Le « héron de l'enfer » livre de nouveaux indices sur les origines du spinosaure

Deux nouveaux parents du mystérieux dinosaure mettent en lumière les mouvements de ces prédateurs il y a plus de 120 millions d'années.

Publication 6 oct. 2021, 10:52 CEST
Dans cette vision d'artiste, le ciel noirci par un incendie sur une île de Wight du ...

Dans cette vision d'artiste, le ciel noirci par un incendie sur une île de Wight du Crétacé offre un décor théâtral à la présentation des deux nouveaux spinosauridés :  Ceratosuchops inferodios (premier plan) et Riparovenator milnerae.

ILLUSTRATION DE Anthony Hutchings

De nos jours, le sud-ouest de l'île de Wight offre une vue imprenable sur la mer, encadrée des falaises de grès qui caractérisent le littoral britannique. Il y a plus de 125 millions d'années en revanche, ce paysage ressemblait plutôt à une savane vallonnée, entrecoupée de rivières et de plaines inondables, l'habitat idéal pour deux nouveaux dinosaures à la carrure imposante et au crâne élancé rappelant celui du crocodile.

Présentés dans la revue Scientific Reports, les fossiles découverts sur l'île appartiennent à deux nouveaux types de spinosauridés, un groupe énigmatique de grands dinosaures prédateurs, célèbres pour leur ressemblance avec les crocodiles. En se basant sur la carrure de leurs cousins, les deux dinosaures devaient être du genre intimidant. Ils mesuraient chacun 8 m de long, du museau à la queue, et environ 2 m de haut à la hanche.

Les scientifiques leur ont donné des noms à la hauteur de cette réputation : Ceratosuchops inferodios, signifiant modestement « héron de l'enfer à cornes et tête de crocodile », inspiré de propositions suggérant que les spinosauridés étaient des prédateurs de rivage comme le sont aujourd'hui les hérons ; et Riparovenator milnerae, ou chasseur des rives de Milner, en hommage à Angela Milner, éminente spécialiste britannique des spinosauridés.

Les os des deux espèces sont fragmentaires, mais ils ajoutent une diversité cruciale aux rangs taxonomiques des spinosauridés, une espèce méconnue aux étranges propriétés anatomiques, comme leur museau de crocodile et les voiles géantes coiffant parfois leur dos.

La découverte de ces fossiles jette également la lumière sur l'évolution des spinosauridés en apportant de plus amples détails sur l'arbre phylogénétique du groupe. Cela pourra notamment aider les paléontologues qui étudient l'emblématique spinosaure, un dinosaure établi il y a plus de 95 millions d'années à travers les bassins fluviaux de ce qui est aujourd'hui devenu l'Afrique du Nord.

Pour l'auteur principal de l'étude, Chris Barker, candidat au doctorat de l'université de Southampton, ces travaux représentent le point culminant d'une vie de fascination pour les dinosaures carnivores. Enfant, il se rendait régulièrement au musée d'histoire naturelle de Londres pour admirer le moulage d'un spinosauridé, le Baryonyx, l'un des plus proches parents des nouvelles créatures découvertes par Barker.

« Être en mesure d'étudier ce qui me passionnait étant enfant, je dois avouer que c'est un privilège, » confie-t-il.

Les fossiles récemment présentés nous rappellent qu'il reste encore de nombreux dinosaures à découvrir. Ceratosuchops et Riparovenator proviennent de la formation du Wessex, elle-même comprise dans une couche de roches plus large que les paléontologues ratissent depuis les années 1800.

« De bien des façons, notre connaissance de la diversité des dinosaures en est encore à ses balbutiements, » déclare le paléontologue Tom Holtz de l'université du Maryland, également spécialiste des spinosauridés, non impliqué dans la nouvelle étude. « Nous sommes encore loin des limites, même pour les formations que nous considérons avoir bien étudiées ! »

 

LA CHASSE AUX SPINOSAURES

Bien que les fossiles de spinosauridés soient connus depuis plus d'un siècle, la reconstitution des animaux a demandé des décennies de travail. Les fossiles sont rares et souvent fragmentaires ; les premiers os de spinosaure mis au jour ont été détruits pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui a grandement entravé l'étude de la créature.

Le Spinosaurus en images

En 1986, les paléontologues britanniques Alan Charig et Angela Milner annonçaient la découverte d'un spinosauridé relativement complet dans la roche de Surrey, en Angleterre. L'animal aurait parcouru la région il y a 125 à 129 millions d'années. Ce fossile, baptisé Baryonyx walkeri, a permis de confirmer que les spinosauridés avaient un crâne fin semblable à celui du crocodile, de grandes griffes sur les membres antérieurs et une nuque longue et élancée. Baryonyx est aujourd'hui la référence en matière de spinosauridé, une base permettant de combler les lacunes des autres spécimens découverts en Espagne, au Brésil, en Thaïlande, au Maroc, au Niger et en Australie.

