Il y a 60 000 ans, des cigognes géantes survolaient l’île des « Hobbits »

Il y a plus de 60 000 ans, vivait sur l’île de Florès un oiseau presque deux fois plus grand qu’Homo floresiensis, hominidé avec qui il partageait les lieux, surnommé « Hobbit » en raison de sa petite taille.

De Riley Black
Publication 13 juil. 2022, 16:48 CEST
Liang_bua

Cette reconstitution montre la grotte de Liang Bua, site archéologique de l’île de Florès, telle qu’elle était peut-être il y a 60 000 ans. Une cigogne géante est aux prises avec un jeune varan de Komodo pour s’emparer d’une carcasse de Stegodon, ancien cousin des éléphants aujourd’hui éteint.

ILLUSTRATION DE Gabriel Ugueto

À la Préhistoire, sur l’île de Florès, dans l’est de l’Indonésie, des humains faisant la taille de « Hobbits » cohabitaient avec un oiseau immense. Avec son bon mètre cinquante, Leptoptilos robustus, cigogne de la période glaciaire, dépassait de plusieurs têtes Homo floresiensis, espèce qui mesurait environ 90 centimètres et ayant vécu il y a plus de 60 000 ans.

Les paléontologues croyaient qu’après s’être adapté pour évoluer dans un écosystème insulaire isolé, cet oiseau imposant était devenu incapable de voler. Mais des fossiles analysés récemment, plus particulièrement des os d’ailes, présentés hier dans la revue Royal Society Open Science, remettent cette hypothèse en question. En effet, ces cigognes pouvaient vraisemblablement s’élever dans les cieux malgré leur taille et leur envergure de 3,65 mètres.

Ce revirement a poussé les paléontologues à remettre en question leurs partis pris passés concernant l’anatomie et le comportement de L. robustus. La nouvelle étude indique que l’oiseau n’était probablement pas un chasseur de petites proies, mais plutôt un charognard, à l’instar d’autres cigognes préhistoriques capables de voler qui se nourrissaient de carcasses d’herbivores (comme l’actuel Leptoptilos crumenifer, également connu sous le nom de marabout d’Afrique). Cette préférence pour les carcasses pourrait même expliquer pourquoi l’espèce a fini par disparaître à Florès.

En plus d’abriter ces oiseaux géants, l’île était habitée par une espèce de Stegodon, cousins proches des éléphants qui ont fini par disparaître et qui ne mesuraient pas plus de 1,20 mètre au garrot. « L’alimentation de ces cigognes géantes dépendait en grande partie d’eux », déclare Hanneke Meijer, paléontologue de l’Université de Bergen et autrice principale de l’étude. Elle fait d’ailleurs remarquer que les os de Stegodon ont été découverts à côté de ceux des oiseaux dans une grotte où les cigognes ne seraient pas aventurées si elles n’avaient pas une bonne raison d’y aller.

Hanneke Meijer et ses collègues proposent l’hypothèse suivante : quand Stegodon a disparu, L. robustus aussi. D’autres animaux de l’île dont l’alimentation dépendait de mammifères, comme le varan de Komodo, ont réussi à survivre ailleurs. Toutefois, l’extinction de L. robustus à Florès a coïncidé avec des bouleversements majeurs dus à une période réchauffement vers la fin de l’âge de glace. « Notre hypothèse est que lorsque Stegondon a disparu, l’ensemble de l’écosystème s’est effondré », commente Hanneke Meijer.

Si les paléontologues ont réussi se faire cette nouvelle image de la cigogne géante de Florès, c’est grâce aux 21 os, dont des morceaux d’aile, découverts dans la grotte de Liang Bua. Ce refuge rocailleux permettait peut-être à des animaux comme le Stegodon de fuir la chaleur et de se désaltérer ; mais c’était peut-être aussi l’occasion pour des carnivores de profiter de la situation pour s’offrir un repas facile. On conçoit facilement que des restes de proies tuées par des varans de Komodo ou par Homo floresiensis aient attiré ces cigognes charognardes qui auraient ensuite péri à l’intérieur de la grotte et se seraient fossilisées en attendant que des chercheurs découvrent leurs os des dizaines de milliers d’années plus tard.

