Sciences

Le racisme scientifique, histoire d’un contresens

Comment s’est construite puis déconstruite l’idée de « races humaines » ? Pourquoi ce concept dépassé est-il encore utilisé ?

De Julie Lacaze

Penser l’espèce humaine au pluriel est une idée dangereuse, qui tend à diviser. L’idée revient pourtant en force dans le langage des universitaires, et même, paradoxalement, chez les militants antiracistes, qui reprennent le sens américain de « race » (au sens de « couleur de peau »). Claude Olivier Doron, historien et philosophe des sciences, revient pour National Geographic sur les origines historiques et la portée symbolique actuelle de ce mot trouble. Interview.

 

D’où vient le mot race ?

Claude Olivier Doron : Probablement, du français ! Il serait issu du terme normand « haraz », qui signifie « élevage de chevaux ». Sa première occurrence date de 1480 pour désigner les meilleurs chevaux. Seconde hypothèse : il dériverait du terme latin « generatio », traduit en français par « lignage » ou « génération ». Il a donné d’abord le mot « generace », puis « race ». Ce concept sera utilisé notamment par la noblesse pour distinguer les « races nobles », aux ancêtres illustres et vertueux, des hommes « ignobles », d’origines obscures ou roturières. Au XVIe et XVIIe siècles, la « noblesse de race » constituait même une catégorie juridique spécifique. La notion peut également désigner des communautés religieuses. Dans les mondes ibériques, par exemple, « raza » renvoie d’abord à ceux qui héritent de la tâche impure d’ancêtres juifs, musulmans ou hérétiques.

 

Le terme « racisme » apparaît-il à la même époque ?

C.O Doron : Non, il va naître bien plus tard, dans les années 1930. Le mot racisme apparaît d’abord dans la langue française. Originellement, il a un sens politique, désignant l’idéologie de groupes nationalistes allemands, notamment les nazis.

 

Avant que la notion de race ne devienne un concept à prétention scientifique, l’idée de plusieurs races humaines était-elle prégnante dans la société ?

C.O Doron : Oui, d’autres notions se référant à la Bible préexistaient. Pour les théologiens, tous les hommes sont issus de la « race d’Adam » et héritent, de ce fait, du péché originel. Mais certains proviendraient de lignées maudites. Les Africains et les Indiens sont présentés depuis le XVIe siècle comme des descendants de Cham, l’un des trois fils de Noé. Ce dernier aurait été maudit, car il s’est moqué de son père dans un moment de faiblesse. Sa descendance (sa « race », comme on disait alors) serait depuis vouée à servir celles de ses frères Sem et de Japhet. Voilà comment les Européens de l’époque justifient l’esclavage ou le servage, se prétendant les descendants de Japhet. Leur rôle de chrétien étant de ramener les autres peuples à la raison et de les évangéliser.

 

 Dans quel contexte va naître le concept prétendument scientifique de race ?

C.O Doron : Il émerge au milieu du XVIIIe siècle chez certains naturalistes. Pour les savants de l’époque, les espèces sont stables et créées par Dieu (le fixisme). Il existe en revanche en leur sein des « variétés » qui sont instables, se distinguant en fonction des climats et des lieux. Ces « variétés » peuvent être aussi produites par des pratiques agronomiques. Mais comment expliquer que l’Homme, créature de Dieu, normalement stable, possède des caractères variables et transmissibles, comme la couleur de la peau ? Faut-il parler d’espèce humaine ou de variétés humaines ? Pour y répondre, certains savants, soucieux de défendre l’unicité de l’espèce humaine, vont mobiliser un nouveau concept, celui de « race ». Il désignera les variétés stables et héréditaires au sein de l’espèce humaine, qu’on prétendra ensuite décrire et classer.

En France, Georges-Louis de Buffon (1707-1788), en Allemagne, Friedrich Blumenbach, (1752-1840) ou Emmanuel Kant (1724-1804) soutiennent cette idée. C’est aussi le cas de Charles Darwin (1809-1882), le père de l’évolution des espèces. Le mot race est d’ailleurs présent dans le titre de son ouvrage fondateur : De l'Origine des espèces au moyen de la sélection naturelle, ou la préservation des races favorisées dans la lutte pour la vie (1859). Pour lui, les espèces sont, en fait, initialement des races, c’est-à-dire des « variétés » héréditaires instables, qui se transmettent et se fixent à travers le temps.

Pour étayer leurs propos, les naturalistes font diverses mesures (taille du crâne, angle facial), prétendant hiérarchiser les races humaines en fonction de leur beauté, de leurs capacités intellectuelles, morales, etc.  

Mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, l’étude des races humaines va particulièrement se développer en parallèle des différents mouvements européens d’abolition de l’esclavage du XIXe siècle, dans les milieux progressistes et libéraux. En 1839, la Société ethnologique de Paris est créée. La plupart de ses membres sont des saint-simoniens, ou des libéraux, hostiles au servage. Leur souhait : construire une société qui serait en adéquation avec les inégalités naturelles entre les races. Selon ces savants, le métissage serait une solution pour faire disparaître, à terme, ces inégalités naturelles. En attendant, ils considèrent que la différence raciale détermine l’ordre social : il existerait des races passives vouées à être dominées par une race plus active, les Européens. C’est ainsi qu’ils justifient les politiques de colonisation des territoires.

 

Certains penseurs se sont-ils insurgés contre le principe de race ?

