Les femmes auraient plus de chances de souffrir d'infections post-opératoires quand le chirurgien est un homme

Une récente étude canadienne menée auprès de 1.3 million de personnes tend à démontrer que les patientes ont plus de risques de mourir après une opération réalisée par un chirurgien que par une chirurgienne.

De Margot Hinry
Publication 18 févr. 2022, 16:45 CET
Des chirurgiens réalisent une greffe du foie à Madrid.
Des chirurgiens réalisent une greffe du foie à Madrid.
PHOTOGRAPHIE DE PIERRE-PHILIPPE MARCOU, AFP, Getty Images

En décembre 2021, après cinq mois d’analyse et de travail, des chercheurs canadiens ont publié une étude dans laquelle on pouvait lire qu’une patiente avait 15 % de risques en plus de souffrir d’infections post-opératoires pouvant mener au décès lorsque le chirurgien était un homme plutôt qu'une femme.

Pour les patients masculins, il n’existe pas de différences quant aux résultats si le chirurgien est de sexe féminin ou masculin. Les résultats post-opératoires ont été analysés sur un échantillon de plus de 1.3 million de patient.e.s, pris.es en charge entre 2007 et 2019 pour « l'une des 21 procédures chirurgicales électives ou urgentes courantes en Ontario, au Canada » selon les données parues dans la revue médicale JAMA Surgery.

La docteure Angela Jerath, professeure agrégée, épidémiologiste clinique à l'université de Toronto au Canada et co-autrice des résultats de l'étude, indique que ces chiffres sont à observer avec une vue d’ensemble, « nous regardons les choses de haut, comme une vue d'avion. Cette statistique ne peut pas être appliquée à chaque pratique individuelle. Elle peut l'être pour certains, mais pour de nombreux autres chirurgiens hommes, les résultats peuvent être aussi bons que ceux des chirurgiennes. Et aussi, certaines femmes chirurgiennes sont meilleures que d'autres. C’est une moyenne ».

L’étude ne donne pas d’indication sur les raisons qui expliqueraient ces différences de traitements. Angela Jerath explique les hypothèses que les chercheurs ont tiré de ces données. « Nous pensons qu'il y a des différences avant l'opération, lorsqu'il faut prendre la décision d'opérer et faire en sorte que les patients soient aussi bien qu'ils peuvent l'être. En dehors de la salle d'opération cela demande à ce que le chirurgien ou la chirurgienne communique avec les patients pour voir ce qu'ils veulent, pour connaître et entendre leurs ressentis et les éventuels nouveaux problèmes ».

La communication serait, selon la co-autrice, la différence majeure entre les chirurgiens et les chirurgiennes dans la relation qu'ils ont leurs patients. « Comment ils communiquent avec leur équipe élargie, comment ils impliquent les autres équipes s'il y a un problème. Il y a aussi des différences dans la façon dont ils pratiquent et dans leur jugement. […] Mais nous devons encore le prouver ».

Face à ces résultats, les avis des professionnels de santé sont très hétérogènes. Selon Angela Jerath, face à cette étude, beaucoup de femmes ont partagé un sentiment de validation de leur travail. « Beaucoup de femmes ont rencontré plus de barrières, plus de problèmes pour entrer en chirurgie. Elles ont travaillé très dur, encore plus dur [que les hommes] ! ». Quand certains s’inquiètent de l’interprétation possible de ces chiffres par les patientes, d’autres chirurgiens perçoivent cette étude comme un réel point à considérer dans leur travail. « Certains hommes m'ont dit : nous pensons que les données sont très réelles. Nous devons explorer ce qu’il se passe et ce que nous pouvons en apprendre. »

 

AUTORITÉ MASCULINE, PRÉJUGÉS ET SYNDROME MÉDITERRANÉEN

En décembre 2018, le décès d’une jeune femme noire de 22 ans a fait réagir un collectif d’associations. Naomi Musenga avait contacté le Samu pour demander de l’aide mais les deux opératrices qui lui avaient répondu s’étaient moquées de la patiente et avaient minimisé ses symptômes. Elle est décédée chez elle, quelques temps après l’appel.

