Sciences

Découverte d'un fossile exceptionnel de tigre à dents de sabre

Une mâchoire fossilisée étonnamment récente a été découverte en Europe et permet aux scientifiques de remonter l'arbre généalogique du félin.

De Michelle Z. Donahue

Lorsque les hommes modernes se sont aventurés en Europe pour la première fois il y a environ 50 000 ans, ce tigre aux dents tordues se trouvait probablement sur les lieux pour les accueillir.

L'analyse génétique méticuleuse d'une mâchoire remontée depuis les profondeurs de la mer du Nord confirme désormais la théorie selon laquelle le Homotherium latidenssurnommé chat-cimeterre, aurait vécu en Europe beaucoup plus longtemps que l'on ne le croyait.

Jusqu'ici, le fossile de l'espèce Homotherium le plus ancien découvert dans la région remontait à près de 300 000 ans, date à laquelle de nombreux paléontologues avaient estimé sa disparition locale.

En 2002, la datation par carbone 14 de cette mâchoire avait révélé que l'espèce rôdait encore en Europe il y a 28 000 ans, une estimation corroborée par la nouvelle analyse ADN.

Les scientifiques sont également parvenus à reconstituer des génomes mitochondriaux très détaillés à partir d'une branche d'Amérique du Nord du genre Homotherium et d'une espèce complètement distincte, Smilodon populator — un animal que de nombreuses personnes associent, à tort, au tigre à dents de sabre.

L'ADN mitochondrial est transmis uniquement par la mère, ce qui signifie que les gènes passent de génération en génération sans être modifiés. Ce type d'ADN ne se reproduisant qu'à partir de copies de lui-même, les mutations s'accumulent à un rythme régulier. Ces configurations permettent aux scientifiques de retracer plus facilement les liens entre les individus et les espèces.

Ces nouveaux résultats révèlent que Homotherium comme Smilodon ont un ancêtre commun avec nos chats modernes, ancêtre qui aurait vécu il y a environ 20 millions d'années.

Cela signifie-t-il que des fragments d'ADN de tigre à dents de sabre se cacheraient dans les gènes de nos matous ? Il est trop tôt pour l'affirmer avec certitude.

« L'ADN mitochondrial se transmet à travers une lignée unique, donc nous ne pouvons pas dire s'il survit ou non chez les chats modernes. L'ADN nucléaire serait nécessaire afin d'analyser réellement le type de liens qui les unit », explique Johanna Paijmans, coauteure de l'étude et chercheuse à l'université de Potsdam, en Allemagne.

« Mon chat, qui se prélasse sur le canapé au moment où je vous parle, ne ressemble en rien au tigre à dents de sabre », ajoute-t-elle.

 

ANÉANTISSEMENT

Les résultats de l'analyse confirment plutôt l'évolution de Homotherium et de Smilodon ainsi que leur position dans la lignée des chats.

Selon Paijmans, les différences entre l'ADN de l'espèce Homotherium américaine et européenne sont si minces que les deux groupes devraient être considérés comme partie intégrante d'une seule et même espèce. Jusqu'ici, elles avaient été classifiées comme deux espèces distinctes en raison de légères variations aperçues dans les os issus de régions différentes.

Ces recherches apportent également un nouvel éclairage sur la disparition de Homotherium. Compte tenu de ce nouveau cadre temporel, il est probable que le chat-cimeterre ait été lui aussi victime de la vague d'extinction majeure ayant décimé d'autres espèces de la mégafaune de l'ère glaciaire, telles que le mammouth de Sibérie ou l'ours des cavernes. 

Ces animaux se seraient éteints en raison de divers facteurs environnementaux, parmi lesquels la compétition pour les ressources avec les hommes modernes qui gagnaient du terrain en Europe et sur le continent américain.

« Le fait de savoir qu'un animal comme Homotherium a survécu sur une si longue période nous permettrait d'appréhender la dynamique d'extinction des félidés aujourd'hui », explique la chercheuse. « Mais le monde que nous connaissons aujourd'hui est très différent de celui de l'époque. Les animaux contemporains sont confrontés à des éléments qui n'existaient pas à l'époque de Homotherium. »

De futures analyses des génomes de l'espèce pourraient nous apporter davantage d'informations. D'après Larisa DeSantis, paléontologue spécialisée dans la mégafaune du Pléistocène à l'université Vanderbilt aux États-Unis, il est probable que le manque de diversité génétique ait été l'un des facteurs ayant mené à l'extinction mondiale de l'espèce.

« À l'image des investissements boursiers, le fait de diversifier son portefeuille d'actions réduit les risques et accroît les chances de réussite d'un individu », compare la paléontologue.

« Si certaines actions, comme certaines espèces, peuvent, par chance, bien se porter, des décennies de recherches ont prouvé qu'une faible diversité génétique rend les espèces de plus en plus vulnérables. Elles ne sont alors pas en mesure de s'adapter aux changements inopinés qui frappent leur environnement, lesquels pourraient avoir mené à l'extinction de Homotherium. »