Paléontologie : l'histoire du dragon retrouvé piégé dans la glace

La tête et le cou occupaient une place prépondérante dans le corps de ce reptile volant dont l'envergure atteignait les cinq mètres au bas mot.

De Michael Greshko
Une nouvelle étude parue dans la revue Journal of Vertebrate Paleontology présente un nouveau genre de ...
Une nouvelle étude parue dans la revue Journal of Vertebrate Paleontology présente un nouveau genre de ptérosaure baptisé Cryodrakon boreas, « dragon de glace des vents du nord ». L'envergure de ce reptile volant atteignait les cinq mètres et il aurait pu grandir pour dépasser les neuf mètres, la taille de son cousin Quetzalcoatlus northropi.
PHOTOGRAPHIE DE Illustration de David Maas

Dans les Badlands glacés d'Alberta, des paléontologues ont découvert un « dragon piégé dans la glace » : un nouveau genre de ptérosaure qui survolait autrefois les dinosaures et dont l'envergure impressionnante dépassait facilement les cinq mètres. Baptisé Cryodrakon boreas, ce reptile volant vivait dans l'actuel Canada il y a environ 76 millions d'années, pendant la période connue sous le nom de Crétacé.

« Lorsqu'il était en vie, l'animal était loin d'être un dragon de glace, » indique Mike Habib, coauteur de l'étude et paléontologue à l'université de Californie du Sud. « Il évoluait dans un paysage au climat raisonnablement tempéré… mais bien plus chaud que la région de Central Alberta ne l'est aujourd'hui. »

Les os du ptérosaure sont connus des scientifiques depuis près de trente ans mais il aura fallu attendre hier et l'annonce des chercheurs dans la revue Journal of Vertebrate Paleontology pour confirmer qu'il appartient bien à son propre genre.

« Pour moi, en tant que Canadienne qui travaille également sur les ptéorsaures, je trouve plutôt sympa d'avoir un nom bien défini pour un animal qui est dans les parages depuis un moment, » déclare la paléontogue Liz Martin-Silverstone, ingénieure de recherche à l'université de Bristol, qui n'a pas pris part à l'étude.

Comprendre : les dinosaures

Depuis longtemps, les paléontologues supposaient que ces fossiles appartenaient à un ptérosaure nommé Quetzalcoatlus northropi, nous informe Dave Hone, coauteur de l'étude et paléontologue à la Queen Mary University of London. Les deux animaux appartiennent à la famille des ptérosaures Azhdarchidae, facilement reconnaissables à leur long cou et leur grande tête.

Les Azhdarchidae sont également connus pour leur immense taille bien qu'aucun n'ait jamais atteint celle de l'immense Quetzalcoatlus. Lorsqu'il filait à travers le ciel du Texas, l'envergure de ce géant des airs dépassait les neuf mètres. Et lorsqu'il marchait au sol, comme le faisaient régulièrement les Azhdarchidae, il mesurait plus de 2,50 m à l'épaule, soit une taille similaire à celle de certaines girafes.

La découverte de Cryodrakon implique que l'Amérique du Nord abritait au moins deux genres de grands Azhdarchidae, ce qui permet d'accroître nos connaissances liées à la diversité de l'époque et à la façon dont les plus grandes créatures volantes au monde menaient leur vie.

 

UNE ÉTUDE SUBTILE

Le squelette partiel qui définit Cryodrakon a été excavé lors d'une fouille menée dans le parc provincial Dinosaur au Canada en 1992. Cependant, il aura fallu attendre plusieurs décennies pour percer le mystère de son identité en raison d'un paradoxe paléontologique : Quetzalcoatlus pourrait bien être à la fois le mieux et le moins bien connu des Azhdarchidae.

Bien que Q. northropi ait été décrit en 1975, seul un os de ses membres a pu être présenté de façon détaillée ; les scientifiques en charge des os du géant n'ont jamais eu l'occasion de publier le reste. Pendant quarante ans, le paléontologue Wann Langston a travaillé par intermittence sur la description, puis il est mort en 2013, laissant le travail inachevé. Une équipe internationale s'emploie actuellement à mettre un point final à ses travaux.

Pendant tout ce temps, les paléontologues d'Amérique du Nord étaient pris au piège. S'ils trouvaient des fragments de ce qui semblait être un grand Azhdarchidae, ils l'attribuaient provisoirement à Quetzalcoatlus, parce qu'ils n'en savaient pas assez à propos de ce dernier pour affirmer quoi que ce soit d'autre.

« On est face à cette étrange situation où Quetzalcoatlus est simplement le premier Azhdarchidae à recevoir un nom et devient donc par conséquent la définition même du groupe et pourtant il n'en existe pas de description détaillée, » explique Hone, qui décrit la situation comme « une boucle géante où il est impossible de résoudre correctement le problème. »

Deux avancées majeures ont permis aux scientifiques de s'extraire du cercle vicieux du Quetzalcoatlus. Au cours des quinze dernières années, les paléontologues ont découvert de nouveaux types d'Azhdarchidae en France, au Maroc, au Kazakhstan, en Hongrie, en Roumanie et ailleurs, ce qui a permis d'établir une bien meilleure base de référence pour la diversité au sein de ce groupe de ptérosaure. De plus, un petit nombre de chercheurs a depuis eu la chance de poser les yeux sur les fossiles de Quetzalcoatlus, notamment Habib, qui a pu en mesurer les os pour modéliser le vol de la créature.

