Voyage

New York : la balade des gratte-ciel

L'âme et l'histoire de la ville se dévoilent à 100, 200, 500 mètres dans les airs. Jeudi, 9 novembre

De Marie-Amélie Carpio-Bernardeau

« I want to be a part of it, New York, New York... » Je viens d’arriver et Sinatra s’invite dans ma tête. À peine le temps de fredonner la chute que je manque moi-même de choir sur le bitume, heurtée par un passant venant en sens inverse. Précepte de survie numéro un sur les trottoirs de Manhattan, à la sortie des bureaux : s’insérer dans le flot des piétons, serrer sa droite et regarder devant soi. On a beau connaître les règles, la verticalité des lieux vous happe malgré vous, et vous ramène inexorablement tête penchée, le nez en l’air. « New York, New... »

Deuxième choc. « Vous avez failli me tuer ! », s’exclame l’autochtone bousculé mais amusé. Solliciter ses cervicales pour admirer l’architecture trahit immanquablement le touriste.

Pour voir la ville comme un local, il faut vivre perché. Investir les rooftops, ces bars et restaurants qui parsèment ses toits. L’écrivain Adam Gopnik, collaborateur du New Yorker, les tient pour une expérience fondamentale de la métropole, dont il compare les habitants à des marins se saluant depuis le mât de leurs bateaux respectifs. « On vit toujours à 100 km/h. Se poser en hauteur, c’est un peu comme être en vacances », me confie une attachée de presse. Direction le salon de Ning, le bar-terrasse du Peninsula Hotel, au croisement de la 5e avenue et de la 55e ouest. On pense d’abord avoir choisi une plateforme bien modeste, à voir l’élévation des buildings alentour (la Trump Tower ou le 432 Park Avenue, une baguette de 426 m, la plus haute des tours résidentielles de New York). Erreur. Il suffit de se pencher à la balustrade pour réaliser que la terrasse est un nid d’aigle. Et prendre du même coup la mesure de la folie des hauteurs.

« The sky is the limit », dit-on dans cette cité où la taille des gratte-ciel est indexée sur le cours du dollar et la foi de l’Amérique en l’avenir. La « ville debout » de Louis-Ferdinand Céline, première vision des migrants qui débarquaient jadis en rangs serrés à Ellis Island, est, plus qu’un programme architectural, une illustration littérale du rêve américain et de sa promesse d’ascension sociale. Après le marasme des années 1970-1980, qui avait mué Manhattan en un coupe-gorge, le nouveau boom financier et immobilier a signé la reprise de la « course vers le ciel ». Le 432 Park Avenue et le One WTC (bâti sur les cendres du World Trade Center, et devenu le plus haut bâtiment de l’hémisphère Nord ) comptent parmi les derniers-nés. Pareils accès de fièvre bâtisseuse frappent périodiquement New York.

Dès 1904, Henry James, de retour au pays après vingt ans d’absence, restait saisi devant les nouveaux buildings, dans un mélange de fascination-répulsion pour ces « extravagantes épingles plantées dans un coussin qui en était déjà trop hérissé ». À l’époque, l’invention de l’ascenseur et des ossatures en acier, conjuguée à la pression foncière, avait déterminé le destin vertical de la ville. Le Flatiron est le plus beau vestige de la période. Du haut de ses 87 m, il était, à son inauguration en 1902, le plus haut building à l’extérieur de Wall Street. À ses abords immédiats, l’obsession pour la rationalisation de l’espace s’incline devant les impératifs de la contemplation : deux esplanades ont été aménagées autour, avec tables, chaises et chargeurs de téléphone, pour prévenir tout épuisement de batteries dû à un excès de selfies devant le mythe architectural. C’est que le Flatiron est un vrai bijou, avec son allure de palais de la Renaissance italienne, revu et corrigé par la topographie new-yorkaise. L’intersection entre Broadway et la 5e avenue lui donnent un profil inimitable, « comme la proue d’un paquebot monstrueux, l’image d’une Amérique nouvelle encore en gestation », disait de lui le photographe Alfred Stieglitz.

