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Le mystérieux manuscrit de Voynich aurait-il été décrypté ?

Le manuscrit de Voynich, vieux de 600 ans, constitue l'un des plus grands mystères de la cryptologie. Des scientifiques ont aujourd'hui recours à l'intelligence artificielle pour tenter de le décoder.

De Elaina Zachos

Deux informaticiens canadiens pourraient être parvenus à déchiffrer un ouvrage vieux de 600 ans qui déconcerte les cryptographes depuis des siècles. Le conditionnel est cependant de mise car il se pourrait tout aussi bien qu'ils n'aient pas réussi.

Dans le cadre d'une étude publiée dans la revue Transactions of the Association of Computational Linguistics, des informaticiens de l'université de l'Alberta, au Canada, ont eu recours à un algorithme afin de tenter de déchiffrer des passages du manuscrit de Voynich, un ouvrage médiéval écrit dans un langage indéchiffrable et inconnu.

D'autres universitaires se montrent toutefois sceptiques et ce manuscrit reste enveloppé d'un épais mystère.

 

LE MANUSCRIT DE VOYNICH, C'EST QUOI ?

Le manuscrit de Voynich est considéré par les cryptographes comme un message codé, ou un ensemble codé de lettres. Rédigé en Europe centrale au 15e siècle, il est à peine plus grand qu'un livre de poche moderne et est composé de 246 pages reliées en vélin, une peau d'animal faisant office de parchemin. Il ne présente aucun index mais comportait vraisemblablement des dépliants perdus il y a longtemps. Certains numéros de page sont manquants et tout indique qu'il aurait été à nouveau relié à un moment donné ; l'ordre des pages qu'il présente aujourd'hui peut donc différer de celui lors de sa publication.

Une écriture délicate et ronde de 25 à 30 caractères s'étend de gauche à droite, disposée en de courts paragraphes entrecoupés d'illustrations détaillées. Les esquisses représentent des griffonnages de châteaux et de dragons, au côté de schémas de plantes, de planètes, de silhouettes nues et de symboles astronomiques, tous détaillés à l'encre verte, marron, jaune, bleue et rouge. Un passage particulièrement curieux montre des dizaines de femmes nues se baignant dans des bassins de liquide vert.

Depuis 1969, ce manuscrit est conservé à la bibliothèque Beinecke de livres rares et manuscrits de l'université de Yale. Il doit son nom à Wilfrid Michael Voynich, le libraire polonais ayant acheté l'ouvrage dans une bibliothèque jésuite italienne, en 1912. Ce dernier a tenté de le faire traduire mais personne n'y est parvenu jusqu'ici.

 

AVONS-NOUS LA MOINDRE IDÉE DES SUJETS ABORDÉS PAR LE MANUSCRIT ?

Si l'on en croit les illustrations et selon les chercheurs, l'ouvrage serait divisé en six chapitres : les plantes, l'astronomie, la biologie, la cosmologie, la pharmacie ainsi que des recettes. Il est probable que ce livre ait un caractère scientifique ou magique.

Selon des archives historiques, le texte se serait retrouvé entre les mains d'alchimistes comme d'empereurs. Vers la fin du 16e siècle, un empereur allemand acquiert le manuscrit auprès d'un astrologue anglais pour 600 ducats vénitiens, pensant qu'il s'agissait d'une œuvre du moine médiéval Roger Bacon. Il a fini par atterrir entre les mains d'un pharmacien.

 

QUE DIT CETTE NOUVELLE ÉTUDE ?

D'après les auteurs de l'étude, le manuscrit de Voynich constitue « un véritable défi en matière de déchiffrage » puisque nous ignorons son code secret mais également, et c'est encore plus problématique, la langue dans laquelle il est écrit.

Les chercheurs ont analysé le texte à l'aide d'un programme informatique qu'ils ont eux même développé. À l'origine, les scientifiques pensaient que le manuscrit était écrit dans un type d'alphagramme sans voyelles, c'est-à-dire une transposition dans l'ordre alphabétique des lettres qui composent un mot. À titre d'exemple, l'alphagramme de « manuscrit » donne « acimnrstu ». Ils ont donc entraîné un algorithme à déchiffrer 380 versions en langues différentes de la « Déclaration Universelle des Droits de l'Homme » des Nations Unies.

