Le T. rex n’était peut-être pas le tyran solitaire que nous imaginions

Les fossiles démontrent que le T. rex n’était pas un tyran solitaire, mais un carnivore bien plus complexe.

De Riley Black
Publication 13 oct. 2026, 09:02 CEST
Des crânes balafrés, des grattements dans le sol et des empreintes de pas fossilisées suggèrent que ...

Des crânes balafrés, des grattements dans le sol et des empreintes de pas fossilisées suggèrent que les tyrannosaures adultes vivaient principalement en solitaire, à l’instar des fauves modernes. Mais ils se rassemblaient aussi dans des arènes de parade nuptiale communes, où ils tentaient de séduire des partenaires potentielles.

PHOTOGRAPHIE DE Photo illustration: Madison Tessler, NGM Staff. Source photo for illustration: Adobe Stock

Des crânes balafrés, des grattements dans le sol et des empreintes de pas fossilisées suggèrent que les tyrannosaures adultes vivaient principalement en solitaire, à l’instar des fauves modernes. Mais ils se rassemblaient aussi dans des arènes de parade nuptiale communes, où ils tentaient de séduire des partenaires potentielles.

PHOTOGRAPHIE DE Photo illustration: Madison Tessler, NGM Staff. Source photo for illustration: Adobe Stock

À chaque fois que je suis à New York, je dois aller la voir. Elle m’attend toujours au même endroit, au 4e étage du Muséum américain d’histoire naturelle, avec un sourire si large que ses dents scintillent sous les lumières vives. Les spécialistes la connaissent sous le nom AMNH 5027. Pour moi, il s’agit du tout premier Tyrannosaurus rex que j’aie jamais vu.

Avant la découverte de « Sue », « Stan », « Scotty » et bien d’autres squelettes célèbres appartenant au dernier grand dinosaure carnivore sur Terre, AMNH 5027 était une icône. Bien que partiel, il s’agissait du premier fossile de T. rex comprenant un crâne complet (quoique légèrement brisé). Il ne laissait aucun doute quant à l’impressionnante puissance de la mâchoire du dinosaure, laquelle a été reconstituée ouverte par les paléontologues du musée au moment d’assembler les os et les moulures avant de présenter le T. rex au monde. Pour l’anecdote, c’est AMNH 5027 qui a servi de modèle pour la couverture du livre Jurassic Park de Michael Crichton. J’ai rencontré ce spécimen en 1988, alors qu’il prenait la pose comme Godzilla et que je n’étais pas plus grande qu’un mammifère du Mésozoïque. Je pouvais voir la bave lui couler des mâchoires.

Comme moi, AMNH 5027 a bien changé depuis notre rencontre. La colonne vertébrale du T. rex est désormais parallèle au sol, si bien qu’il semble flâner, comme s’il suivait l’odeur d’un Edmontosaurus. Elle est moins monstrueuse et semble plus calme malgré tous ces mammifères dont elle ne ferait qu’une bouchée qui serpente autour d’elle tous les jours. Parfois, lorsqu’il y a peu de monde et que je peux courir dans les escaliers pour doubler des groupes scolaires, je l’imagine, soufflant et grondant dans les basses-terres du Crétacé. Alors, quand j’ai décidé de raconter l’histoire de la vie du T. rex dans mon nouveau livre Tyrant Lizard Queen: The Love, Life, and Terror of Earth’s Greatest Carnivore (non traduit en français), c’est d’AMNH 5027 dont je me suis inspirée pour imaginer le protagoniste de l’histoire, Snaggletooth (Dent de travers, en français).

Bien que Snaggletooth soit un personnage à part entière, tout à son sujet s’inscrit dans le cadre de plus d’un siècle de recherches sur le dinosaure le plus célèbre jamais découvert. Nous en savons probablement plus sur le T. rex que sur n’importe quel autre dinosaure et nous ne le voyons plus comme un charognard lent et menaçant, mais comme un carnivore au sang chaud à la vie sociale complexe.

COMPRENDRE : LES DINOSAURES

Lorsque les premiers fossiles de T. rex ont été découverts, les scientifiques les considéraient comme des solitaires vicieux. Mise au jour par Barnum Brown en 1908, AMNH 5027 a été trouvée seule. À l’époque, il était facile de décrire le T. rex comme un reclus royal qui avait régné sur son milieu aujourd’hui disparu. En 1915, le paléontologue William Diller Matthew écrit que de tels dinosaures « marchaient ou courraient sur leurs pattes arrière ; chez la plupart d’entre eux, les membres antérieurs étaient assez inadaptés pour soutenir le poids du corps et devaient être uniquement utilisés pour se battre ou déchiqueter une proie ». Le dinosaure ne vivait que pour manger et toute rencontre entre tyrannosaures menait vraisemblablement à la bagarre.

Sur la base de l’abondance de fossiles de T. rex dans des roches datant de 66 à 68 millions d’années et des données sur les besoins écologiques du reptile, les paléontologues estiment que la population de T. rex fut un temps d’environ 20 000 individus. Un chiffre impressionnant pour des dinosaures géants dont l’aire de répartition s’étendait du sud du Canada au Texas actuels. Mais ce n’est que récemment que nous avons commencé à comprendre pourquoi les T. rex se rencontraient et ce qui se passait lorsque c’était le cas.