 

ÉVOLUTION DE L’ÎLE

Les îles sont parfois de grands laboratoires naturels pour étudier l’évolution. L’isolement relatif peut pousser les organismes à s’adapter tout autrement que ceux vivant sur les grandes étendues continentales de la Terre. D’après un phénomène nommé loi de Foster, les espèces de grande taille deviennent souvent plus petites pour survivre quand les ressources sont limitées, tandis que les animaux qui sont généralement petits (rongeurs, lézards) grandissent eux dans des proportions extraordinaires.

Lorsque ce phénomène fut décrit pour la première fois en 2010, on pensait que la cigogne de Florès s’inscrivait dans cette tendance. On la voyait à l’origine comme un géant unique en son genre et incapable de voler qui avait évolué pour traquer des proies plus petites dans les forêts de l’île. Mais en dévoilant sa capacité à voler, la nouvelle étude tend à montrer qu’il ne s’agit pas là d’un cas inhabituel d’évolution insulaire, mais que ces spécimens faisaient partie d’une famille de cigognes géantes ayant un jour parcouru les cieux du monde entier.

« Je pense que la façon dont je perçois L. robustus a évolué de manière tout à fait congruente à mon parcours professionnel », confie Hanneke Meijer, qui a étudié les premiers spécimens de cette espèce géante. Les premiers ossements étaient selon elle imposants et étranges, et semblaient correspondre à l’idée selon laquelle la vie insulaire métamorphose les animaux de manière surprenante.

Mais avec la découverte des os des ailes de l’animal, l’image qu’on s’en faisait a complètement changé.

 

UN GÉANT DANS LE CIEL

La grotte de Liang Bua est une mine de trésors paléontologiques et archéologiques préservés. On y trouve notamment des restes d’Homo floresiensis et d’Homo sapiens, des outils en pierre utilisés par les deux espèces ainsi que toute une ménagerie osseuse.

C’est en 2004 qu’on a découvert des os de L. robustus pour la première fois. Mais il aura fallu de nombreuses années aux experts pour recueillir et cataloguer d’autres restes. Ce n’est que dans le cadre de l’étude de Hanneke Meijer et de ses collègues qu’on a commencé à reconstituer le puzzle qui finirait par nous offrir une image plus complète de l’animal.

Si la cigogne de Florès avait été incapable de voler, les os des ailes de l’oiseau auraient été plus petits et auraient présenté des signes anatomiques indiquant que celles-ci ne leur servaient plus à voler. Les paléontologues ont maintes fois observé cela chez les émeus (cet « oiseau de terreur » carnivore partiellement éteint) et chez leurs cousins, ainsi que chez une multitude d’espèces ayant évolué après l’extinction des dinosaures il y a 66 millions d’années.

Selon Hanneke Meijer, lorsque l’on a identifié des os d’ailes de cigogne de Florès dans les prélèvements issus de la grotte de Liang Bua, « celles-ci ressemblaient à des os d’ailes fonctionnels et n’avaient rien à voir avec les os des espèces incapables de voler ». Ces découvertes ont poussé Hanneke Meijer et ses collègues à envisager la vie de l’oiseau géant sous un autre angle.

« Vous vous mettez à réfléchir à la façon dont ils se seraient comportés et à la façon dont ils auraient interagi avec les autres espèces présentes à Liang Bua, explique-t-elle. C’est un peu comme si vous appreniez à connaître un animal personnellement. » Chaque morceau de squelette recueilli dans la grotte est une nouvelle pièce ajoutée au puzzle.

Selon Daniel Field, paléontologue de l’Université de Cambridge n’ayant pas pris part aux recherches, l’analyse qui vient de paraître « montre que notre conception du registre fossile s’étoffe constamment, et que nos interprétations initiales concernant l’anatomie et le comportement d’un animal fossilisé sont des hypothèses préliminaires sujettes à réévaluation ». De telles réévaluations aident non seulement les paléontologues à mieux comprendre comment et pourquoi les espèces ont évolué, mais elles apportent également leur lot d’éclairages quant à l’extinction d’une forme de vie.

En relevant la distribution des cigognes géantes à travers l’Afrique et l’Europe préhistoriques, la nouvelle étude a par exemple découvert que L. robustus était probablement une des toutes dernières espèces d’une famille d’oiseaux autrefois nombreux. Réfugiés sur une île entre l’océan Indien et l’océan Pacifique, ces oiseaux impressionnants ont fini par disparaître. Sans oublier de laisser derrière eux, sur le sol de la grotte de Liang Bua, des indices permettant de reconstituer leur histoire.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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