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Le record de l'ascension d'El Capitan battu de 4 minutes

Faites la rencontre de Brad Gobright et Jim Reynolds, les deux grimpeurs qui ont battu le record d'Alex Honnold et de Hans Florine de quatre minutes sur la voie d'escalade The Nose. Jeudi, 9 novembre

De Seth Heller

Aux yeux de tout escaladeur qui se respecte, El Capitan, dans le parc national de Yosemite, est la formation rocheuse que tout un chacun rêve de gravir. Samedi 21 octobre, Brad Gobright et Jim Reynolds ont gravi The Nose, voie d'escalade la plus emblématique de la formation, en 2 heures 19 minutes et 44 secondes, battant ainsi de quatre minutes le record détenu par Alex Honnold et Hans Florine en 2012.

En 1975, John Long, Jim Bridwell et Billy Westbay réalisaient la première ascension rapide de cette voie en 17 heures et 45 minutes. Au cours des décennies suivantes, certains des grimpeurs les plus respectés de leur génération battent ce record à 18 reprises.

Le record d'Alex Honnold et d'Hans Florine était considéré comme imbattable par la plupart des grimpeurs. Honnold, premier et unique grimpeur à avoir gravi en solo intégral El Capitan, détient plusieurs records de vitesse en la matière, tandis que Florine a établi à huit reprises le record de vitesse sur The Nose. Les deux compères avaient battu le record précédent de près de 13 minutes, fixé par Dean Potter et Sean Leary en 2010.

Gobright et Reynolds, respectivement grimpeur professionnel et membre de l'équipe de recherche et de sauvetage du parc national de Yosemite, ont commencé à travailler ensemble sur The Nose au printemps 2016.

L'itinéraire débute au pied de la formation rocheuse d'El Capitan et suit la voie centrale sur près de 900 mètres jusqu'au sommet de la paroi. Si l'on empilait l'Empire State Building et le Chrysler Building à ses cotés, The Nose les dépasserait de 10 étages. Lorsqu'ils ont de la chance, des couples de grimpeurs expérimentés arrivent au sommet en quatre jours.

Samedi 21 octobre, peu avant l'aube, Gobright s'est attaqué au mur, suivi de près par Reynolds.

« Nous avions discuté des mesures de sauvetage le matin même », explique Reynolds. « Nous ignorions la longueur de la ceinture qu'il nous restait et il y avait encore de nombreuses sections à escalader. »

Quelques minutes après 9 heures (heure locale, 18 heures heure française), Gobright s'est hissé au sommet d'El Capitan et s'est précipité jusqu'à l'arbre le plus proche marquant l'arrivée.

« Je suis heureux d'ajouter ma pierre à l'édifice de l'histoire de Yosemite », confesse-t-il. « Je ne suis pas certain que ce record le restera longtemps, mais relancer cette course était stimulant. »

Nous avons discuté avec les deux grimpeurs au sujet de leur ascension record.

 

Qu'est-ce qui vous a poussé à viser le record de vitesse de The Nose ?

Brad Gobright : J'aime me fixer des objectifs qui me paraissent hors de portée et m'entraîner sans relâche jusqu'à ce qu'ils deviennent possibles. The Nose était la première voie que nous avons faite ensemble, Jim et moi. Nous avons fait une super équipe et nous sommes donc fixé un immense défi.

Jim Reynolds : El Capitan a toujours été une source d'inspiration à mes yeux. Dès la première fois où j'ai mis pied dans le parc de Yosemite, j'ai voulu l'escalader. À chaque saison où je me suis rendu dans la vallée, j'avais soif de nouvelles aventures. Le record de vitesse me faisait de l'œil car il représentait un défi totalement différent.

 

Quand avez-vous commencé à travailler sur ce projet ?

JR : Nous avons débuté nos tentatives au printemps 2016. Cela nous paraissait tellement impossible que nous en avions plaisanté : « Si Dean [Potter] peut le faire, on peut le faire nous aussi ». À la fin de l'automne 2016, notre record était inférieur à trois heures, soit l'accomplissement de toute une vie à mes yeux. Nous avons toutefois convenu de retenter l'expérience en 2017.

En février dernier, Brad s'est cassé la cheville en escaladant dans la région de Las Vegas. Je suis retourné à Yosemite en avril, où je me suis équipé de boucles un peu plus larges, qui m'ont permis de cerner les subtilités de cette voie. Brad et moi avons repris nos tentatives en septembre, après sa guérison.

BG : À la fin de l'automne dernier, nous savions que nous pourrions l'atteindre cette saison, ce qui a ajouté à notre stress : une fois que nous avions atteint les 2 heures et 20 minutes, nous savions que la moindre petite erreur pouvait nous être fatale.

 

Qu'est-ce qui a fait la force de votre équipe ?

BG : Nous sommes tous les deux plutôt téméraires, mais nous connaissons aussi nos limites et savons lorsque nous les dépassons. J'ai une totale confiance en Jim : lorsque quelque chose le préoccupe, il n'hésite pas à le dire. Et il ne tenterait rien qui puisse attenter à notre vie.

