Arctique : la conquête impossible

Cela fait près de 500 ans que les Hommes cherchent à contourner les continents américain et européen par le nord.

Publication 11 janv. 2021 à 16:01 CET
La nuit sur la mer de Kara, de puissants projecteurs illuminent la glace sur le parcours ...

La nuit sur la mer de Kara, de puissants projecteurs illuminent la glace sur le parcours du méthanier Christophe de Margerie afin d'offrir le meilleur champ de vision possible à son équipage. Construit par Daewoo en Corée du Sud, ce navire mesure environ 300 m, il peut contenir 172 000 mètres cube de GNL (soit 85 000 tonnes environ) et sa vitesse de croisière peut atteindre cinq nœuds à travers une glace dont l'épaisseur s'élève parfois à 2 m.

Photographie de Charles Xelot

En -330 avant notre ère, Pythéas, un géographe, mathématicien et astronome grec venu de Massilia est le premier homme à partir explorer les latitudes les plus au nord de notre planète. Un véritable exploit. À l'époque, il part en quête d'ambre et d'étain et cherche à assouvir sa curiosité scientifique. Pendant près de mille ans, personne ne lui emboîtera le pas. C'est pendant la Renaissance qu'une véritable fièvre de l'exploration arctique s'empare des nations maritimes européennes. Celles-ci tentent de se frayer une route par le nord des continents américain et européen pour commercer plus rapidement avec l'Asie, sans toutefois parvenir à leurs fins.

Aujourd'hui, avec le développement des technologies et le changement climatique, le rêve de nos ancêtres se concrétise. Au nord de la Russie transitent déjà des méthaniers brise-glace, véritables poids lourds de la navigation capables de forcer toute l'année la route du nord de l'Occident à l'Orient. Dominique Le Brun, journaliste et auteur du livre Arctique, l'histoire secrète, s'est penché sur l'histoire de cette région polaire.

Dominique Le Brun, journaliste spécialiste de l'histoire maritime.

Photographie de Christian Chamourat

La première exploration de l'Arctique dont on a une trace n'a pas encore vocation à ouvrir une route commerciale ?

Effectivement, elle est menée par le grec Pythéas en -330 avant notre ère. Et sa mission consistait à trouver une nouvelle source d’approvisionnement en étain et en ambre. À ces motivations s'ajoute peut-être une démarche scientifique dont le but est de contribuer à l'agrandissement de l’univers connu. Il s'agit aussi de vérifier des calculs. Pythéas est mathématicien, astronome et géographe. Depuis Massilia (l’actuelle Marseille) il a imaginé qu'au-delà d'une certaine latitude boréale, le jour est permanent en été et inexistant en hiver. Son voyage lui permet effectivement de le vérifier. Il rapporte d'ailleurs une description précise de la course du soleil ainsi que de la banquise.

 

À l'époque, personne ne le croit.

Son texte est tellement stupéfiant qu'il est critiqué de façon très virulente ! C'est d'ailleurs grâce aux critiques très précises que l'on a une trace de son exploit. Le document d'origine, lui, a probablement disparu lors de l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie. Pendant longtemps, faute de connaître le bateau qu'il avait utilisé, on pensait que c'était une légende. Les Anglais ont cantonné les navires grecs aux galères de combat. Il est évident qu'à bord d'un tel vaisseau, Pythéas n'aurait jamais pu naviguer vers le Grand Nord. En 1969, on découvre une épave d'un bateau d'une modernité tout à fait étonnante au nord de Chypre. Le navire date d'avant l'époque de Pythéas et il aurait très bien pu monter vers l'Arctique. Aujourd'hui, pour tous les archéologues et les navigateurs, Pythéas s'est bien rendu au nord de l'Islande.

Carte de la région arctique montrant le passage du Nord-Est, la route maritime du Nord et le passage du Nord-Ouest.

Photographie de Susie Harder, Arctic Council , Arctic marine shipping assessment

À quel moment l'exploration de l'Arctique devient-elle fréquente ?

À la Renaissance. Les produits de luxe qui arrivent d'Asie vont tout changer.  La soie permet d'avoir des vêtements très agréables à porter. Les épices rendent supportable la plus infâme des viandes. C'est absolument capital. À l'époque, ces marchandises arrivent par un voyage très long et très cher, essentiellement par voie terrestre. Grâce à une vision relativement juste du globe terrestre, on imagine que passer par-dessus le continent européen ou américain raccourcirait le temps de trajet. La France, le Royaume-Uni et la Hollande vont s'y essayer. La route du nord de l'Europe (ou « passage du Nord-Est ») va tout de suite s'avérer impossible. Les navigateurs vont tomber sur des glaces et des mauvaises tempêtes qui les bloquent du côté de la Nouvelle-Zemble. Lors d'une première expédition vers la fin du XVIe siècle, le navigateur hollandais Barents se retrouve piégé par la glace. Il patiente jusqu'à la fin de l'hiver pour pouvoir se dégager puis faire demi-tour. Pour sa deuxième expédition à la recherche de cette route maritime du nord, il va concevoir pour la première fois le fait d'hiverner, c'est à dire de passer l'hiver piégé dans la glace. À partir de là, on s'est mis à imaginer des expéditions en plusieurs épisodes.

Naufrage du navire Tchelyuskin, 13 février 1934. 

