Voyage

Guyane : l'Amazonie en France

Nous avons sillonné ce territoire français, niché à plus de 7 000 km de la métropole. À l'orée de sa forêt luxuriante, nos reporters ont partagé le quotidien des peuples autochtones. Immersion.Monday, February 11, 2019

De Marine Sanclemente
Photographie De Emanuela Ascoli
Partout, on sent l’odeur âcre des singes, mais il est diff icile de les apercevoir. Soudain, un saïmiri, dont la couleur se fond aux feuilles et aux branches, saute au-dessus de nos têtes.

36° C. Taux d'humidité : 85 %. Notre pirogue vogue sur une eau vert olive. Je suis tentée d’y plonger la main pour me rafraîchir, mais elle est peuplée de piraïs, des poissons carnivores. Autour de moi, la forêt dense, d’où s’échappent des amas de brume, semble respirer. Notre embarcation chancelle. À la saison sèche, le faible niveau du fleuve laisse affleurer les rochers et rend difficile la navigation. Mais notre piroguier dompte sans ciller les rapides, appelés sauts, et emprunte dès que possible les bistouris, ces bras qui les contournent. Soudain, la cacophonie entêtante des chants d’oiseaux est interrompue par le plongeon sonore d’un iguane. Bienvenue sur le majestueux fleuve Maroni, en plein cœur de l’Amazonie. Pour découvrir ce concentré de nature sauvage, pas besoin de passeport, ni de visa : nous sommes en France ! Plus précisément, en Guyane, confetti de 83 500 km2 , coincé entre le Suriname et le nord du Brésil, accessible avec une simple carte d’identité.

Avec Emanuela, la photographe qui m’accompagne, nous sommes venues nous frotter à l’image d’Épinal de l’Amazonie. Notre objectif : sonder sa forêt impénétrable, côtoyer sa faune exubérante et, avant tout, rencontrer des Amérindiens. Le département en compte environ 8 000, répartis au sein de six groupes ethniques, dont 900 Wayanas, parmi lesquels 200 vivent à Taluen, un minuscule village du Haut-Maroni, au sud-ouest de la Guyane. Depuis Cayenne, la capitale régionale, il nous aura fallu cinquante minutes dans un coucou de 16 places et deux heures de pirogue pour y accéder. À peine débarquées, nous sommes accueillies par une odeur de viande mijotée qui exhale des carbets, les habitations traditionnelles en bois et feuilles de bananier, sans murs, « meublées » de hamacs. Au centre du village résonnent des cris d’écoliers. Je les aperçois bientôt, une simple pièce de coton pourpre nouée autour de la taille, en guise d’uniforme. C’est le calimbé, l’habit traditionnel porté par les adultes jusqu’à la fi n des années 1980. Il n’est que 12 h 20, mais la journée d’école est déjà terminée pour ces 86 chérubins. « Nous disposons de trois classes, de la maternelle au CM2, m’explique le directeur. Selon le programme français, nous devrions suivre des activités extrascolaires l’après-midi, Mais nous n’avons ni les infrastructures, ni le personnel, ni les moyens pour le faire. Alors les enfants rentrent chez eux. » Pour regagner leurs villages, un ramassage scolaire passe deux fois par jour. En pirogue.

Pour se rendre à l’école, à Taluen, les enfants des villages alentour n’ont qu’un moyen de transport : la pirogue. Le ramassage scolaire se fait chaque jour matin et soir.

Nous continuons notre déambulation, guidées par Koupi, Amérindien au visage rond, pochette de l’OM portée fièrement autour du buste, qui pianote sur son smartphone dernier cri. Le mien n’ayant ni réseau ni Wi-Fi, je l’interroge. « Nous sommes tous branchés sur le réseau du Suriname, c’est coûteux, mais efficace ! », me confie-t-il. Nous longeons l’annexe de la mairie, puis La Poste (ouverte de 8 h à 11 h) et le dispensaire, dont la construction a été précipitée pour la visite de Nicolas Sarkozy, en janvier 2012. « Finalement, le président n’est pas passé par là, s’amuse Koupi. Mais, au moins, c’est fait ! » Ces rares bâtiments en dur contrastent avec l’imposante coupole en feuilles tressées, haute de 7 mètres, qui trône au milieu du village : le tukusipan, lieu traditionnel de rassemblement des habitants. « Avant, on y célébrait notamment le maraké, un rituel d’initiation des adolescents avec des chants et des danses en costume. 

