Voyage

Sur les traces de la Reine de Saba

Les rumeurs et légendes qui entourent la mystérieuse Reine de Saba vous emmèneront jusqu’aux merveilles creusées dans la roche et aux montagnes escarpées de l’Éthiopie. Jeudi, 6 décembre

De Stanley Stewart

C’est ma mère qui a mentionné la première fois la Reine de Saba.

Le nom royal est l’un de mes premiers souvenirs. Lorsque quelqu’un contrariait ma mère, j’attendais qu’elle murmure : « Pour qui se prend-t-elle ? La Reine de Saba ? »

Très vite, je me suis demandé qui était cette reine. Où se trouvait Saba ? Ou bien qu’est-ce que c’était ? Lorsque j’ai demandé à ma mère, elle m’a seulement dit qu’il y a bien longtemps, une reine très riche vivait dans un palais très, très lointain. Un palais qui, selon la légende, se trouvait dans ce qui est aujourd’hui devenu l’Éthiopie.

Je me trouve à côté des ruines d’un palais de pierre à Axoum, autrefois capitale du royaume antique d’Axoum et ville désormais inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Pour beaucoup, c’est ici que vivait autrefois la Reine de Saba. Ici, dans le nord de l’Éthiopie, le jour cède la place à la nuit. Le doux tintement des cloches des moutons se fait entendre depuis les flancs des collines qui s’assombrissent.

J’explore un long couloir où, autrefois, des gardes royaux m’auraient sans doute arrêté, pensant que j’étais un intrus. Progressant dans un dédale de pièces en ruines et de couloirs, je parviens jusqu’à une grande salle centrale, la salle du trône peut-être, où les rois et reines légendaires tenaient séance. Au-dessus d’une clef de voûte, un Grand-duc aux oreilles touffues tourne la tête et me regarde de ses yeux oranges. Il déploie ses ailes d’ange puis prend son envol, me laissant seul avec le monde biblique.

La Reine de Saba est la Greta Garbo de l’Antiquité. Femme glamour et mystérieuse, mentionnée dans la Bible et le Coran, célébrée dans un oratorio de Händel, un opéra de Charles Gounod, un ballet d’Ottorino Respighi et représentée dans des tableaux de Raphaël, de Tintoretto et de Claude Lorrain, les historiens savent très peu de choses sur elle, malgré leurs recherches. À travers les étendues de l’Afrique du Nord d’aujourd’hui, sa légende perdure même si, ou parce que, personne ne sait vraiment si elle a existé, ni si tel était le cas, où elle a vécu.

Pour les Éthiopiens cette reine était bien réelle : ils la considèrent comme la mère de la nation et la fondatrice de la dynastie des Salomonides qui a existé jusqu’en 1975 et la mort de son dernier descendant au pouvoir, Haile Selassie. Alors que les opinions divergent parmi les archéologues, les Éthiopiens croient que c’est depuis ce palais que leur Reine de Saba partit pour Jérusalem vers l’an -1 000.  

L’Ancien Testament relate son arrivée dans la ville Sainte « accompagnée d’une très grande suite, avec des dromadaires portant des épices, et beaucoup d’or et de pierres précieuses. » Dans la Bible, on apprend qu’elle était venue pour tester la sagesse du roi Salomon. Selon les Éthiopiens, Salomon l’aurait séduite et serait le père de Ménélik, le fils de la Reine qui devint le premier roi de la dynastie des Salomonides. Des années plus tard, Ménélik se rendit à Jérusalem pour voir son père et rentra en Éthiopie avec un souvenir plutôt spécial : l’Arche d’alliance, un coffre que Moïse aurait construit sur demande de Dieu pour contenir les Dix Commandements, apprend-t-on dans le Tanakh. L’arche et les commandements se trouvent toujours à Axoum, affirment les locaux, au bout de la route en fait, dans une simple chapelle gardée par deux moines orthodoxes éthiopiens.

L’Éthiopie met à l’épreuve la crédulité. Le pays pourrait appartenir à un atlas de l’imagination. La présence des Dix Commandements n’est qu’une infime partie de ce qu’allait me révéler ce monde de plateaux s’élevant vers les nuages, de gorges vertigineuses, de sommets semblables à ceux de la Terre du Milieu, de déserts de sel brûlants, de monastères formés par les serpents et de châteaux construits à la manière d’un Camelot tropical. Les Égyptiens de l’Antiquité considéraient l’Éthiopie comme le Pays de Pount, un monde exotique où le Nil s’écoulait depuis des fontaines. Les Européens du Moyen-Âge pensaient eux que des licornes et des dragons volants vivaient dans la région, lieu de naissance du prêtre Jean, gardien de la Fontaine de Jouvence, protecteur du Saint-Graal et descendant supposé d’un des Rois mages.