Rapidement, un sondage est envoyé par mail pour tenter de comprendre si ce genre de dysfonctionnements dans le secteur médical est courant. Entre moqueries, racisme et grossophobie, les résultats montrent que plus de la moitié des 1 022 sondés disent avoir subi des moqueries ou des propos dégradants et discriminants lors d’échanges avec le Samu ou un service d’urgence.

Pendant la guerre civile en Syrie, le docteur Amani Ballour a soigné les victimes des bombardements et des attaques chimiques, une expérience qui la hante encore aujourd'hui. La formation du Dr Amani ne l'a pas préparée au métier de chirurgien traumatologue, mais avec un nombre de victimes aussi élevé, son seul choix était d'apprendre sur le tas.

PHOTOGRAPHIE DE National Geographic Documentary Films

Les données ne représentent pas l’ensemble de la population française puisque ce sont des échantillons très restreints. Cependant, l’enquête permet d’analyser la corrélation entre le genre et la consonance du nom de la personne face à un traitement discriminatoire.

« On constate par exemple une surreprésentation des « propos discriminants » pour les individus avec un nom à consonance africaine, arabe ou berbère (38 % au lieu de 28 %) ; et des « gestes brusques » plus nombreux pour les personnes se disant perçues comme « non-blanches » (28 % au lieu de 23 % en moyenne). Tout comme les personnes qui ont un nom à consonance africaine, arabe ou berbère et un accent étranger ou des départements d’outre-mer paraissent subir plus de refus de prise en charge par l’équipe médicale (40 % contre 34 % en moyenne). »

Ces discriminations sont connues sous le terme de « syndrome méditerranéen ». Marc Loriol, sociologue et chercheur au CNRS à l’Université de Paris I précise que « cela part du fait qu’il y a un décalage entre la culture, la perception, le niveau social du médecin et de personnes issues d’autres cultures souvent de milieux sociaux très modestes. En France, on parle de syndrome méditerranéen mais aux États-Unis par exemple, on parle de syndrome hispanique. Des études ont montré, notamment pour la chirurgie, que ce soit pour les patients d’origine hispanique ou les Afro-Américains, qu’il y avait une moins bonne prise en charge liée à ces problèmes de communication, entre patients noirs ou patients hispanique et chirurgiens blancs. »

À travers ses différents travaux de recherches, le sociologue a observé et enquêté au sein de services hospitaliers. « Il y avait beaucoup de médisance dans les services, des remarques à propos de chirurgiennes, alors qu’il y avait des chirurgiens qui faisaient bien pire. En termes de changement à la dernière minute du planning opératoire, donc de mobilisation des équipes soignantes de façon impromptues, de leur faire faire le travail en précipitation, de déprogrammer un malade, changer les ordres de passage... »

Marc Loriol ne parle pas de sexisme, mais d’une forme « d’intériorisation des stéréotypes » dans un système où l’autorité masculine serait omniprésente. S’appuyant sur les travaux de recherches d’Emmanuelle Zolesio, qui montrent « que les chirurgiens hommes sont souvent dans un modèle d’autorité, que ce soit avec les infirmières ou avec les patients et en particulier avec les patientes. Une autorité qu’ils ne questionnent pas, car elle est habituelle chez eux ».

« À l’inverse, les femmes chirurgiennes ont moins de facilité à imposer leur autorité, elles sont plus facilement remises en cause, notamment par les infirmières mais aussi par les patients. Donc elles vont être dans un système d’échange, de relationnel, d’explication, de négociation » étaye Marc Loriol.

« Il est tout à fait possible que les chirurgiens hommes expliquent un peu moins les différentes phases de l’opération, les conséquences qu’il va y avoir par la suite, et qu’en même temps, sans que cela soit conscient, leur attitude n’incite pas forcément les patients à poser des questions, à demander des précisions si elles ne leur ont pas été données ». Dans ce cas, les malentendus et les questions imposées peuvent favoriser les risques d’infections post-opératoires, ou pis encore.

« Les professionnels de santé ont aussi des préjugés comme beaucoup d’autres professionnels, même s’ils n’en ont pas toujours conscience » déclarait Clara de Bort en 2018 dans un article de Slate. À l’époque directrice d’hôpital, elle estimait que les formations de sensibilisation aux « discriminations et aux stéréotypes » étaient trop peu nombreuses pendant les études de médecine.

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