Sciences

Habitant dans la zone de silence radio, ces Américains vivent sans les nouvelles technologies

En Virginie-Occidentale, Green Bank est un haut lieu de l’astronomie où toute interférence radio est bannie.

De Nadia Drake
Photographie De Paul Kranzler et Andrew Phelps

En 1962, alors qu’il survolait Green Bank en Virginie-Occidentale, un monomoteur Cessna a plongé en piqué entre les nuages en direction du sol.

Lors d’une journée grise et ordinaire, l’avion était sorti de nulle part. Descendant à toute allure, le pilote a remarqué une piste d’atterrissage improbable qui avait été façonnée au bulldozer dans les champs environnants. Il a redressé l’avion, essayant d’atteindre la piste. Après être parvenu à se poser sans dégâts, le pilote tremblant est sorti du cockpit et a jeté un coup d’œil aux alentours.

Entre les montagnes ondoyantes et une poignée de corps de ferme, plusieurs radiotélescopes imposants sortaient de terre. Il avait en face de lui une structure immense dotée d’une parabole de 91 mètres de diamètre ; une autre parabole, plus petite et moins voyante qui venait tout juste d’être utilisée pour scruter l’Univers en quête des premiers signes de vie extraterrestre intelligente.

« Je pensais que j’étais en train de rêver, ou bien que j’étais mort », a déclaré le pilote à mon père, Frank Drake. Il était en charge à l’époque des télescopes qui jonchaient le terrain.

Le pilote, Major de l’Air Force effectuait un vol de routine lorsqu’il a rencontré des difficultés. Il s’était alors posé par inadvertance sur un site appartenant à l’Observatoire national de radioastronomie (National Radio Astronomy Observatory ou NRAO en anglais). Là-bas, au cœur de la zone de silence radio des États-Unis (National Radio Quiet Zone), créée par l’État en 1958 et couvrant 33 000 km², des scientifiques menaient quelques-unes des recherches cosmiques les plus avant-gardistes de l’époque.

Aujourd’hui encore, la radio et le WiFi sont en grande partie interdits dans la zone et les restrictions sont encore plus sévères autour de l’Observatoire. Pour faire la liaison entre les nombreux télescopes, une flotte de véhicules anciens datant des années 1950 – 1960 et des camions à moteur diesel sont à disposition. Les véhicules modernes ne peuvent être utilisés car les bougies des moteurs à essence créent des interférences et brouillent les données que les astronomes espèrent collecter.

C’est pour cette raison que les portables, les téléphones sans fil et les appareils photo numériques sont interdits sur le site, que les rares micro-ondes sont enfermés dans des cages métalliques bloquant les interférences et que les habitants et individus qui travaillent à Green Bank se parlent en face à face.

En 2015, les photographes Paul Kranzler et Andrew Phelps ont passé plusieurs semaines à Green Bank dans le cadre d’un reportage photo pour leur livre récemment publié et intitulé The Drake Equation (L’équation de Drake). Il s’agit d’une formule qui calcule le nombre de civilisations détectables dans la Voie lactée (mon père a trouvé à cette équation un an avant que le pilote n’atterrisse sur le site de l’Observatoire).

« Avec Paul, nous aimons photographier des paysages qui influencent la façon dont vivent les individus », a déclaré Andrew Phelps. Pour lui, les immenses télescopes qui parsèment cette vallée des Appalaches s’apparentent à des champignons géants. « Cette vallée constituait un excellent endroit pour voir comment la science a façonné le développement de la ville, ou son non-développement, et à quel point la démographie de la zone est diverse, puisqu’astrophysiciens, chasseurs d’ours et personnes souffrant d’une hypersensibilité électromagnétique vivent ensemble. »

À Green Bank, le temps passe d’une façon étrange. Il y a un demi-siècle, les habitants de la Virginie-Occidentale montraient fièrement leurs machines à laver dernier cri sur le porche de leur maison, tandis que les scientifiques du NRAO travaillaient sur le Projet Ozma, le premier dédié à la recherche scientifique d’extraterrestres dotés d’une intelligence. Les autres scientifiques scrutaient quant à eux le ciel à la recherche de planètes, observaient le cœur de notre galaxie et étudiaient l’étoile la plus proche.

Aujourd’hui, l’Observatoire et la commune de Green Bank, qui compte environ 150 habitants, sont tout à fait opposés.

L’Observatoire de Green Bank poursuit ses recherches scientifiques avant-gardistes. Ses scientifiques utilisent ainsi le plus grand télescope orientable au monde pour étudier les galaxies très lointaines, les étoiles mortes qui tournent sur elles-mêmes, la physique fondamentale et recherchent des indices sur l’existence des extraterrestres. Mais la commune n’a quasiment pas changé depuis plusieurs décennies. Elle est certes un peu plus grande et possède désormais un service de livraison à domicile de pizza et un magasin Dollar General, mais les technologies qui définissent la vie moderne, qui peuvent paraître envahissantes pour le reste du monde, sont ici absentes.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

 

 

Green Bank est ainsi devenu l’un des rares endroits où trouvent refuge les personnes souffrant d’une maladie mystérieuse et controversée, l’hypersensibilité électromagnétique. Il semblerait que les énergies associées aux communications sans fil produisent rougeurs, maux de tête, fatigue et autres affections aux personnes qui en souffrent. Même si les scientifiques et les médecins doutent que le WiFi soit responsable de ces maux, plusieurs personnes ont emménagé à Green Bank pour atténuer les symptômes de la maladie.

« Nous avons rencontré quelques habitants dont l’histoire était très convaincante. Nous sentions qu’ils vivaient à Green Bank par nécessité et non pas par choix. Par contre, en écoutant l’histoire d’autres individus, vous réalisez qu’ils ont toujours voulu échapper à quelque chose », a indiqué Andrew Phelps.

« Nous avons rencontré des personnes riches qui s’étaient fait construire de grandes et belles maisons. Nous avons rencontré des familles qui vivaient dans de petits mobil-homes au milieu des bois. Nous avons rencontré des architectes, des pilotes, des docteurs et un ancien militaire. Ils ont tous affirmé qu’ils avaient emménagé ici pour enfin vivre en douceur. »

L’ensemble du reportage photo de Paul Kranzler et d’Andrew Phelps est à retrouver dans leur livre. À travers leurs clichés, il est possible de commencer à se faire une idée de Green Bank, figée dans le temps et si particulière. Mais comme tous les mondes qui nous sont inconnus, il faut s’y rendre pour comprendre. Andrew Phelps se souvient d’une journée épique qui avait débuté par une fausse chasse à l’ours et qui s’est achevé à l’intérieur de la parabole du télescope de Green Bank.

« Se tenir debout au milieu de cette magnifique pièce d’équipement scientifique de plus de 4 000 m² et regarder en direction du bois où, quelques heures auparavant, nous avions couru avec les chiens, était presque trop difficile à saisir », dit-il.