La géographie remarquablement inhospitalière de l’Éthiopie, où débute la Vallée du grand rift de l’Afrique, a complètement isolé la région. « Les Éthiopiens ont dormi pendant près de 1 000 ans, oubliant le monde, qui les a oubliés », écrit en 1837 l’historien Edward Gibbon. De cette isolation naîtra des mythologies : aujourd’hui, les Éthiopiens reconnaissent avoir deux histoires, celle à partir de laquelle les historiens travaillent et celle que le peuple croit. Les preuves archéologiques dont ont besoin les archéologues sont souvent rares, ce qui rend leurs explications incertaines. L’histoire du peuple repose sur ses récits détaillés, grandioses et souvent fantastiques. Mais entre ces deux histoires, le conte de la Reine de Saba pourrait peut-être constituer la preuve que les villageois éthiopiens ont quelque chose à apprendre aux historiens.

Située dans le nord du pays, la province du Tigré, lacérée de ravins et aux montagnes escarpées, est considérée comme le berceau de la civilisation éthiopienne. Selon les Éthiopiens, cette terre est la terre natale de la Reine de Saba. Une terre où je me lance à sa poursuite. Ici, l'existence de la reine reste une rumeur tenace, ancrée dans les contes racontés dans les villages et représentée dans les fresques des murs des plus de 120 églises reculées et creusées dans la roche qui parsèment les flancs des montagnes du Tigré et dont l’existence était pratiquement ignorée du monde extérieur il y a encore 50 ans.

À Tigré, il est facile d’imaginer à quoi ressemblait la vie dans les temps anciens : elle a très peu changé au fil des millénaires. Je vois des paysans labourer et récolter des champs de sorgho et d’orge à la main. Aucun véhicule motorisé en vue, il faut se déplacer à dos d’âne ou à pied, ce que je vais faire à mon tour.

Je rêvais depuis longtemps d’aller à la campagne et de sentir l’Éthiopie sous mes pieds. J’ai convaincu Bem, un guide éthiopien que j’ai rencontré au cours de précédents voyages et qui est devenu un bon ami, de se joindre à moi. En retour, il nous a mis en contact avec une entreprise de tourisme communautaire, Tesfa Tours (Tesfa est l’acronyme de « Tourism in Ethiopia for Sustainable Future Alternatives », ou Tourisme pour des alternatives durables futures en Éthiopie. Celle-ci a travaillé avec des villageois et des agences de développement pour construire quelques hedamos, de petites habitations rustiques en pierre, dans les plateaux du Tigré. Chaque habitation appartient et est gérée par un groupe de villageois qui se charge d’accueillir les visiteurs, de leur préparer des repas à base de produits locaux et d’entretenir l’hedamo.

Bem et moi retrouvons deux guides de Tesfa, avant de nous diriger vers les plateaux du Tigré. Sous nos yeux se mêlent des escarpements abrupts et des mesas au sommet plat, ainsi que des vallées aux pentes douces, parsemées de tukuls, des huttes traditionnelles rondes au toit de chaume et aux murs plâtrés d’adobe.

En arrivant dans la vallée Erar, sa beauté nous réduit au silence. Les vergers se dressent sous des treillis d’ombre et de lumière. Les odeurs de fumée de bois, de foin fraîchement coupé et de fleurs du printemps se mélangent et parfument la matinée. Près de nous, des hommes sveltes et leurs bœufs blancs labourent des champs de terre lourde. Des enfants avancent furtivement à travers les bosquets, nous saluant timidement de la main tout en rassemblant des moutons. Près d’un tukul, un homme vanne le blé, envoyant en l’air des fourchettées de grain battu au fléau pour que la brise emporte la balle qui l’enveloppe. Là-bas, dans le lit d’une rivière à sec, trois femmes vêtues d’élégantes shammas apparaissent. Leur long vêtement en coton flotte au vent comme des bannières blanches contre les berges brun gris. Au-delà de la vallée, derrière les mesas et les escarpements alentours, les montagnes bordent l’horizon, les nuages enveloppant leurs sommets en dents de scie.

Nous sommes restés dans la vallée plate une bonne partie de notre journée de marche, nos sacs portés par un âne corpulent. Soudain, en fin d’après-midi, nos guides dirigent l’animal vers un chemin qui serpente sur le flanc escarpé d’une mesa. Je demande à Bem où nous allons. « C’est une surprise », dit-il en souriant.