Pour avoir un point de comparaison, Habib s'est rendu au musée royal Tyrrell de paléontologie pour observer le squelette partiel du ptérosaure découvert en 1992, dont l'un des membres est le mieux préservé au monde.

Au départ, cette créature avait surtout attiré l'attention à cause de ses cicatrices. Ses os ont été griffés et une dent y est incrustée, celle d'un charognard et plus particulièrement d'un cousin du vélociraptor selon toute vraisemblance. Habib remarqua toutefois d'autres caractéristiques étranges. Plus il comparait ce fossile canadien à ses mesures prises sur le Quetzalcoatlus, plus il soupçonnait que les deux spécimens n'appartenaient pas au même genre.

 

LES OS DE WESTEROS

Puisque les fossiles canadiens forment un squelette partiel, le collègue d'Habib, Hone, avait suffisamment de matière pour placer le ptérosaure sur l'arbre phylogénétique des Azhdarchidae. Il s'est ensuite intéressé aux vertèbres de la nuque dont les extrémités sont pneumatisées, c'est à dire percées d'alvéoles qui laissent entrer l'air à l'intérieur des os.

La configuration de cette pneumatisation peut aider les scientifiques à distinguer les espèces de ptérosaures. Et lorsque Habib, Hone et le paléontologue du musée royal Tyrrell François Therrien ont comparé les alvéoles des vertèbres de la nuque du ptérosaure canadien à celles des autres Azhdarchidae connus, ils se sont aperçus qu'elles étaient bien différentes.

En référence au climat moderne de la région où ce ptérosaure évoluait autrefois, ils ont décidé de nommer le nouveau genre Cryodrakon boreas, ou « dragon de glace des vents du nord ». Habib, fan de la série Game of Thrones, avait également suggéré Cryodrakon viserion, en référence à l'un des dragons de Daenerys Targaryen, d'une part en raison de sa découverte dans la glace et d'autre part pour les proportions dignes des monstres de la série que ce ptérosaure aurait atteint.

Le principal fossile de référence pour Cryodrakon appartenait à un ptérosaure dont l'envergure atteignait les cinq mètres. Toutefois, les chercheurs ont réalisé qu'un autre fossile du musée royal Tyrell (un cylindre d'os brisé long de cinq mètres) était en fait la portion médiane d'une vertèbre de la nuque provenant d'un Azhdarchidae dont l'envergure dépassait les neuf mètres.

Avec ses extrémités brisées, cette vertèbre avait échappé à une identification pendant des années : les paléontologues avaient même une fois tenté de le décrire comme étant l'os d'une patte. Parce qu'il est fragmenté, les chercheurs ne peuvent pas être certains que ce fossile est bien celui de Cryodrakon, mais la vertèbre de la nuque est assurément celle d'un Azhdarchidae et Cryodrakon est le seul Azhdarchidae connu de cette époque pour cette région.

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    « Il y a un Azhdarchidae dont l'envergure est comprise entre neuf et dix mètres dans cette formation ; on ne peut pas affirmer à 100 % que c'est exactement le même que celui que nous avons décrit, » précise Hone. « C'est comme si en allant en Afrique, vous trouviez une grande dent de félin ; c'est probablement celle d'un lion mais sans le reste du corps attaché, ça n'est qu'une dent ! »

    Martin-Silverstone rejoint cette approche prudente : « Je pense qu'ils ont raison, c'est la vertèbre d'une nuque d'Azhdarchidae ; j'ai vu ce spécimen et je suis complètement d'accord avec eux quant à sa nature, » affirme-t-elle. « Toutefois, je serais plus réservée quant à son attribution au genre Cryodrakon, parce qu'il n'y a rien qui permet d'en dire autant. »

    De plus amples recherches sur Cryodrakon permettraient de percer le mystère et apporteraient des informations plus détaillées sur le mode de vie de ce ptérosaure. Habib, par exemple, souhaite continuer d'utiliser les mesures du membre pour déterminer sa façon de voler ; rappelons que c'est ce projet qui a permis de lever le voile sur le dragon de glace à la base.

    De futures analyses pourraient même permettre d'analyser plus en profondeur les os du ptérosaure. Paléontologue non impliquée dans l'étude et rattachée à l'Universidade Federal do Espírito Santo (UFES) au Brésil, Taissa Rodrigues affirme que le prélèvement de fines sections des os de Cryodrakon pourraient révéler la façon dont le ptérosaure a évolué depuis son éclosion jusqu'à l'âge adulte. La découverte de futurs fossiles, ajoute-t-elle, permettrait aux scientifiques de savoir si la taille de Cryodrakon variait selon son sexe.

    « C'est incroyable de voir à quel point nous pouvons remonter dans le temps, » conclut-elle.

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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