Une forme de « fer à repasser », « flat iron », qui marqua tant les esprits qu’elle valut au building, initialement appelé Fuller, d’être rebaptisé. Dans le hall, accessible au public, des photographies d’époque retracent sa construction, accompagnées de la une du magazine Leslie’s weekly de février 1902, qui titre sur le « dangereux couloir de tornade autour du Flatiron ». Selon la légende, les habitants étaient persuadés que le building allait être emporté par les vents.

Onze ans seulement séparent la construction du Flatiron de celle du Woolworth Building, dans Wall Street, mais, déjà, les gratte-ciel ont changé de dimension. Badauds s’abstenir. Les touristes sans rendez-vous sont indésirables au Woolworth Building, signale un panneau à l’entrée. « Dans les années 1990, il y avait tant
de touristes dans le lobby que les employés avaient du mal à arriver jusqu’aux ascenseurs », explique Barbara Cristen, mon guide, au seuil du bâtiment, un monumental édifice néogothique de 241 m de haut, aux tourelles parées de pinacles et de gargouilles, et flanqué d’une entrée digne d’un portail d’église.

En pénétrant à l’intérieur, on reste bouche bée : répartis selon un plan en croix, des murs et des colonnades en marbre fauve s’élèvent à d’improbables hauteurs, jusqu’à des coupoles tapissées de mosaïques étincelantes. À mi-chemin, empruntant à la tradition des bâtisseurs médiévaux, des mascarons représentent les maîtres d’œuvre, dont Cass Gilbert, l’architecte, et Frank Woolworth, le commanditaire, sculpté en train de compter son argent. « L’immeuble nous transporte dans un autre monde. Quand il a été inauguré, il a été tout de suite identifié à une cathédrale du commerce. » C’est aussi un monument à la gloire de Woolworth, obscur commis devenu millionnaire grâce à la vente d’articles bon marché. Le bâtiment est à la démesure du personnage. « Il entendait s’inscrire dans l’histoire commerciale du monde, comme fondateur d’un empire parmi d’autres », précise Barbara Cristen, désignant un plafond où ses initiales alternent avec les noms des grandes puissances de l’histoire, France, Prusse, Grande-Bretagne, Russie...

Pour mégalomane, l’homme n’en était pas moins d’abord un pragmatique. Si le building abritait le siège de sa société, la plupart des étages étaient loués à des entreprises.

Un souci de rentabilité qu’eurent en partage tous les magnats qui semèrent des gratte-ciel dans la ville : Chrysler, Rockefeller, John Raskob ... « New York ne s’est pas construite en hauteur par orgueil démesuré.»

L’immobilier est en quelque sorte la ressource naturelle de la ville, et personne ne prend de risques en la matière », m’explique Jordan Auslander, un ancien urbaniste. « Contrairement à ce que les gens imaginent, les gratte-ciel ne sont pas l’expression d’un ego, le produit d’une exubérance irrationnelle. Il y a peut-être 1 % de vérité là-dedans. Pour les 99 % restants, ce sont des machines qui servent à faire de l’argent », renchérit Carol Willis, fondatrice et directrice du Skyscraper Museum.
La spéculation était le maître mot des bâtisseurs. Chaque étage supplémentaire faisait grimper les loyers, d’où les compétitions épiques entre architectes qui émaillèrent l’âge d’or des gratte-ciel, dans les années 1920-1930. Ces joutes manifestaient aussi la vitalité fiévreuse du New York des années folles, cette course aux plaisirs et à l’argent, noyée dans les vapeurs d’alcool des speakeasies, ces bars clandestins nés de la Prohibition. L’Art déco en fut l’expression architecturale. Ce courant, dont la richesse des matériaux et l’épure formelle entendaient exprimer la modernité de l’ère industrielle, a donné trois de ses buildings les plus iconiques à Manhattan : le Chrysler, l’Empire State Building et le Rockefeller Center.