JR : Brad est un animal dès qu'il s'agit d'escalade libre. Le fait de savoir qu'il ne tombera probablement pas au cours de l'ascension d'une voie cotée à 5,9 ou à 5,11+ me rassure. De mon côté, je suis du genre à être aux aguets. L'escalade artificielle fait partie de mes compétences, je prends donc les devants sur ce type de sections.

Quelle a été votre stratégie pour gagner du temps ? L'avez-vous revue lors des entraînements ?

BG : Nous nous sommes arrêtés sur les moindres détails, allant de mouvements précis au placement du matériel. Nous avons marqué certaines prises à la craie, ralenti sur les sections les plus difficiles et étudié des vidéos d'autres ascensions. Après chaque tentative, nous avons parcouru El Capitan en sens inverse pour redescendre et avons discuté d'éventuelles améliorations.

Pour finir, nous avons opté pour de grandes longueurs afin de nous entraîner sur les sections dangereuses jusqu'à pouvoir les faire en toute sécurité. Je menais la première moitié de l'ascension et Jim la seconde.

 

Aviez-vous discuté stratégie avec Alex Honnold et Hans Florine ?

BG : Ils ont tous les deux été de très bon conseil. Alex Honnold et moi avons discuté des méthodes permettant d'échanger le matériel rapidement et Hans Florine nous a confié quelques techniques pour les rappels pendulaires.

 

Étiez-vous nerveux à mesure qu'approchait la base de The Nose ?

BG : Oui, nous étions stressés car notre ami Quinn s'était gravement blessé lors d'une grande chute sur cette voie au cours de la semaine précédente.

JR : D'habitude, ma « peur du matin » se dissipe au moment où j'arrive en bas de The Nose, mais depuis l'accident de Quinn, je suis incapable de me débarrasser de mon angoisse avant de commencer mon ascension. Cela m'a fait m'interroger sur ce que nous étions en train de faire.

 

Quelle est la dernière chose que vous ayez faite avant de démarrer votre ascension ?

BG : Comme d'habitude : nous avons demandé à des Européens si nous pouvions passer en premiers. La plupart du temps, 80 % des grimpeurs de The Nose sont des Européens. Et je ne plaisante pas.

 

Que s'est-il passé sur la paroi ce jour-là ? Comment avez-vous attaqué l'ascension ?

JR : Nous avons essentiellement fait semblant de grimper. Nous gardions la corde lâche, sauf quand nous entamions une section difficile. Brad menait sur les quatre premières pentes, puis je menais sur le suivantesNous avons essentiellement fait de l'escalade libre et avons évité d'avoir recours à tout matériel douteux. Nous avons également évité d'utiliser des cames et des coinceurs (des équipements de protection) et n'avons ajouté qu'une élingue.

Sur environ 85 % de l'itinéraire, nous aurions pu être gravement blessés voire tués si l'un de nous était tombé. Il y avait des dizaines d'endroits où j'aurais pu tomber de plus de 30 mètres de haut et de nombreux rebords auxquels se heurter. Notre méthode était dangereuse mais nous aurions pu revenir sur nos pas à tout moment. Nous avons grimpé aussi rapidement que notre sécurité nous le permettait.

Quelles sections se sont avérées les plus difficiles pour chacun d'entre vous ?

BG : Le « Boot Flake ». C'est une longueur de corde immense : tomber à ce moment se solde par une mort certaine. L'ascension de la section des « Stovelegs » était également exténuante. Elle est raide et soutenue, il est impossible de se reposer.

JR : Là-haut, le mot « difficile » peut recouvrir bien des dimensions : des moments effrayants, ou chronophages, des défis physiques... De mon côté, ce sont les sections « Great Roof », « Pancake Flake » et « Glowering Spot » qui ont été les plus éprouvantes physiquement. Le passage de « Lynn Hill Traverse » a été le terrain le plus difficile psychologiquement. La corde était extrêmement lâche et je n'avais fixé aucun matériel, j'aurais pu chuter de 45 mètres de haut.

Qu'avez-vous fait une fois arrivés en haut, après que Brad a marqué l'arbre ?

BG : Il n'y avait personne là-haut. Nous nous sommes étendus de tout notre long pendant plusieurs minutes sans parler. Après quelques instants, j'ai envoyé un message à Hans et Honnold : ils étaient surexcités. Nous avons pris un selfie que nous avons posté sur Facebook, puis nous sommes redescendus.

JR : Ni pleurs ni étreintes, mais je dois dire que j'ai crié pendant un court instant. J'ai eu aussi quelques nausées. Je dois intégrer beaucoup d'informations avant de pouvoir réaliser les implications de cette expérience.

 

Quelle est la prochaine étape ? Avez-vous l'intention de battre votre propre record ?

BG : Je ne retenterai pas l'expérience, c'est vraiment dangereux. Je pense déménager à Las Vegas pour l'hiver afin de faire de l'escalade dans le désert. J'aimerais me focaliser sur l'escalade libre de haut niveau. À l'avenir, j'ai quelques objectifs en tête en matière d'escalade libre sur des falaises.

JR : Je ne sais pas quelle est la prochaine étape, mais nous n'exploserons pas notre propre record. J'ai descendu El Capitan de si nombreuses fois... Pour l'heure, j'ai l'intention de faire du VTT et de l'escalade sécurisée. Je joue également de la mandoline. Je suis heureux de mettre un peu de mon énergie dans ces autres projets.

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