Plus d’un siècle après la découverte du T. rex, les paléontologues peuvent affirmer qu’ils ont principalement vécu seuls, mais aussi qu’ils se sont battus, se sont fait la cour et ont élevé leurs petits pendant plus de deux millions d’années avant qu’un astéroïde ne mette fin à tout ça. À partir du moment où les paléontologues ont cessé de percevoir le T. rex comme un monstre toujours affamé, ils ont pu prendre la pleine mesure de sa vie sociale complexe.

Pour commencer, intéressons-nous aux éléments de preuve qui étayent leur vie en solitaire. Ce que nous savons de la manière dont les T. rex socialisaient, nous l’avons appris de leurs dents, de leurs os, ainsi que de leurs empreintes et traces. Une série d’empreintes à trois doigts, des marques de dents sur les squelettes ou des fèces de tyrannosaure, tous sont des exemples de traces fossiles. Une telle diversité de fossiles témoigne de ce que ces animaux préhistoriques ont laissé sur Terre, et donc de leurs comportements. Un ensemble de cinq traces de T. rex mis au jour dans le Dakota du Nord a ainsi permis de découvrir que le carnivore se déplaçait sans se presser à une vitesse de 6,5 km/h.

Les traces mises au jour suggèrent effectivement que le T. rex se déplaçait souvent seul. Les scientifiques n’ont, pour l’heure, découvert qu’environ cinq ensembles de traces du dinosaure. La première, seule et immense, a été mise au jour au Nouveau-Mexique et décrite en 1994. Ce n’est que cette année, plus de 120 ans après que le T. rex a été nommé, que les spécialistes ont dévoilé une série de pistes appartenant à l’espèce. Outre le fait que la plupart des squelettes de T. rex correspondent à des individus seuls, les rares traces découvertes laissent entendre que les adultes se comportaient sans doute comme des félins, aimant passer du temps seul. Si les premières espèces de tyrannosaures se regroupaient de temps à autre, rien ne prouve pour l’heure que c’était aussi le cas chez le T. rex.

Cette vie quelque peu solitaire était peut-être adaptée au reptile. Les dinosaures étaient énormes. Certains adultes dépassaient les 12 m de long et pesaient plus de neuf tonnes. Leur puissante mâchoire était capable de transpercer et de briser les os. Des muscles en lambeaux et des éclats d’os ont ainsi été découverts dans les excréments d’un T. rex, ce qui laisse imaginer la facilité avec laquelle ils pouvaient désarticuler une carcasse. Entre les petits dinosaures, les jeunes dinosaures à bec de canard ou à corne, et les carcasses d’herbivores trop imposants pour les chasser, les adultes T. rex pouvaient se nourrir sans avoir besoin d’élaborer des stratégies de coopération. Ils n’étaient d’ailleurs peut-être pas vraiment disposés à partager, vu leur gros estomac à remplir.

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AMNH 5027, un Tyrannosaurus rex exposé au Muséum américain d’histoire naturelle, a inspiré le nouveau livre de Riley Black, contributrice de National Geographic, qui s’intitule « Tyrant Lizard Queen: The Love, Life, and Terror of Earth’s Greatest Carnivore ».

PHOTOGRAPHIE DE Daniel Kim, AMNH

AMNH 5027, un Tyrannosaurus rex exposé au Muséum américain d’histoire naturelle, a inspiré le nouveau livre de Riley Black, contributrice de National Geographic, qui s’intitule « Tyrant Lizard Queen: The Love, Life, and Terror of Earth’s Greatest Carnivore ».

PHOTOGRAPHIE DE Daniel Kim, AMNH

Les os présentant des marques, un autre type de trace fossile, révèlent le côté social de ces carnivores en montrant ce qu’il se passait lorsqu’ils se rencontraient. Les écorchures visibles sur les os de T. rex témoignent, et c’est troublant, du fait que ces dinosaures pouvaient être cannibales. Environ la moitié des crânes de grands tyrannosaures présentent des plaies perforantes guéries. Le T. rex et les dinosaures de la même famille se prêtaient suffisamment souvent au cannibalisme pour que des dizaines de crânes endommagés aient été retrouvés à ce jour.

L’emplacement des plaies fait sens. Le T. rex et les autres dinosaures apparentés ont développé de grosses têtes dotées de muscles puissants permettant de fermer la mâchoire. Pour ne pas être déséquilibrés, leurs pattes avant sont devenues plus petites avec l’évolution, se rapprochant ainsi du corps. Lorsque deux T. rex s’affrontaient, après avoir découvert la même carcasse de tricératops par exemple, leur gueule était l’arme de choix pour résoudre le conflit. La mâchoire de l’espèce ayant évolué pour pouvoir briser les os, les T. rex étaient tout aussi vulnérables face aux morsures infligées par leurs congénères que les petits herbivores. Les os consolidés indiquent que le T. rex survivait souvent à ces rencontres, mais les tissus gonflés et infectés dans leur nez et au niveau de leur mâchoire devaient être extrêmement douloureux.