Mais les traditions se sont perdues au fil des décennies », s’attriste notre guide. À l’intérieur, mon regard est accaparé par un disque de bois aux motifs colorés, fixé sous le toit. « C’est un ciel de case, m’apprend David, 26 ans, dont le père a réalisé celui de Taluen. Il protège les lieux de vie des mauvais esprits. » Pour le fabriquer, l’artisan prélève un morceau de bois dans le contrefort d’un fromager, l’arbre sacré des Indiens. Il est ensuite peint en noir et gravé de créatures symboliques au couteau : jaguar, guerrier légendaire, tortue, esprit des eaux… David est en pleine préparation d’un mélange de terre, de pigments naturels, d’eau et de colle à bois pour fixer la couleur. « Mon père m’a appris à trouver du blanc, du rouge et du jaune dans la nature. Mais pour le vert, c’est paradoxalement compliqué », précise-t-il. Le jeune homme est né dans une famille d’artistes. De l’autre côté du chemin de terre, sa grand-mère et sa tante s’adonnent à la confection de hamacs, d’objets en perles et de poterie. « La nourriture a un goût particulier quand elle cuit dedans, précise Linia, la tante. J’aimerais que mes enfants gardent l’habitude de cuisiner avec. » Seul problème : cet art est l’apanage des femmes et Linia a trois fils. « Je ne peux pas leur transmettre mon savoir, mais ils m’aident au moins à aller chercher la terre ! »

Pour faire du couac, il faut éplucher les tubercules de manioc, puis les réduire en pâte, avant d’entamer la longue cuisson (6 heures) qui permettra d’obtenir la semoule, aliment de base de tous les repas.

Quatre cents mètres plus loin, dans un autre carbet, des femmes s’attellent à mélanger une mixture épaisse, rose foncé, dans de grosses casseroles. « C’est du cachiri », m’expliquent elles. Chaque jour, les Wayanas se retrouvent autour de ce breuvage à base de manioc fermenté. « On en fait de grandes quantités, cela permet de réunir les gens », affirme Félix, un voisin. L’une des femmes nous invite à participer au rituel et verse un litre de cachiri dans une carafe, à partager à deux. Je me lance… Ça a un goût de bière légère à laquelle on aurait ajouté de la terre. Un peu déroutant pour mon palais profane.

Après la dégustation, nous regagnons la rive où notre guide nous attend. Face au ballet incessant des embarcations sur le fleuve, Koupi nous confie ses inquiétudes. « J’espère qu’il restera un peu de nature quand vous reviendrez. À force d’étendre le village et des couper des arbres, nous ne sommes plus qu’à 2 km de la forêt primaire et la circulation sur le fleuve est aussi dense que celle des voitures dans les grandes villes », se désole-t-il. La « grande ville », Maripa-Soula, est justement notre prochaine étape. Nous la gagnerons demain. En attendant, nous goûtons à notre première nuit en Amazonie. En guise de lit, un hamac doublé d’une moustiquaire, la couche typique des Amérindiens : on peut l’installer n’importe où en forêt et c’est surtout une protection imparable contre la faune locale, notamment les serpents et les araignées. Un specimen marron, gros comme un kiwi, est d’ailleurs en train de m’observer, en équilibre sur l’une des ficelles. J’apprendrai plus tard qu’il s’agit d’une espèce mortelle. Pour l’heure, insouciante, je tente de me placer dans la position recommandée : en diagonale, pour garder le dos bien plat et éviter les raideurs cervicales. Je m’attendais à éprouver un silence profond, mais ma nuit est rythmée des murmures de la forêt et d’infatigables cris d’animaux que je peine à identifier. Le repos est agité, l’expérience unique. Le matin, je me réveille les jambes couvertes de boutons urticants. L’huile de carapa, remède local contre les piqûres d’insectes, n’aura pas suffi à les éloigner.

À Maripa-Soula, il suffit de traverser le Maroni pour aller faire ses courses « chez le Chinois ». Le « Chinois », c’est l’épicier en Guyane, bien qu’il soit souvent péruvien ou vietnamien.

