Une nouvelle espèce de primates pourrait redessiner l’arbre généalogique des grands singes

Une mâchoire vieille de 18 millions d’années découverte en Égypte remet en question l’idée reçue qui veut que l’Afrique de l’Est soit le berceau de nos ancêtres, les grands singes modernes.

De Tim Vernimmen
Publication 28 mars 2026, 09:08 CET
Illustration représentant Masripithecus moghraensis, premier fossile de grand singe découvert en Afrique du Nord, qui aurait 17 ...

Illustration représentant Masripithecus moghraensis, premier fossile de grand singe découvert en Afrique du Nord, qui aurait 17 à 18 millions d’années. Sa découverte fournit un nouvel aperçu de la dispersion des grands singes à partir de l’Afrique jusqu’en Eurasie au Miocène supérieur.

ILLUSTRATION DE Mauricio Antón

La plupart des fossiles anciens de grands singes mis au jour par les paléontologues proviennent d’Afrique de l’Est, de régions situées près des forêts où certains chimpanzés et gorilles vivent encore aujourd’hui. D’après les archives fossiles, nous savons qu’il y a 14 à 16 millions d’années, au Miocène moyen, les ancêtres de ces grands singes migrèrent de l’Afrique vers l’Eurasie.

Il y a peu, en Égypte, des chercheurs ont découvert le premier grand singe fossilisé d’Afrique du Nord, ou du moins un fragment de sa mâchoire inférieure et certaines de ses dents. Ces fossiles auraient 17 à 18 millions d’années, ce qui les ferait remonter au Miocène inférieur, c’est-à-dire à une date qui précède la dispersion en Eurasie. Selon les scientifiques, le grand singe qui vient d’être découvert, nommé Masripithecus moghraensis, est similaire à ce à quoi l’ancêtre de tous les hominoïdes, le groupe qui inclut les gibbons, les orangs-outans, les gorilles, les chimpanzés, les bonobos et les humains, aurait ressemblé, selon leurs prédictions.

Ces résultats, publiés jeudi dans la revue Science, suggèrent que les ancêtres des grands singes modernes apparurent peut-être d’abord en Afrique du Nord plutôt qu’en Afrique de l’Est avant de migrer vers l’Eurasie, et enrichissent notre compréhension de l’évolution des premiers grands singes.

Parmi les fossiles d’hominoïdes connus, « nous croyons qu’il s’agit du plus proche cousin des grands singes vivants et de leurs ancêtres », révèle Shorouq Al-Ashqar, paléontologue de l’Université de Mansourah et co-autrice de la nouvelle étude.

 

MÂCHOIRE ÉPARPILLÉE FAÇON PUZZLE

Au printemps 2024, Hesham Sallam, explorateur National Geographic et paléontologue lui aussi à l’Université de Mansourah, s’est aventuré avec son équipe dans la vallée aride du Ouadi Maghara, dans le nord de l’Égypte. Bien qu’ils aient caressé l’espoir de tomber sur un fossile de grand singe, cela semblait un trop grand défi peut-être : on avait bien découvert des fossiles de singes dans la région, mais de grands singes ? Jamais.

Pourtant, un jour, alors que Hesham Sallam étudiait un fragment de mandibule d’aspect étrange, Shorouq Al-Ashqar lui a montré un autre fragment de mâchoire fossilisée et lui a annoncé calmement : « Docteur Hesham, nous avons trouvé un grand singe. »

Hesham Sallam a examiné l’os, puis acquiescé. « Cela nous ressemble », a-t-il dit, avec un tel enthousiasme qu’il en a oublié la mâchoire fossilisée qu’il venait de découvrir.

Des membres de l’équipe du laboratoire de Heshem Sallam dans la région du Ouadi Maghara, dans ...

Des membres de l’équipe du laboratoire de Heshem Sallam dans la région du Ouadi Maghara, dans le nord de l’Égypte. En arrière-plan, on voit Hesham Sallam ; à gauche, Shorouq Al-Ashqar et Hossam Elsaka. Des chameaux ont accompagné l’équipe durant toute l’expédition.

PHOTOGRAPHIE DE Professeur Hesham Sallam

Alors que Shorouq Al-Ashqar commençait à se documenter davantage sur les fossiles de grands singes, elle s’est souvenue du fossile oublié de Hesham Sallam et a demandé autour d’elle si quelqu’un l’avait pris en photo. Par chance, c’était le cas, et comme on pouvait s’y attendre, elle s’est rendue compte qu’il appartenait à la même mâchoire de grand singe ancien, quoique à un individu différent.

