Les éleveurs de fourmis volent au secours de la science

Les fourmilières en plastique avec lesquelles jouaient les enfants des années 1950 ont fait long feu. Les amateurs sont désormais si doués pour les élever que des chercheurs leur demandent de l’aide.

De Lauren Silverman
Publication 28 mai 2021, 09:50 CEST
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Grâce à des formicariums innovants comme celui-ci, fabriqué à partir d’une branche de frêne, les amateurs sont parvenus à faire croître des colonies qui n’ont jamais été aussi grandes ni en meilleure santé.

Photographie de Martinho GM

Kendrick Nakamura a quarante-trois animaux. Deux lapins, un chat, et quarante fourmis reines qui, il l’espère, finiront par former leurs propres colonies. Dans quelques mois, il aura vraisemblablement à s’occuper de centaines de fourmis en plus, et il n’en peut plus d’attendre.

« Elles forment une sorte de société miniature. On peut les voir "discuter" entre elles en se tâtant les antennes. Dans le nid, on peut les voir se transmettre des messages comme "Il y a à manger !" ou bien "Tiens, bois un peu d’eau sucrée" avant qu’elles ne partagent. C’est fascinant. »

Pour le moment, les reines de Kendrick Nakamura vivent dans de petites éprouvettes en verre dans une grande caisse en plastique sur la commode de sa chambre. Même s’il a eu des centaines de colonies de fourmis ces quatre dernières années, cela reste une passion peu coûteuse ; il ne dépense en général pas plus de dix dollars par mois pour leur habitat (des boîtes en tout genre) et pour leur nourriture (en général des cafards).

Kendrick Nakamura, qui étudie à temps plein dans le comté californien de Riverside, n’est pas le seul à être obnubilé par l’élevage de fourmis. Ces dix dernières années, des dizaines de milliers de personnes se sont prises de passion pour ce hobby qui a bien évolué depuis les vivariums en plastique avec lesquels jouaient les enfants des années 1950. Les vivariums les plus récents, des fourmilières artificielles qu’on appelle formicariums, facilitent l’élevage de grandes colonies et leur observation quand elles pondent et s’occupent de leurs larves. En ligne, des communautés actives s’échangent des conseils et débattent de sujets pointus comme les régimes qui conviennent le mieux aux fourmis et les secrets pour endormir les colonies au moment de l’hibernation. Certains passionnés documentent méticuleusement les cycles de développement d’espèces rares et réalisent des observations fascinantes d’espèces sous-étudiées. Les chercheurs commencent désormais à y prêter attention et tirent parti du savoir-faire des amateurs.

Des fourmis charpentières entourent leur reine et veillent sur les larves. Notamment sur les œufs en-dessous d’elles qui ressemblent à des grains de riz et sur les pupes prêtes à éclore.

Photographie de Luke Doyle, Buckeye Myrmecology

D’après certains passionnés, la majorité des éleveurs de fourmis sont lycéens, voire même plus jeunes ; ils se trouvent principalement aux États-Unis, en Europe, en Australie et en Chine. Ils élèvent une grande variété d’espèces : cela va de la prolifique Tetramorium immigrans (dite fourmi des pavés) à la Pogonomyrmex occidentalis (la fourmi rouge moissonneuse) connue pour amasser des graines en passant par la dénommée « pot-de-miel », fourmi dont l’abdomen abondamment gonflé de nectar sert de garde-manger d’urgence au reste de la colonie.

Contrairement aux amateurs minutieux, les myrmécologues, nom qu’on donne aux chercheurs qui étudient les fourmis, ont souvent du mal à maintenir quelque colonie que ce soit en vie. Cela complique naturellement leurs recherches, mais la chercheuse Corrie Moreau, entomologiste à l’Université Cornell et exploratrice National Geographic, a mis au point une solution. « Au lieu de me cogner la tête contre un mur pour trouver une solution – tout en continuant à effectuer mes recherches – je me suis dit : "Pourquoi ne pas laisser ceux et celles qui savent s’occuper de ces organismes faire ce travail à ma place ?". Ils peuvent m’apprendre des choses. »

Pour les amateurs, collaborer avec des scientifiques c’est pousser leur passion un peu plus loin. Depuis plusieurs années, Chingiz Shigayev, éleveur de 16 ans, possède des fourmis et répertorie des espèces à son domicile de Baku, en Azerbaïdjan. Il a récemment uni ses forces à un chercheur qu’il aide désormais à surveiller la biodiversité et à publier ses résultats. « Ce qui serait le plus enthousiasmant pour moi, ce serait de pouvoir changer le fait que notre faune entomologique locale reste vraiment sous-étudiée, affirme-t-il. Participer à ce changement est un rêve qui se réalise. » Puis il ajoute : « Observer des fourmis toute la journée, c’est le job idéal. »

Le nid de cette colonie âgée de deux ans est un habitat recouvert de mousse et fait de ciment aéré et rempli d’objets fabriqués grâce à l’impression 3D.