C.O Doron : Les anthropologues ont très tôt dénoncé la notion de race, en l’utilisant malgré tout dans leurs travaux. L’un des plus célèbres : Franz Boas (1858-1942), anthropologue américain d’origine allemande. Il critique la caractérisation morphologique des races, considérant que des critères physiques peuvent évoluer en fonction des conditions de vie (nutrition, environnement social, etc.). En France, il y aura aussi les anthropologues Michel Leiris (1901-1990) et Claude Lévi-Strauss (1908-2009).

Entre 1930 et 1950, beaucoup de généticiens des populations vont également critiquer la notion de race fondée sur des caractères morphologiques, notamment Theodosius Dobzhansky (1900-1975) et Ronald Fisher (1890-1962). En revanche, ils défendront la pertinence d’utiliser le concept en génétique des populations. Pour eux, des races sont des populations qui varient significativement par la fréquence d’un ou plusieurs gènes qu’elles possèdent. Ces variations sont liées à un isolement géographique. On assiste donc plutôt à des  processus de « raciation » qui définissent des « races géographiques ». On parlera, par exemple, pendant longtemps de la « race basque ».

Après 1945, de nombreux débats s’ouvrent à l’Unesco autour de la notion de race. Dans ce cadre, une grande partie des généticiens des populations continuent de défendre l’idée de « race ». Leur argument ? La notion reste utile dans leur domaine. Pour identifier les races, ils proposent d’étudier des caractères strictement héréditaires et non adaptatifs, considérés comme stables : les groupes sanguins, les enzymes, puis directement des éléments de l’ADN. Les Amérindiens les plus purs seraient, par exemple, presque intégralement du groupe O.

Mais cette argumentation s’écroule à partir des années 1970.  Les scientifiques vont découvrir que ces caractères ne sont pas stables et qu’ils varient du fait de la pression sélective du milieu ou du hasard. On découvre aussi qu’il existe beaucoup plus de diversités génétiques entre les individus d’une même « race » qu’entre ceux des différentes « races ».

 

En juin 2000, le généticien Craig Venter, pionnier du séquençage du génome, annonce que « le concept de race n’a aucun fondement génétique ou scientifique ». Il vient de prouver que le génome humain est bien un composite d’individus de plusieurs origines ethniques. Or, de plus en plus de personnes font des tests génétiques. On peut être, par exemple, 32 % Européen du Nord, 28 % Européen du Sud, 21 % Subsaharien, 14 % Asiatique du Sud-Ouest et 5 % Africain du Nord. Les études de ce type sont-elles fondées scientifiquement ?

C.O Doron : Craig Venter a surtout démontré qu’environ 99,7 % du génome est identique entre les êtres humains. Le 0,3 % restants correspond à une quinzaine de millions de variations, sur plus de 3,3 milliards de paires de bases de notre ADN, ce qui est assez pour que certains insistent sur ces différences. Aux États-Unis, entre 2000 et 2010, de nombreuses recherches se sont focalisées sur ces disparités. Parmi celles-ci, quelques milliers de variations génomiques servent à identifier les ascendances biogéographiques. Ces pourcentages ne veulent en fait pas dire grand-chose, et sont susceptibles de bien des interprétations : politiques, médicales, économiques ou identitaires.

Ces « données » de la génétique sont d’ailleurs souvent reprises par des groupes racistes. Leurs membres font analyser leur ADN pour attester, par exemple, d’une proportion d’ascendance européenne marquée. Ainsi, les partisans du suprématisme blanc aux États-Unis, les divers membres de l’alt-right, la droite réactionnaire représentée par Donald Trump, ou encore les nombreux groupes identitaires européens ont pleinement intégré la notion de race en termes de pourcentage génomique. Ils mobilisent ensuite ces données dans des débats idéologiques qui traversent depuis longtemps la whiteness (construction identitaire du « Blanc »), offrant des arguments aux Nordicists et aux Meds, les uns défendant l'importance dans l'identité européenne du nord de l'Europe, les autres du sud du continent.

 

Comment expliquez-vous le retour en France du mot « race » ?

C.O Doron : Ce mot, autrefois banni des milieux universitaires français, revient depuis quelques années dans le vocabulaire des sociologues, des historiens et des philosophes politiques. Ils reprennent parfois son sens américain, c’est-à-dire renvoyant à la « couleur de la peau », et insistent sur le fait que la « race » est le résultat d’une construction sociale, issue de pratiques de désignations, d’exclusions ou de discriminations, qu’il faut pouvoir analyser et critiquer. C’est aussi le cas chez les militants antiracistes, qui utilisent la notion comme argument de promotion de la diversité des groupes humains minoritaires, inspirés par les mouvements américains. Voulant bien faire, ils écrivent des tribunes expliquant que les politiques antidrogue ou appliquées en prison visent « les races » ou en utilisant le terme « racisé », pour parler des populations non blanches ou discriminées sur l’origine et l’apparence. Les débats qu’ils lancent sont assurément essentiels dans un espace français qui a longtemps occulté la problématique. Mais il faut faire attention : l’histoire a montré que ce genre de vocable peut vite se retourner contre les populations minoritaires. Il n’est pas certain que la situation française soit identique à celle des États-Unis.

En outre, depuis l’élection de Donald Trump aux États-Unis, on observe que les discours raciaux fondés sur des arguments biologiques sont loin d’avoir disparu, des groupes extrémistes détournant à leur profit les arguments mobilisés par les militants antiracistes. 

 

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