Les chercheurs ont décrit les deux parties de la mâchoire et une poignée de dents comme appartenant à un nouveau genre qu’ils ont nommé Masripithecus, du nom arabe de l’Égypte, « Masr », et du grec « pithekos », pour singe, et donc à une nouvelle espèce nommée moghraensis, du nom du Ouadi Maghara, où elle a été découverte. Selon Shorouq Al-Ashqar, avec leurs couronnes basses et fortement plissées et leur émail épais, les molaires de M. moghraensis semblent parfaitement adaptées pour broyer les fruits, les noix et les graines les plus dures qu’elle pouvait se procurer quand les temps étaient durs dans les forêts humides saisonnières où l’espèce vivait autrefois.

 

« L’AUBE DES GRANDS SINGES »

M. moghraensis ressemblait à « une mosaïque entre des grands singes est-africains et des grands singes eurasiens ultérieurs », explique Hesham Sallam.

Cette impression est étayée par une analyse complexe réalisée par lui et ses collègues qui compare de nombreux fossiles de grands singes, ainsi que par des mesures et des données génétiques de grands singes d’aujourd’hui qui montrent que M. moghraensis pourrait beaucoup ressembler aux ancêtres de tous les grands singes vivants, qui auraient vécu il y a cinq millions d’années.

Cela signifie que le groupe a très bien pu voir le jour dans le nord-est de l’Afrique, puis se propager en Europe et en Asie, ce qui redessinerait la carte la plus probable de l’ascension des grands singes modernes.

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    Fragment de mandibule de Masripithecus moghraensis avec la troisième molaire droite au moment de sa découverte.

    Fragment de mandibule de Masripithecus moghraensis avec la troisième molaire droite au moment de sa découverte.

    PHOTOGRAPHIE DE Professeur Hesham Sallam

    Pour reprendre les mots de Hesham Sallam, ces jours constituèrent « l’aube des grands singes ». Dès que le niveau de la mer chuta et que des ponts terrestres émergèrent, les grands singes commencèrent à se répandre dans toute l’Eurasie, donnant naissance à une multitude d’espèces en cours de route.

    « Il est bien connu que le registre fossile des hominoïdes en Afrique est géographiquement très biaisé », rappelle David Alba, paléontologue de l’Université de Barcelone qui n’a pas pris part à l’étude mais a rédigé un commentaire d’accompagnement. « On sait également qu’ils étaient présents en Arabie Saoudite quelque temps plus tard, donc les trouver en Afrique du Nord à ce moment est très important, mais pas totalement inattendu. »

    Il dit être davantage surpris par l’analyse qui suggère que M. moghraensis est plus apparenté aux grands singes modernes qu’à des fossiles du même âge de grands singes éteints d’Afrique de l’Est. Mais, ajoute-t-il, il a jusqu’à ce jour été « très difficile » de reconstituer les rapports entre les grands singes du Miocène, et beaucoup d’incertitudes demeurent.

    Selon Ellen Miller, paléoanthropologue de l’Université de Wake Forest et exploratrice National Geographic qui a travaillé au Ouadi Maghara mais n’est pas impliquée dans la présente étude, beaucoup de fossiles de Maghara sont brisés, et la découverte d’un fossile aussi bien conservé est donc surprenante et particulièrement bienvenue.

    « Presque tout ce que nous savons sur les grands singes du Miocène supérieur provient de sites d’Afrique de l’Est, et puis on connaît beaucoup de grands singes de sites du Miocène moyen en Eurasie, explique-t-elle. Donc la découverte de Masripithecus donne envie de tracer des flèches sur les cartes. »

    Un itinéraire d’expansion des grands singes à travers l’Égypte pourrait être confirmé par de futurs travaux, ajoute-t-elle, « mais une nouvelle découverte telle que celle-ci est toujours le début du travail, non la fin. » 

    Hesham Sallam est du même avis. « Je suis sûr qu’il reste encore beaucoup de fossiles à découvrir dans cette zone et au-delà, conclut-il. Nous avons ouvert une grande fenêtre pour que tout le monde commence à regarder au-delà de l’Afrique de l’Est. »

    Comprendre : les origines de l'Homme

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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