Photographie de Eden Hertz

Si les fourmis sont si divertissantes, c’est en grande partie parce qu’elles sont des créatures sociales. On peut les voir communiquer entre elles, sauver des camarades blessés au combat, enterrer leurs morts, et même coopérer pour construire des structures ou des fermes.

 

L’INFLUENCEUR MYRMÉCOPHILE

Pour filer une célèbre métaphore, Kendrick Nakamura est tombé dans le terrier – à fourmis – de la même manière que beaucoup d'autres : il a découvert AntsCanada, la chaîne YouTube de Mikey Bustos, chanteur philippino-canadien. Des éleveurs de fourmis et des myrmécologues du monde entier affirment que ses vidéos ont permis de populariser l’élevage. Avec quatre millions d’abonnés et plus de 500 vidéos postées depuis 2009, AntsCanada propose des histoires rythmées et hautes en couleurs qui anthropomorphisent les colonies pour nous permettre de mieux comprendre ces insectes, voire de tomber amoureux d’eux.

La vidéo de Mikey Bustos la plus vue s’intitule « My Fire Ants Are Planning an Escape » [Mes fourmis de feu préparent une évasion] et compte près de 42 millions de visionnages depuis 2016. Son intrigue a plus à voir avec Ocean’s Eleven qu’avec la série documentaire Planète Terre. « Oh. Mon. Dieu. Regardez-moi ça ! » C’est ainsi que Mikey Bustos lance la vidéo. « J’ai un énorme problème. » À l’écran, des fourmis couleur orange-brun déferlent par milliers sur un rocher décoratif gris à l’intérieur d’une fourmilière artificielle. « Ces fourmis de feu tropicales peuvent aussi bien être le rêve de tout éleveur… », commence Mikey Bustos avant une pause théâtrale, « ou bien son pire cauchemar. »

La plupart des gens haïssent les fourmis de feu car elles se présentent en grand nombre et que leur piqûre est douloureuse, mais ces colonies à la croissance galopante ne suffisent pas à contenter tous les éleveurs. Les fourmis rouges tropicales (Solenopsis geminata) sont une des espèces de fourmis de feu les plus invasives. Selon Mikey Bustos, avec elles le tout est de rassasier leur appétit vorace et de déjouer leurs tentatives d’évasion. Dans la vidéo, un plan serré révèle quelques dizaines de fourmis de feu se rassemblant près du bord du couvercle du nid. « Quand je les découvre en train de traîner vers le haut, explique-t-il, je prends ça comme un signal d’alerte. » Le secret pour qu’elles soient heureuses est de leur donner plus d’espace et de doubler leur portion. « Quand ces demoiselles veulent s’échapper, dit-il dans la vidéo, j’ai juste à leur donner plus de cafards. » La caméra zoome et une musique accompagne une nuée de fourmis dévorant un cafard.

En proposant des conseils pratiques et en dégainant pléthore de faits amusants sur les fourmis (comme le fait que les fourmis coupe-feuille ont inventé l’élevage des millions d’années avant les humains ou bien que les fourmis reines peuvent vivre pendant des décennies), Mikey Bustos a donné envie à une infinité d’enfants et d’adultes de s’essayer à ce hobby.

 

DÉFERLEMENT D’ÉLEVEURS DE FOURMIS

Ce n’est que récemment que les chercheurs ont commencé à prêter attention à la communauté des éleveurs de fourmis. Ils ont tout juste commencé à prendre les amateurs plus au sérieux, à faire davantage confiance à la qualité de leurs recherches et à être plus à l’aise avec l’idée de travailler avec eux. « Les amateurs repèrent les nuances ; ils ont des astuces et des petits tours dans leur manche que j’ignore complètement », explique Corrie Moreau. Cela fait plus de dix ans qu’elle travaille avec des fourmis tortues (Cephalotes), une espèce vivant dans les arbres avec de larges têtes plates et un corps cuirassé. Mais elle affirme qu’elle et ses collègues ont toujours eu du mal à garder des colonies de fourmis tortues dans leur laboratoire.

Au fil du temps, leurs reines pondent de moins en moins d’œufs, et la population de la colonie se met à chuter. Il peut sembler bizarre que des personnes dont le métier est d’étudier les fourmis n’arrivent pas à élever des fourmis dans leur laboratoire, mais Corrie Moreau y décèle une logique : un chercheur doit se concentrer sur ses expériences et non se demander quelle est la nourriture préférée des fourmis. Pourtant, les scientifiques sont dans l’impossibilité de mener des recherches sur les fourmis s’ils ne parviennent pas à les maintenir en bonne santé. « Je me suis tournée vers la communauté des éleveurs de fourmis cette année pour tenter de comprendre ce que je faisais mal », concède-t-elle.