Toutes les interactions sociales entre deux tyrannosaures n’étaient pas hostiles. Même si les nids, les œufs et les bébés de T. rex sont encore plus rares que les empreintes de ces dinosaures, les comportements d’autres théropodes, des oiseaux modernes et des crocodiles actuels nous donnent, à moi et quelques autres paléontologues, toutes les raisons de croire que le T. rex s’occupait de son nid et veillait sur sa progéniture pendant une certaine période, à l’instar des alligators.

Lorsque les preuves fossiles directes sont difficiles à trouver, comme c’est le cas avec le comportement nidificateur du T. rex, les paléontologues ont souvent recours à une approche appelée « encadrement phylogénétique ». Voici comment cela fonctionne : les oiseaux sont les seuls dinosaures encore en vie ; les alligators et les crocodiles sont les animaux non aviaires les plus proches des dinosaures encore vivants en tant que groupe ; si les oiseaux et les crocodiliens partagent une caractéristique, alors de nombreux dinosaures la présentaient également.

Les parents oiseaux de la plupart des espèces font attention à leur nid et leurs oisillons. Il en va de même pour les alligators et les crocodiles, qui tiennent les charognards à distance de leur nid et élèvent leurs petits pendant au moins un an. Les données actuelles suggèrent que le T. rex avait le même comportement ; les parents tyrannosaures restaient à proximité de leurs nids et de leurs jeunes suffisamment longtemps pour que ces derniers grandissent assez pour pouvoir se nourrir seuls par la suite. Et pour construire ces nids remplis d’œufs, le T. rex devait pouvoir s’entendre suffisamment longtemps avec les autres membres de son espèce.

Quelles que soient les interactions des T. rex au quotidien, au moins un scénario exigeait des interactions sociales. Comme tous les dinosaures, le T. rex pondait des œufs. Et ces derniers étaient le résultat d’une parade nuptiale et d’un accouplement, qui nécessitaient de ces dinosaures tyranniques de se montrer sous leur meilleur jour, pendant un bref moment.

Jusqu’en 2016, les paléontologues ignoraient la forme que prenaient la parade nuptiale et l’accouplement chez les dinosaures. Il y a environ 100 millions d’années, dans l’actuel Colorado, de grands dinosaures similaires au T. rex se sont rassemblés pour gratter le sol. Ils ont ainsi formé des dépressions, qui ressemblaient presque à des nids, peut-être pour que les animaux puissent démontrer leurs aptitudes à construire de telles structures. Il s’agissait en réalité d’une arène de parade nuptiale du Crétacé, où se donnaient en spectacle des dinosaures aux griffes acérées. Les scientifiques ont découvert des sites similaires dans des roches datant du Crétacé au Canada et en Corée du Sud. Cette technique de séduction serait donc assez répandue chez les théropodes.

Pour l’heure, les spécialistes n’ont pas mis au jour de tels sites dans les roches datant de l’époque du T. rex. Mais ils savent désormais quoi chercher. Le fait que des dinosaures carnivores de grande et de petite taille aient fabriqué ces arènes de parade nuptiale laisse à penser qu’il s’agissait d’une forme fréquente de séduction chez ces animaux. Et nous l’observons encore aujourd’hui. Les oiseaux qui nichent au sol, comme les macareux, les limicoles et même les perroquets réalisent de faux nids en grattant le sol comme les dinosaures le faisaient il y a fort longtemps. Les griffures indiquent que les dinosaures se pavanaient autour de l’arène et qu’ils essayaient de s’impressionner les uns les autres, à l’instar de nombreux oiseaux. Le T. rex devait également le faire, d’une manière ou d’une autre.

Nous ne pouvons pas être sûrs que ce dinosaure bombait le torse et grattait le sol pour exciter ses partenaires potentiels. Mais c’est ainsi que j’aime imaginer AMNH 5027 lorsque je lui rends visite. Ce n'était pas simplement un carnivore déchiquetant de la chair. Elle a aussi dormi, bu de l’eau, vu la vie défiler devant ses yeux et, je suppose, partagé occasionnellement des moments d’affection avec un autre T. rex. Il est facile de faire une fixette sur ses dents. Ces mâchoires ont également permis à un animal de se nourrir, un animal qui faisait bien plus que chasser son prochain repas. J’imagine ma reine des tyrans, par une soirée chaude du Crétacé, gratter le sol tout en grondant en compagnie d’autres congénères qui se préparent à faire durer un peu plus longtemps l’âge des dinosaures.

Riley Black est journaliste indépendante spécialiste des questions scientifiques et vit aux États-Unis. Elle écrit régulièrement des articles sur les sciences, la paléontologie et l’histoire naturelle pour National Geographic. Son nouveau livre, intitulé Tyrant Lizard Queen: The Love, Life, and Terror of Earth’s Greatest Carnivore (non traduit en français), est à paraître en octobre 2026.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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