Notre âne intrépide ouvre la route, soulevant un léger nuage de poussière sur son passage. Nous finissons par parvenir au sommet de la mesa. Le soleil de la fin de journée inonde l’étendue d’herbes sèches. Un groupe de singes gélada à la fourrure marron, emmené par un mâle à la crinière broussailleuse, passe devant nous à grandes enjambées.

À plus d’un kilomètre de nous, de l’autre côté de la mesa, j’aperçois un bâtiment : l’hedamo de Tesfa où nous passerons la nuit. La petite bâtisse, ainsi que ma chambre comme j’allais rapidement le découvrir, est perchée tout près du bord d’un escarpement, qui se trouve à plus de 300 mètres de hauteur dans le vide. Vers l’ouest, une vaste étendue de ravins et de collines nous sépare des montagnes d’Adoua et du soleil couchant, qui teinte désormais de rose et d’or la moitié du paysage. Derrière nous, la lumière est argentée. Dans le ciel, la pleine Lune qui s’élève se détache seulement d’une autre chaîne de montagne. Pendant un instant, le monde céleste, le paradis de la Reine de Saba, est en parfait équilibre.

Dans la pièce principale de l’hedamo, une femme d’un village situé à quelques kilomètres prépare le café en vue de notre arrivée. L’Éthiopie est considérée comme le lieu de naissance du café, qui a soi-disant été découvert lorsqu’un chevrier a remarqué l’effet énergisant des fruits sauvages sur son troupeau. Toujours réalisé devant les invités, le service du café est un rituel éthiopien aussi formel que celui de la cérémonie du thé japonaise. Installée à côté d’un feu de bois, notre hôte commence par torréfier les grains dans une poêle au-dessus des flammes. Alors que de la fumée s’élève, elle souffle doucement sur celle-ci pour que nous puissions en respirer l’arôme.

« Betam tiru no », lance Bem. « Ça sent très bon ». Les grains sont ensuite réduits en poudre dans un mortier, avant qu’elle ne soit ajoutée à une bouilloire d’eau chaude. Le café est servi dans de petites tasses, avec un accompagnement traditionnel surprenant : du popcorn tout frais.

Alors que je bois à petites gorgées, l’odeur d’un ragoût à la cardamome s’échappe de la petite cuisine et parvient à nos narines. Quelques instants plus tard, nous commençons à manger un doro wat, un plat épicé à base de poulet, et du kitfo, de la viande hachée au thym. Tous deux sont accompagnés d’injera, un pain plat spongieux éthiopien fait à base d’une céréale riche en fer, le teff.

Le repas terminé, je m’éclipse dehors. Sous les étoiles froides, le silence est total sur l’escarpement. Au bord du précipice, je contemple un paysage dessiné à l’encre noir. Je sais qu’il y a des maisons et des hameaux, des chemins et des champs, je les ai vus un peu plus tôt, pourtant, je ne vois aucune lumière. Le Tigré dort dans l’obscurité, comme il le fait depuis l’époque de la Reine de Saba. Après avoir éteinte ma bougie et m’être étiré dans mon lit au cadre d’adobe sous un épais édredon, je ne tarde pas à faire de même.

Pendant un millénaire, les villageois du Tigré se rassemblaient dans d’anciennes églises qui n’ont pas été construites en pierre, mais plutôt creusées dans la roche. Bon nombre d’entre elles ont été taillées sur des façades rocheuses escarpées, afin qu’il soit difficile d’y accéder. Aujourd’hui, pour assister à l’office du matin dans l’église Abuna Yemata Guh, qui date du 5e siècle, les paroissiens doivent faire de l’escalade. Les pèlerins du monastère de Debre Damo, construit au 6e siècle, sont eux hissés à l’aide de cordes jusqu’à la chapelle.

Ces lieux sont restés isolés jusqu’aux années 1960. À l’époque, les historiens ne prenaient pas au sérieux les histoires d’églises cachées, qu’ils considéraient être des exagérations saugrenues. Dans une liste dressée en 1963, seules neuf églises creusées dans la roche furent identifiées dans la région.