Lorsque je me promène dans Manhattan, je cherche toujours du regard le Chrysler. Il me faut un moment pour retrouver mon point de vue idéal, à l’angle de la 41e rue et de Lexington avenue, assez près pour profiter des détails, à la gloire de la marque automobile : les gargouilles en forme d’aigle, inspirées des ornements des capots des voitures, qui veillent sur lui, et surtout le dôme d’acier ouvragé, dont les arcs superposés reproduisent un empilement d’enjoliveurs. Le hall vaut le détour. Marbre rouge et bois exotique aux murs, ascenseurs décorés de formes géométriques en marqueterie... Le lobby offre un condensé du répertoire Art déco. Le chantier fut contemporain de celui de la Bank of Manhattan. Les ouvriers s’épiaient, tandis que les architectes révisaient leurs plans, multipliant les étages. Le Chrysler remporta finalement la partie, avec l’ajout à la dernière minute et à la surprise générale d’une flèche de 12 étages, construite dans le plus grand secret. Culminant à 319 m, il devint le plus haut immeuble du monde en 1930, record soufflé de 129 m un an plus tard par l’Empire State Building. L’orgueilleuse silhouette, fondée sur des retraits successifs, allait dominer à son tour Manhattan pendant trente-et-un ans, jusqu’à la construction du World Trade Center. « La forme de l’Empire State Building est un pur produit des dispositions de la Zoning Law de 1916 », précise Carol Willis. 

À l’origine de celle-ci, l’Equitable Building, colosse architectural rectiligne de 169 m de haut, qui plongea son voisinage dans la pénombre en 1915. Les habitants tombèrent d’accord et à bras raccourcis sur la mairie pour empêcher le scénario de se reproduire. S’ensuivit une nouvelle loi, imposant des retraits aux buildings, qui allait être à l’origine de l’allure de pièces montées qu’ont nombre de gratte-ciel de la ville.

Les guides de voyage sont formels : il faut venir très tôt ou très tard. 22 h 30 semblait une bonne option. Raté. Deux cent cinquante personnes me précèdent à l’intérieur de l’Empire State Building. L’observatoire du 86e étage flirte avec l’engorgement.

Il faut attendre minuit pour qu’il se vide et que la plateforme à 360 ° soit presque à moi. La vue offre une image saisissante du parfait quadrillage de la ville, à peine contrarié par Broadway, seul vestige de la topographie originelle de Midtown à avoir échappé à la mise en coupe rectiligne de la ville. L’artère des théâtres et des journaux se coule dans une piste indienne immémoriale. Au loin, les buildings semblent empilés les uns sur les autres comme des Lego. Le spectacle de leurs myriades de fenêtres illuminées sur l’obscurité a des allures de toile pointilliste. Parfait symbole de cette ville qui ne dort jamais. L’ancien maire, Michael Bloomberg, avait bien tenté de lancer un plan silent night (nuit calme)... Les habitants en rient encore. L’Empire State Building lui-même semble jouer les noctambules, qui se pare chaque soir de lumières différentes au gré des événements du calendrier. Il n’est guère qu’en 2004 qu’il abandonnait ses habits de lumière pour quinze minutes, le temps d’un hommage à Fay Wray, l’actrice principale du premier King Kong, qui venait de décéder. Le passage du gorille par le building en 1933 l’a fait entrer dans la légende. À défaut d’attirer les locataires.

Contrairement aux prévisions optimistes de John Raskob, son commanditaire, qui fit fortune en développant le crédit à la consommation, la crise économique s’enlisa dans la Grande Dépression, et l’immeuble, surnommé moqueusement l’« Empty (vide) State Building » ne fut rentable qu’à partir des années 1950. Il eut néanmoins un mérite : coûter moins cher que prévu, le chômage fournissant des bataillons d’ouvriers bon marché. Dans le Rockefeller Center, des photos d’époque rendent un bref hommage à ces funambules de la construction, soutiers du miracle vertical new yorkais, qui élevaient les gratte-ciel sans peur et sans filet. Et les touristes sont invités à jouer les sky boys (ouvriers du ciel) pour la photo souvenir, assis sur une poutrelle devant une image de la skyline. « Next, ready, smile, fall ! (Au suivant, prêt, souriez, tombez !) », enchaîne avec une jovialité impérieuse la photographe, postée sur un passage obligé vers les ascenseurs.