Les nations maritimes européennes vont également tenter de franchir le passage du Nord-Ouest par-dessus l'Amérique…

Au début du XVIe siècle, le navigateur Verrazano, financé par François Ier et des armateurs normands fait une première tentative. Il repère toute la côte est des actuels États-Unis mais n'entre pas plus au nord. Jacques Cartier, navigateur de Saint Malo, s'y essaye ensuite. Il pense découvrir une mer qui entre très profondément vers l'ouest. Cela s'avère finalement être le fleuve Saint-Laurent au Canada. Puis les Anglais s'y mettent pendant un siècle sans succès non plus. Au XVIIIe siècle, on renonce. D'une part, les navigateurs anglais arrivent à la conclusion que c'est un cul de sac parce qu'il y a de moins en moins de marées au fur et à mesure de leur progression.  D'autre part, les nations maritimes européennes ont d'assez bons navires pour aller rapidement en Inde. Ce n'est plus la peine de s'épuiser à trouver un passage par le Nord-Ouest.

 

A quel moment les routes arctiques sont-elles franchies ?

En 1878, Nordenskjöld, un Suédois, traverse le passage du Nord-Est pour la première fois. Ce n'était pourtant pas son but initial. Il voulait connecter les ports suédois de la Baltique avec les grands estuaires russes du nord du continent.  Il va pousser le bouchon de plus en plus loin pour finalement traverser cette route maritime du nord. Le passage du Nord-Ouest, lui, ne sera franchi qu'en 1907 par le Norvégien Amundsen. Il part avec une visée scientifique pour faire des recherches sur le magnétisme. Sa réussite tient au fait qu'il avait un bateau minuscule. Il a dû passer à travers un labyrinthe invraisemblable d'îles et naviguer dans des eaux peu profondes. Aujourd'hui encore, pour ces raisons, on considère que le passage du Nord-Ouest n'est pas intéressant.

 

Au XXe siècle, l'URSS tente pour la première fois de faire un aller-retour par le passage du Nord-Est en une seule saison.

Les Soviétiques veulent faire du repérage à bord du Chelyuskin pour savoir s'il est possible de faire l'aller-retour vers la Kolyma, région de l'Extrême-Orient russe, en une seule saison. Officiellement, c'est pour pouvoir envoyer des gens coloniser des régions sauvages. Officieusement, c'est pour transporter plus rapidement les prisonniers politiques vers le goulag. Les Soviétiques ont commencé à construire une voie de chemin de fer mais c'est très long. L'expédition part dans des bateaux non prévus pour affronter les glaces en juin 1933. Elle compte revenir début septembre de la même année. C'est un échec. Le 19 septembre 1933, le Chelyuskin est pris dans la glace sans espoir de se libérer avant l’été suivant. En février 1934, le navire commence à prendre l'eau. Une centaine de naufragés sont laissés sur la glace. Staline envoie des aviateurs à leur rescousse et il a le coup de génie de transformer ce sauvetage en épopée nationale. Un chef-d’œuvre de la propagande soviétique est mis au point, dont témoigne le film L’Odyssée du Chelyuskin. Certains extraits, disponibles sur YouTube, montrent les naufragés en train de faire des pompes sur la glace en attendant les avions.

Les ouvriers vivent dans plusieurs villages à Sabetta. L'usine est ouverte toute l'année, elle expédie les GNL par voie maritime depuis son port recouvert de glace. 

À partir de quel moment le passage du Nord-Est est-il véritablement emprunté?

Au début des années 2000, l'intérêt pour cette route grandit à nouveau en raison de l'exploitation des énergies fossiles au nord de la péninsule russe de Yamal. Dans un premier temps, ce sont des navires lents et coûteux, capables de naviguer malgré les glaces grâce à des coques renforcées, qui partent de Yamal pour aller en Norvège. Le gaz est ensuite dispatché dans des bateaux normaux, direction l'Asie via le canal de Suez. Par la suite, on a conçu l'idée d'un transporteur de méthane brise-glace capable de forcer le passage à longueur d'année pour aller livrer directement en Asie depuis Yamal. En 2017, le Christophe de Margerie, méthanier brise-glace affrété par Total et baptisé du nom de son ancien PDG, est le premier à faire un trajet commercial de Norvège jusqu'en Corée du Sud. Il met un tiers de temps en moins pour atteindre l'Asie que s'il était passé par le canal de Suez. À la suite du Christophe de Margerie, une demi-douzaine de méthaniers brise-glace a été construite.

 

La Russie veut-elle montrer que cette route lui « appartient »?

Oui, même si le droit maritime établit la liberté de circulation dans les mers. Vladimir Poutine entend signifier qu'un savoir-faire russe est nécessaire pour traverser le passage du Nord-Est. Ainsi, la Russie peut exiger l'embauche de personnes « du terrain », donc russes, pour éviter les accidents – et facturer cela très cher. À travers plusieurs actions, comme le fait de planter un drapeau au pôle Nord en 2007 ou le lancement d'une plateforme scientifique en Arctique en décembre 2020, ils veulent montrer qu'ils sont chez eux. Mais une autre route, qui passera directement par le pôle Nord, va s'ouvrir d'ici une quinzaine d’années à cause du changement climatique et de la fonte de la banquise. Pour celle-ci, la Russie n'aura pas son mot à dire.

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