Lorsque l'intelligence artificielle a atteint un taux de réussite de 97 % pour faire correspondre des anagrammes à des mots modernes, les chercheurs y ont inséré du texte issu des dix premières pages du manuscrit de Voynich. L'algorithme a alors découvert que 80 % des mots codés semblaient être écrits en hébreu.

Une fois que les chercheurs avaient - apparemment - identifié une langue, ils devaient en déchiffrer le code. Ils ont ainsi transmis la première phrase à un confrère dont l'hébreu était la langue natale. Puisqu'il n'était pas en mesure de traduire le texte dans un anglais cohérent, les chercheurs s'en sont remis à Google Translate, à défaut d'autre universitaire disponible pour le faire. Après avoir corrigé quelques fautes d'orthographe, voici ce que donnait la première phrase : « Elle a formulé des recommandations au prêtre, à l'homme de la maison et à moi et aux gens ». Certes, cette phrase est quelque peu étrange, mais elle fait sens.

Les scientifiques ont également traduit une section composée de 72 mots (le fameux chapitre sur les plantes) et sont parvenus à déchiffrer les mots « fermier », « lumière », « air » et « feu » à l'aide de leur nouveau code.

 

VOUS AVEZ BIEN DIT GOOGLE TRANSLATE ?

Parfaitement, Google Translate. Le traducteur automatique analyse des centaines de millions de documents traduits par l'Homme. Au moyen de statistiques, le logiciel recrache ensuite une traduction basée sur les documents analysés. Bien que cet outil traduise des groupes de mots plutôt qu'une traduction mot à mot, il n'atteint pas l'efficacité des traducteurs humains.

Mais revenons au manuscrit.

 

QUELS AUTRES PROBLÈMES POSE CETTE ÉTUDE ?

Tout d'abord, le programme d'intelligence artificielle a été formé pour traduire plusieurs langues contemporaines vers l'anglais, et non pas des langues en vigueur au 15e siècle. Même si le manuscrit de Voynich avait bel et bien été rédigé en hébreu, il s'agirait de l'hébreu médiéval et non pas de son équivalent contemporain employé par Google Translate.

Bien que l'algorithme conçu par les scientifiques ait associé 80 % du texte à de l'hébreu, les 20 % restants peuvent être dans d'autres langues. D'après l'étude, le malais, l'arabe et l'amharique, qui diffèrent sensiblement de l'hébreu, sont autant de langues susceptibles d'apparaître dans le manuscrit.

Les chercheurs ne prétendent pas avoir percé tous les mystères du manuscrit de Voynich. Ils disent juste avoir déterminé la langue et le code du document. Il leur reste désormais à trouver un universitaire ayant une bonne maîtrise de l'hébreu et des alphagrammes. Ils sont impatients à l'idée d'appliquer cette technique de décryptage à d'autres manuscrits antiques.

De nombreuses personnes se sont toutefois trompées par le passé et d'autres théories ont vite été réfutées par des chercheurs. Même Alan Turing, qui est parvenu à briser des codes secrets nazis, n'a pas réussi à déchiffrer le manuscrit de Voynich.

Nous ignorons pour l'heure si le texte est écrit en langage codé ou construit. Dans les deux cas, il pourrait être complètement vide de sens.

 

QUELLES SONT LES AUTRES THÉORIES SUR LE MANUSCRIT ?

D'autres chercheurs rejoignent l'équipe canadienne et suggèrent que le manuscrit est écrit en hébreu. Des dizaines d'autres langues ont également été évoquées, notamment le latin ainsi qu'une langue dérivant de la famille des langues sino-tibétaines.

Selon certains, l'ouvrage contiendrait les premières découvertes et inventions de Roger Bacon. Mais il pourrait tout aussi bien s'agir d'un livre de prières en pidgin d'une secte chrétienne hérétique ou d'un charabia dénué de sens vendu par un philosophe occulte en quête de gain pécuniaire.

Le manuscrit de Voynich demeure l'un des plus grands mystères de l'histoire de la cryptologie. Chaque année, de nombreuses traductions sont proposées mais le code définitif reste encore à déterminer.

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