Au sommet de la tour d’observation, la rumeur de la ville semble s’être dissoute dans l’atmosphère. Un calme saisissant règne sur la plateforme à la vue imprenable sur Central Park et l’Empire State Building, avec le mugissement du vent pour toute bande son. De retour au pied du bâtiment, le rythme s’accélère. Débit de mitraillette, blague facile et bagout inépuisable, Aaron nous fait faire le tour du propriétaire, un complexe de dix-neuf bâtiments, premier du genre à associer bureaux, loisirs et magasins. « Rockefeller Junior avait eu une éducation très puritaine. Il ne faisait pas la fête, ne fumait pas, ne buvait pas, ne pariait pas d’argent, n’aimait pas l’art moderne, qu’il jugeait pornographique, mais peu importe, parce que sa femme, Abby, faisait tout ça à sa place ! C’est à elle que l’on doit les silhouettes dénudées qui décorent les buildings », raconte le guide, avant de nous entraîner tambour battant devant la modeste boulangerie d’un vieux bâtiment en brique mitoyen du complexe. « Junior a racheté toute une partie du quartier pour construire le centre, mais deux propriétaires ont refusé de vendre, un speakeasy et un marchand de cigares, s’il bien qu’il a fini cerné par deux choses qu’il exécrait. »

Autres temps, autres mœurs. L’écologie est le nouveau mantra de la construction à New York. Les immeubles qui surgissent désormais du ventre de Manhattan ont intégré le développement durable à leur cahier des charges. « Depuis une dizaine d’années, il y a une petite révolution culturelle. On commence à recycler. L’ancien maire, Michael Bloomberg, a fait la promotion des pistes cyclables, toutes les berges de Manhattan en ont et, depuis vingt-cinq ans, il existe des citybikes, le Vélib’ local », nous explique Elise Goujon, une Française expatriée, qui organise des visites guidées de la ville. Elle me conseille maintenant d’aller faire un tour à la Bank of America Tower, à l’angle de la 6e avenue et de la 42e rue. 

Construite avec des matériaux recyclés, pourvue de générateurs éoliens et d’un système de récupération des eaux de pluie, cette tour de verre est l’un des ambassadeurs de l’architecture verte. Sur place, je remercie Élise pour son conseil. À deux pas de Bryant Park, le building prolonge le square avec un improbable jardin intérieur, morceau de poésie urbaine. Les lieux ressemblent à un jardin d’hiver dont les parois cristallines auraient fait une poussée de croissance, et dont la végétation aurait subi un coup de baguette design. Autour d’une série de sculptures végétales et d’une arche monumentale en lierre, une douzaine de tables accueillent une faune qui fait le grand écart sociologique, mêlant vénérables vieillards venus jouer aux échecs et cols blancs en pleine réunion de travail.

Dernière étape, l’observatoire du One WTC, aux proportions toutes patriotiques, 541 m de haut, soit 1 776 pieds, l’année de l’indépendance américaine. Dire de cette tour qu’elle est la plus haute de cette moitié du monde ne lui rend pas justice. Plus qu’un gratte-ciel, c’est un show à l’américaine. Je suis la 1 992 085e personne à en franchir le seuil depuis son ouverture le 3 novembre 2014, m’indique le comptage des visiteurs en temps réel. S’ensuit un long corridor, où les voix et les visages de ses bâtisseurs, du simple ouvrier à l’architecte, se répondent par écrans interposés. « C’est le Super Bowl de la construction », dit l’un d’eux. « J’ai fait exactement le même travail ici que mon père sur les tours jumelles, je devais être là », dit un autre... Les témoignages s’enchaînent tel un chœur de résilience. Avant l’embarquement dans l’ascenseur, sur les parois duquel défilent cinq cents ans d’histoire de la ville. Les portes s’ouvrent sur une salle obscure longée par un écran géant, où passent des scènes de vie du New York d’aujourd’hui. Fondu au noir. Clap de fin. Et l’écran se lève, tel un rideau de théâtre, sur les parois en verre de l’observatoire, dévoilant un panorama à couper le souffle sur toute l’île de Manhattan. The sky is the limit.

Cet article a été publié dans le magazine Traveler n° 2.