Depuis, les formations rocheuses du sud de l'Angleterre ont fourni les preuves que Baryonyx n'était pas l'unique spinosauridé à rôder dans les parages. Des dents de spinosauridés ont par exemple été mises au jour à travers la région dans une variété de formes et de tailles. Même s'il est possible que ces variations reflètent les différences entre individus de la même espèce, elles pourraient également indiquer la présence de différentes espèces dans les roches.

C'est alors qu'entre en scène Neil Gostling, biologiste de l'évolution à l'université de Southampton. Essayant de nouer un partenariat avec le Disnosaur Isle Museum de l'île de Wight, il apprend que le musée vient d'acquérir des fossiles mis au jour à Chilton Chine, un ravin côtier voisin entouré de falaises en grès. En 2019, Barker commence son doctorat sous la direction de Gostling et décide de s'intéresser aux fossiles pour sa thèse.

Pendant des années, Barker note soigneusement les nombreuses particularité anatomiques des différents os avant de comparer ces caractéristiques à celles de spinosauridés connus. En exécutant des modèles informatiques à partir de ces données, le doctorant et ses collègues découvrent que les ossements de l'île de Wight représentent deux types de spinosauridés, tous deux proches parents de Baryonyx et d'un spinosauridé du Niger appelé Suchomimus.

Approchant de la fin du projet, Barker, Gostling et leurs collègues se tournent alors vers leurs homologues pour trouver un nom à ces nouveaux dinosaures. À l'époque, la profession venait de perdre Angela Milner, décédée au mois d'août à l'âge de 73 ans et au terme d'une brillante carrière au musée d'histoire naturelle de Londres. Pour les chercheurs, il semblait logique de lui rendre hommage, indique Gostling. « C'est elle qui a attiré l'attention sur les spinosaures et en a fait un groupe que nous comprenons, un groupe qui compte. »

 

ÉTRANGES MIGRATIONS

Pour le moment, les données ne permettent pas de déterminer si Ceratosuchops, Riparovenator ou même Baryonyx ont vécu des périodes de chevauchement. Les os des nouveaux dinosaures sont tombés des falaises exposées, ce qui rend d'autant plus difficile l'identification des couches de roche dans laquelle ils étaient piégés, et donc leur datation précise. La meilleure estimation à l'heure actuelle est que les deux espèces auraient vécu entre 129 et 125 millions d'années en arrière, pendant le Crétacé.

L'étude ne manque toutefois pas de mettre en lumière les mouvements des spinosauridés à travers la planète. Lorsque Barker et ses collègues ont actualisé l'arbre phylogénétique du groupe, ils ont découvert que la plupart des espèces les plus anciennes, à la base de l'arbre, se partageaient l'Europe actuelle.

Cette découverte soutient l'idée selon laquelle la terre ancestrale des spinosauridés se situait dans l'hémisphère Nord, peut-être même en Europe. Le cas échéant, les dinosaures auraient migré au moins à deux reprises en Afrique : une première vague donnant naissance à Suchomimus au Niger, puis une seconde à laquelle aurait appartenu Spinosaurus et ses semblables nord-africains.

Cependant, l'avènement du règne des spinosauridés en Europe pose un dino-problème majeur. Pendant une grande partie de l'âge des dinosaures, l'Europe, l'Asie et l'Amérique du Nord étaient connectées, mais aucune trace fossile solide du groupe n'a jamais été retrouvée en Amérique du Nord.

L'absence de spinosauridés nord-américains est d'autant plus troublante que d'autres groupes de dinosaures n'avaient manifestement aucun problème à entreprendre le voyage entre l'Amérique du Nord et l'Asie à cette époque. Rien ne semble indiquer que l'Amérique du Nord n'était pas en mesure d'offrir un habitat aux spinosauridés. Pour ce qui est de la période, les formations rocheuses du Montana, du Wyoming, de l'Utah, du Texas et du Maryland auraient toutes pu accueillir des spinosauridés et en matière d'habitat, toutes contiennent des traces des milieux côtiers ou fluviaux peuplés par ces dinosaures.

« Il n'y a rien de spécial qui aurait pu les exclure, donc oui, c'est un curieux constat,» témoigne Holtz. « Une seule dent, c'est tout ce qu'il nous faut. »

De retour sur l'île de Wight, les travaux de Barker et Gostling sur les spinosauridés ne font que commencer. Barker attire notre attention sur le fait que les fossiles de Ceratosuchops et Riparovenator incluent des fragments de leurs boîtes crâniennes, ce qui pourrait apporter des informations sur la forme de leurs cerveaux après passage au scanner.

Ils ajoutent que l'île de Wight a produit bien d'autres fossiles de spinosauridés qui attendent d'être étudiés ; ces éléments seront conservés aux côtés de Ceratosuchops et Riparovenator par le musée Dinosaur Isle, de quoi faire de l'île de Wight une destination prisée des amateurs de science et autres férus de culture.

« On ne saurait trop insister sur l'importance d'avoir un véritable musée des dinosaures sur l'île de Wight, » soutient Gostling. « Les dinosaures de l'île ne sont pas envoyés aux quatre coins du monde. Ils sont étudiés et exposés à l'endroit même où ils ont été découverts. »

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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