à sauver la planète, et qui propose des produits frais et bruts dont les prix varient en fonction des revenus des clients.

Sortir les gens de la pauvreté commence par là : les faire se sentir comme des citoyens normaux. Dans notre société de consommation, cela signifie d’abord être capable de consommer comme tout le monde. La charité est souvent perçue comme quelque chose d’humiliant par ceux qui en bénéficient et c’est un acte narcissique. On ne questionne jamais les personnes dans le besoin, donc on les infériorise, on les met à part de la société. En leur demandant de payer un minimum, on les aide aussi dans leur dignité : ils sont des gens dignes d’intérêt, car ils peuvent payer, même si c’est très peu. C’est l’un des points communs de ces initiatives. Le succès de ces projets repose aussi sur le fait qu’ils sont portés par la puissance publique et des fondations d’entreprises privées. Il ne peut pas y avoir de rentabilité en matière d’aide alimentaire, elle ne peut que reposer sur des subventions.

 

La Covid-19 a-t-elle joué un rôle d’accélérateur dans la remise en cause des pratiques de l’aide alimentaire ?

Il existait déjà un début de réflexion avant, avec le rapport de l’Igas, mais la pandémie a permis de lever en urgence les verrous administratifs et de prouver que les collectivités locales pouvaient faire mieux et aller au-delà de la routine de l’aide alimentaire traditionnelle. Les crédits dévolus à des cantines, qui étaient fermées, ont été alloués à l’aide alimentaire : ses bénéficiaires ont reçu des produits frais auxquels ils n’avaient pas accès jusque-là. Dans la région Auvergne-Rhône-Alpes, l’assouplissement des réglementations concernant les offres de marchés publics a aussi permis de mettre en relation quasi directe producteurs et bénéficiaires. Le plan de relance en cours a également alloué de nouveaux crédits aux projets qui repensent l’aide alimentaire. On va vers une réforme de cette dernière, même s’il faut se méfier de l’inertie du système, de la promotion des produits de mauvaise qualité et de la tendance à toujours tirer le prix des aliments vers le bas. Une idée : supprimer la loi Garot qui autorise la grande distribution à défiscaliser ses dons alimentaires. Ceux-ci devraient être obligatoires et sans contrepartie.

 

Parmi les pistes de réflexion figure l’idée de créer une « sécurité sociale alimentaire ». En quoi consisterait-elle ?

Il s’agirait d’allouer un budget à chaque Français pour son alimentation. Mais ça n’a de sens que si cet argent est dépensé uniquement dans des commerces de qualité ou directement auprès de producteurs. Il devrait n’être destiné qu’aux épiceries de quartier, aux agriculteurs bio, en conservation des sols et locaux, aux primeurs qui signent une charte de qualité… en un mot à des produits qui ne grèveront pas votre bonne santé. Or ce genre d’initiative peut être détournée. Pendant les cinq premières années du Programme national nutrition santé, qui a lancé la campagne « Mangez 5 fruits et légumes par jour », les jus de fruits industriels étaient considérés comme des fruits, avant que les nutritionnistes du programme ne s’aperçoivent qu’ils contenaient plus de sucre qu’un coca ! Il ne faut pas que cette sécurité sociale alimentaire aille dans les poches de la grande distribution.

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