La province du Tigré était trop reculée pour permettre d’autres recherches, jusqu’à ce qu’un historien éthiopien, Tewolde Medhin Joseph, prenne connaissance de la liste et des histoires et décide d’enfiler ses chaussures de randonnée pour se faire sa propre idée. En 1966, il présenta une nouvelle liste lors d’une conférence sur les études éthiopiennes. Il déclara qu’il existait 123 églises creusées dans la roche, que bon nombre d’entre elles se trouvaient dans des endroits spectaculaires et qu’elles étaient en majorité encore utilisées. Certaines de ces églises datent du 4e siècle après J.-C. et figurent donc parmi les plus anciens sanctuaires chrétiens encore existants. Elles sont même plus anciennes que les églises monolithiques de Lalibela, destination la plus connue d’Éthiopie, située à environ 400 km au sud.

Ma longue randonnée dans le Tigré me conduit jusqu’à une des 123 églises, Maryam Korkor, qui aurait plus de 1 000 ans et dont l’existence est trahie par une simple porte en bois visible sur la paroi rocheuse. Un prêtre apparaît avec une clef grosse comme une matraque pour ouvrir la serrure médiévale. Nous quittons la chaleur étouffante de l’après-midi pour entrer dans un monde frais et sombre. L’intérieur, je le vois immédiatement, est digne de l’architecture. Un dôme composé de quatre voûtes est creusé dans le plafond, les coups de burin encore visibles. De l’herbe fraîchement coupée est éparpillée sur le sol « pour faire entrer la fraîcheur et l’odeur de la nature dans l’église », explique le prêtre, un jeune homme aux mains longues et élégantes et à la barbe clairsemée. Les bruits provenant du village situé en-dessus, les ânes qui braient, les enfants qui jouent, une femme qui interpelle un voisin, s’engouffrent par la porte ouverte, tous moins forts, désincarnés et célestes.

Je remarque un rideau suspendu contre le mur grossier à l’est qui barre le passage menant au sanctuaire. Le prêtre explique que ce dernier abrite une copie de l’Arche d’alliance et des Dix Commandements et répète ce que j’ai souvent entendu : les véritables Dix Commandements se trouvent à Axoum, prochaine étape de notre longue marche débutée il y a trois jours. Pendant un millénaire, Axoum a dominé les routes de commerce entre l’Afrique et l’Asie. Les légendes évoquent une grande ville où l’or, l’argent et les perles étaient abondants, où les obélisques venaient chatouiller le dessous du ciel et où se trouvaient la Reine de Saba et son immense cour. L’histoire est moins catégorique.

Comme je m’en suis aperçu, les vestiges de cette grande ville sont bien réels, éparpillés dans ses rues poussiéreuses. Les obélisques colossaux qui commémorent les dirigeants axoumites sont particulièrement connus. Ils ne chatouillent pas vraiment le ciel et gisent malheureusement en grande majorité sur le sol. Toutefois, l’obélisque le plus long, qui mesure plus de 30 mètres, aurait 1 600 ans et est aujourd’hui cassé en plusieurs morceaux, serait le plus grand monolithe que des Hommes aient tenté d’ériger. Ces stèles signalent le site des tombes souterraines royales que Bem a hâte de me montrer. Il m’emmène vers un passage qui devient de plus en plus étroit au fil de la descente et qui débouche dans une succession de chambres souterraines au plafond bas, aux murs nus, dépouillés il y a des siècles de leurs riches décorations. Nous trouvons le Tombeau aux arches de brique, qui abrite des chambres funéraires dotées d’arches en forme de fer à cheval. Nos voix résonnent contre la pierre. Dans le Tombeau de la fausse porte, nommé ainsi en raison de la porte creusée qui dissimule l’entrée, le silence est si écrasant que nous nous mettons à chuchoter.

Un grand mystère entoure l’Arche d’alliance, qui, selon les Éthiopiens, aurait été transportée jusqu’à Axoum par Ménélik depuis le Temple de Salomon alors que les Babyloniens envahissaient Jérusalem. Bien que cela n’ait pas été vérifié, l’Arche et les Dix Commandements se trouveraient dans une chapelle située dans le domaine de l’église Sainte-Marie de Sion. À travers la grille, je regarde les deux moines qui gardent la porte de la chapelle : on dit qu’ils ont été entraînés pour tuer à mains nues. Les historiens et archéologues aimeraient beaucoup examiner le trésor, mais la chapelle est interdite d’accès, à l’exception de quelques membres de la hiérarchie de l’église chrétienne éthiopienne, qui empêchent toute confirmation indépendante de son authenticité.