Quand Kendrick Nakamura a appris que Corrie Moreau cherchait des conseils pour ses colonies de fourmis tortues de Floride, il a transmis le message à des éleveurs sur la plateforme Discord. Des amateurs venant de la région même d’où sont originaires ces fourmis n’ont pas tardé à lui renvoyer des idées. Ils lui ont suggéré de repenser leur régime actuel à base d’eau distillée et de saccharose et de varier avec différents types de protéines et de sucres. Un éleveur lui a aussi recommandé de filtrer la lumière dans la partie du nid où la reine pond ses œufs, celle-ci préférant probablement un environnement peu lumineux.

« Au début, je me suis dit que les fourmis n’en avaient rien à faire, confie Corrie Moreau. Et puis je me suis dit, mais attends, ce sont bien les amateurs qui arrivent à élever ces colonies de milliers de fourmis, et c’est moi qui n’y arrive pas. Donc peut-être que je devrais la fermer et les écouter, non ? »

Et c’est ce qu’elle a fait, et les conseils qu’elle a reçus ont changé la donne. « Chaque suggestion qui nous a été faite par les éleveurs a fini par améliorer la santé de nos colonies » admet-elle. « Ce sont eux qui savent vraiment comment élever des fourmis. »

 

COOPÉRER POUR LA SCIENCE

L’idée de chercheurs collaborant avec des amateurs commence à prendre.

Andrew Burchill, myrmécologue et doctorant qui s’intéresse aux comportements animaux, s’est tourné vers les éleveurs de fourmis afin qu’ils l’aident à confirmer une rumeur qu’il avait entendue au sujet des fourmis araignées (Leptomyrmex) d’Australie. On aurait vu certaines fourmis araignées pendues la tête en bas, tenant des larves entre leurs mâchoires. Mais il n’y avait aucune littérature académique à ce sujet. Il voulait savoir si cela se produisait vraiment, et le cas échéant, pourquoi.

En contre-jour et entourées d’un halo orange, des ouvrières pot-de-miel et des ouvrières spécialisées qu’on appelle « replètes » (car leur abdomen est gonflé de nectar).

Photographie de Yash Saxena

Puisque ce type de fourmis est difficile à attraper et à garder en captivité, Andrew Burchill est allé chercher sur Internet des passionnés possédant des colonies en bonne santé qu’il pourrait aller observer en personne. Quelques semaines plus tard, à Melbourne, Jordan Dean et Nick Atkins, amateurs et propriétaires d’une boutique qui vend des produits en lien avec ce hobby, lui offraient l’occasion de river ses yeux sur les chambres d’un nid de fourmis. « C’était incroyable. Les fourmis avaient l’air d’un groupe de chauves-souris agglomérées sur le plafond, » décrit-il. « Et quand on regarde d’un peu plus près, elles tiennent des larves pâles entre leurs mâchoires – comme des vampires avec leurs juvéniles en lévitation. »

Andrew Burchill affirme qu’il n’aurait jamais eu l’occasion d’observer ce type de comportements sans les amateurs qui consacrent leur temps à concevoir des nids reproduisant de très près les habitats naturels des fourmis. Il a publié ses observations et son hypothèse (les fourmis feraient un usage particulier de l’espace en trois dimensions pour réguler la température et l’humidité lors de la croissance de leurs larves) dans la revue Ecology en décembre 2020, et les a illustrées de photos du nid observé à Melbourne.

Les collaborations s’intensifient et les deux côtés en profitent. En Espagne, le développeur Rubén Argüeso Vázquez aide amateurs et chercheurs à répertorier les vols nuptiaux annuels des fourmis grâce à un site web qu’il a conçu : antflights.com Le ministère de l’agriculture américain compte sur les conseils d’éleveurs de fourmis pour repérer les espèces invasives susceptibles de menacer les cultures. Et Kendrick Nakamura développe en ce moment un site pour mettre en relation la communauté des éleveurs et la communauté scientifique. Ant Sci Hub cataloguera des informations collectées par des amateurs et les rendra ainsi plus accessibles aux scientifiques. « N’importe qui peut apporter sa pierre à la science, affirme Kendrick Nakamura. Pas besoin d’étudier formellement pour faire ça. »

 

À l’occasion de la publication de cet article, National Geographic a demandé à la communauté des éleveurs de fourmis d’envoyer des photographies personnelles de leurs colonies. Il est possible de retrouver la communauté sur divers réseaux sociaux comme Discord et Reddit. Rendez-vous sur AntSciHub.com pour en savoir plus.

Lauren Silverman est écrivaine et productrice du podcast How to Save a Planet.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeogaphic.com en langue anglaise.

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