Les mosasaures étaient-ils les sprinteurs des mers du Crétacé ?
L’étude de la longueur de la queue et de la puissance musculaire des mosasaures révèle comment ces prédateurs pouvaient projeter leur corps avec une force dévastatrice.

Dans cette illustration, un Tylosaurus jaillit d’une mer agitée du Crétacé supérieur, propulsé par une puissante accélération générée par sa queue. Des chercheurs ont récemment utilisé un modèle mathématique et l’étude de fossiles conservés dans des musées pour montrer que ces reptiles marins s’appuyaient sur la souplesse de leur queue pour devenir de redoutables sprinteurs sous-marins.
Dans cette illustration, un Tylosaurus jaillit d’une mer agitée du Crétacé supérieur, propulsé par une puissante accélération générée par sa queue. Des chercheurs ont récemment utilisé un modèle mathématique et l’étude de fossiles conservés dans des musées pour montrer que ces reptiles marins s’appuyaient sur la souplesse de leur queue pour devenir de redoutables sprinteurs sous-marins.
Depuis la découverte des premiers squelettes de mosasaures bien conservés à la fin du 19ᵉ siècle, les paléontologues savent que ces grands reptiles marins à nageoires vivaient en pleine mer. Mais comme leur queue ne présentait pas les adaptations observées chez les requins ou les dauphins, on a longtemps pensé qu’ils nageaient comme de gigantesques crocodiles ou anguilles, en ondulant tout le corps. Or ce mode de locomotion génère une forte traînée, surtout chez les grands animaux, ce qui a conduit les chercheurs à considérer les mosasaures comme des nageurs relativement peu efficaces.
Dans les années 2010, une réévaluation de leur anatomie a toutefois bouleversé cette vision. Les chercheurs ont montré que le corps des mosasaures était relativement rigide et qu’une étude suggérait la présence d’une nageoire caudale rappelant celle des requins.
« Ils étaient probablement des nageurs bien plus efficaces et dynamiques qu’on ne le pensait auparavant », explique Kiersten Formoso, paléontologue spécialiste des vertébrés à l’université Rutgers, dans le New Jersey.
Spécialiste de morphologie fonctionnelle et de biomécanique, Kiersten Formoso s’est demandé jusqu’où cette efficacité pouvait aller. Avec ses collègues, elle a combiné des mesures prises sur des fossiles et des modèles mathématiques afin d’estimer la vitesse de propulsion des mosasaures et de comprendre comment différents membres du groupe s’étaient adaptés à des modes de chasse distincts. Leur étude, publiée dans la revue Current Biology, montre que certains mosasaures pouvaient atteindre près de 24 km/h lors d’attaques fulgurantes.
« Les gens sous-estiment vraiment à quel point une attaque en embuscade peut être terrifiante », souligne Kiersten Formoso. « Être percuté par l’un de ces mosasaures aurait ressemblé à un choc avec une voiture, voire un bus. »
Cette découverte apporte un nouvel éclairage sur les stratégies de chasse de certains des plus grands et des plus puissants reptiles prédateurs ayant jamais sillonné les océans.
Les mosasaures se répartissent en deux grandes lignées. Les Russellosaurinés possédaient une queue relativement longue et un museau effilé en forme de V. Les Mosasaurinés, eux, présentaient une queue plus courte et un museau plus robuste.
L’équipe a étudié deux représentants de chaque groupe : Tylosaurus proriger et Platecarpus pour les formes à longue queue ; Plotosaurus et une espèce encore non décrite de Mosasaurus pour les formes à queue plus courte.
Les chercheurs ont également extrapolé leurs résultats aux géants du groupe, notamment Tylosaurus rex et Mosasaurus hoffmannii, dont la taille approchait celle d’une baleine à bosse.
DES ATTAQUES PLUS RAPIDES QUE CELLES DU GRAND REQUIN BLANC
Les analyses suggèrent que les longues queues d’espèces telles que Platecarpus et Tylosaurus permettaient à leur nageoire caudale de se courber davantage avant de se détendre brutalement, générant des accélérations explosives. Selon les modèles, un Tylosaurus rex d’environ 14 mètres de long pouvait atteindre près de 24 km/h lors d’une seule propulsion de la queue. À titre de comparaison, le grand requin blanc, l’un des plus grands prédateurs marins actuels, atteint environ 18 km/h lors d’un sprint lui permettant parfois de jaillir hors de l’eau pour capturer un phoque.
Parmi les espèces étudiées, Platecarpus apparaît comme la plus rapide, suivi de Tylosaurus proriger, puis de Mosasaurus et enfin de Plotosaurus.
Selon Formoso, ces résultats confortent une hypothèse de longue date fondée sur l’usure des dents et la morphologie du crâne : les mosasaures à longue queue étaient probablement des prédateurs d’embuscade.
Ils se seraient dissimulés dans les mers peu profondes avant de bondir brusquement sur de gros poissons, des plésiosaures ou même d’autres mosasaures plus petits.
DES CHASSEURS DE PLEINE MER
Les mosasaures à queue courte n’étaient pas moins impressionnants. Même s’ils accéléraient moins vite, probablement autour de 4 à 5 mètres par seconde, leur morphologie semblait particulièrement adaptée à une nage durable en haute mer.
Les chercheurs pensent qu’ils pouvaient chasser à la manière des prédateurs océaniques modernes comme les thons, les makos ou les espadons. « Les mosasaurinés n’étaient absolument pas lents », souligne Formoso. « Je n’aimerais certainement pas me retrouver à quelques mètres d’un Mosasaurus, même avec ce que je sais aujourd’hui. »
Selon Mike Polcyn, spécialiste des mosasaures à la Southern Methodist University, qui n’a pas participé à l’étude, ces différences pourraient expliquer l’évolution du groupe. Les formes à longue queue ont été les premières à atteindre de grandes tailles et à dominer les mers peu profondes grâce à leurs tactiques d’embuscade.
Les mosasaurinés auraient alors colonisé les eaux plus ouvertes et développé une stratégie fondée sur la poursuite de leurs proies sur de longues distances. « Cette capacité à nager longtemps en tant que prédateur actif pourrait avoir fini par favoriser les grands Mosasaurus au détriment de Tylosaurus », explique-t-il.
UNE MÉTHODE PROMETTEUSE
Pour Amelia Zietlow, paléontologue au History Museum at the Castle dans le Wisconsin, l’étude constitue « une contribution précieuse à notre compréhension des mosasaures en tant qu’êtres vivants ».
Pour Kiersten Formoso, ce travail ne fait que commencer. Les mêmes méthodes pourraient désormais être appliquées à d’autres mosasaures, comme Prognathodon, doté de dents massives, ou Globidens, spécialisé dans le broyage des coquillages.
Elles pourraient même servir à étudier certains grands animaux marins actuels difficiles à observer directement, comme les rorquals boréaux.
« Ce sont de grands prédateurs qui jouent un rôle essentiel dans leurs écosystèmes respectifs », conclut Formoso. « Comprendre leur fonctionnement est absolument fascinant. »
Asher Elbein est un journaliste indépendant américain basé à Austin. Il écrit régulièrement pour National Geographic sur les animaux, la paléontologie et l’histoire naturelle.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