La nuit tombe et je n’ai pas encore vu le palais de la Reine de Saba. Je me dépêche d’aller sur le site situé à l’ouest de la ville, où je me vois escalader le mur arrière pour me balader seul parmi les ruines hantées. Mais hantées par qui ? Les archéologues ont daté avec hésitation le palais au 6e siècle avant J.-C. : à cette époque, la Reine de Saba, si elle a existé, était déjà morte depuis plusieurs siècles. Les chercheurs ne sont même pas sûrs que Shéba, le nom historique du royaume de Saba, se trouvait en Éthiopie. Le Yémen semble être une piste toute aussi convaincante.

Toutefois, les dernières découvertes archéologiques pourraient venir à la rescousse de la légende de la reine. En 2012, Louise Schofield, ancienne conservatrice au British Museum, a débuté des fouilles à Axoum au cours desquelles elle mit au jour des preuves considérables de la culture sabéenne, dont une stèle en pierre sur laquelle étaient gravés un soleil et un croissant de lune, « la carte de visite du royaume de Saba », précisent les spécialistes. Des inscriptions en sabéen ont également été mises au jour et Louise Schofield a découvert de l’or provenant de ce qu’elle identifia comme une ancienne et vaste mine d’or, certainement la source de la fabuleuse richesse de la reine.

En 2015, des fouilles ont permis la mise au jour de deux squelettes de femme qui portaient des bijoux précieux et qui avaient été enterrées comme on inhume des membres de la royauté. Les archéologues ont encore beaucoup de travail car seuls 10 % d’Axoum ont fait l’objet de fouilles archéologiques, mais les preuves historiques des légendes éthiopiennes qui entourent la ville et le palais dans lequel je me trouve commencent à nous parvenir. L’histoire et les légendes ne divergent peut-être pas tant que cela.

Le lendemain matin, je visite un autre palais, celui du riche Roi Kaleb, un dirigeant axoumite du 6e siècle dont l’histoire est plus documentée, qui a régné lorsqu’Axoum était à son apogée. Mais ce n’est pas son palais qui m’intéresse ; c’est un simple chemin. Celui-ci, qui n’est rien de plus qu’un chemin de terre, passe devant le palais, descend puis traverse une vallée agricole. Il s’agit de l’ancienne et principale route du commerce d’Axoum, une route aussi chargée d’histoire que la route de la soie. Elle reliait Axoum à Adoulis, le port de la mer Rouge, et au monde extérieur. Durant l’âge d’or impérial d’Axoum, des caravanes de toute l’Asie et de toute l’Europe passaient par ici, transportant de la soie de Chine, des épices d’Inde, de l’huile de la péninsule italienne et de l’or des célèbres mines d’Axoum.

Aujourd’hui, c’est plus calme. Je n’ai vu qu’une seule femme sur ce chemin, accompagnée d’un âne qui portait un sac de farine à destination du village situé derrière la colline et non pour la Perse ou l’Inde. Un berger vêtu d’une cape blanche et muni d’un bâton apparaît avec son troupeau. Il s’arrête pour me saluer. Tandis que ses moutons se dirigent vers leur pâture pour la matinée, il s’assoit à côté de moi sur un muret du vieux palais. Il me demande ce qui m’amène ici et pourquoi je suis venu de l’autre côté de la planète pour m’asseoir sur un vieux mur.

« La Reine de Saba », je réponds et son visage s’illumine.

« Elle est allée à Jérusalem et a emprunté ce chemin lorsqu’elle est rentrée », me dit-il avant de tracer une ligne dans la poussière avec son bâton. « C’était la route pour rentrer de Jérusalem. Elle est passée devant ce mur, là où nous sommes assis. »

Soudain, balayant du regard ce paysage et son chemin sinueux, je me suis senti plus proche de cette illustre reine que si j’avais lu des centaines d’histoires à son sujet.

Puis, ayant fait apparaître la reine dans l’air matinal, le berger se lève pour aller s’occuper de ses moutons avant qu’ils ne commencent à manger les cultures d’un voisin. Il me serre la main poliment et me dit à quel point il a apprécié notre rencontre.

Je ne sais toujours pas comment la reine a acquis sa réputation de femme hautaine, mais ses descendants dans l’Éthiopie actuelle ont tous été chaleureux et accueillants et ils ont cette sorte de politesse traditionnelle que ma mère aurait admiré. La reine légendaire est peut-être vivante après tout, présente à travers la dignité de son peuple et dans la mémoire collective de cette terre si fière sur laquelle elle a autrefois régné.

 

Auteur récompensé, Stanley Stewart explore dans ses livres des sujets allant des sources du Nil aux steppes de la Mongolie. Il partage son temps entre Rome et le Dorset, au Royaume-Uni.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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