À nouveau deux heures de pirogue sur le Maroni et nous accostons à Maripa-Soula, 18 360 km2 , la plus vaste commune de France. Si ce n’est la présence d’une agence Pôle emploi, entre ses chemins en terre battue bordés de palmiers, ses panneaux d’indication faits de bric et de broc et les enfants qui jouent sur la route, difficile de se sentir dans le même pays. Accessible uniquement en avion ou par le fleuve, Maripa-Soula est à elle seule le symbole de l’enclavement de la Guyane. Un saut à l’épicerie finit de m’en convaincre : 6 euros la boîte de biscuits, 3,50 euros la bouteille d’eau. « On paye le prix du fret, il n’y a que le rhum qui est moins cher ici qu’à Paris », plaisante Léo, un « métro » (nom donné aux Blancs de métropole) installé à « Maripa » depuis quatre ans. Malgré l’isolement, le bourg semble étonnamment dynamique. « En soirée, ça bouge plus que dans les villes du littoral comme Cayenne ou Kourou, confirme Léo. En plus de tous les bars, on a cinq boîtes de nuit ! » Surprenant pour à peine 12 000 habitants. Moins lorsqu’on sait que 53 % de la population de Maripa-Soula a moins de 29 ans. Des jeunes qui, faute d’un Wi-Fi performant, sont plus accros à la télé, arrivée en 1998 pour la finale de la Coupe du monde, qu’aux réseaux sociaux. « Ils regardent les clips musicaux en boucle et les filles reproduisent toutes les chorégraphies, vous devez voir ça ! », nous enjoint Léo, sourire aux lèvres. 

Une fête est justement organisée en fin de journée sur un îlot, au milieu du fleuve, pour célébrer le début des vacances. Sur place, la déco est sommaire : dix enceintes posées sur le sable et une glacière qui fait office de bar. Mais l’ambiance est déjà survoltée. Environ 200 personnes, moyenne d’âge 25 ans, se déhanchent sur des rythmes afro-caribéens. La plupart appartiennent à l’ethnie des Alukus, majoritaire à Maripa-Soula. Elle fait partie du groupe des Bushinenge « Noirs marrons », des descendants d’esclaves ayant fui les plantations de la Guyane hollandaise, futur Suriname, au XVIIe siècle. Nos shorts, baskets et chaussures de marche détonnent avec les robes en résille et corsets à lacets. À ma gauche, une fille aux cheveux décolorés s’évente avec un éventail de billets de 20 euros. Une autre, imitations Gucci de la tête aux pieds, vit la soirée à travers la caméra de son téléphone. Les heures défilent, l’alcool coule à flots et les corps s’échauffent. Tout à coup, les filles se lancent dans une battle de twerk, une danse qui consiste à s’accroupir et à bouger frénétiquement ses fesses. Je ne peux rivaliser.

Enceintes posées sur le sable, musique à fond, les filles s’adonnent à des battles de twerk sur le sable.

À la nuit tombée, chacun rejoint son embarcation pour rentrer au bourg avant que le fleuve ne soit plongé dans l’obscurité. De retour à l’hôtel, je reste un long moment grisée par cette exubérance festive dans ce décor surréaliste. Mais celle-ci n’est pas du goût de tous les habitants. « Les jeunes ne s’intéressent plus à rien, pas même à leurs traditions. Ils sont tous en échec scolaire », s’attriste Marie-Paule, 66 ans, gérante de l’établissement. Seuls 2 % des élèves originaires de la commune finissent le lycée et plus de 80 % d’entre eux échouent au brevet. Beaucoup sont découragés par le décalage entre ce qu’ils voient à la télévision et leurs propres vies, essentiellement centrées sur la culture de la terre. Le système d’abattis, qui consiste en une agriculture itinérante sur brûlis, est l’unique moyen de conserver une autonomie alimentaire dans ce territoire isolé, avec une forte croissance démographique et peu d’opportunités d’emploi. 

« Nous cultivons principalement des bananes, des piments et des tubercules comme le manioc. Ces produits nécessitent peu d’eau et d’entretien pour pousser », me précise Amandine, rencontrée le lendemain matin, machette dans la main gauche, sac à main rose sur l’épaule droite. Dès l’approche de la saison sèche, le terrain est rasé et brûlé avant d’être laissé à l’abandon au profit d’une nouvelle parcelle, pour permettre la régénération naturelle du sol. L’abattis de la jeune femme s’étend sur 20 hectares, de quoi subvenir aux besoins d’une vingtaine de personnes. Mais une fois le manioc récolté, il faut le cuisiner. Cet après-midi, les femmes de la famille d’Amandine sont toutes réunies autour d’un feu de bois, sur lequel chauffe une très large poêle nommée platine. C’est l’heure de la cuisson du couac, une semoule à base de manioc, aliment de base dans le sud guyanais. Je demande son secret de fabrication. « Au départ, chaque peuple transformait le manioc à sa manière et les techniques se sont mélangées au fil des années, explique Stacyna, en charge de l’accompagnement des agriculteurs du territoire. C’est un parfait exemple de l’imbrication culturelle de Maripa. » Capitale économique et administrative du Maroni, la commune forme une mosaïque d’influences multiples : Amérindiens, Créoles et, plus récemment, Européens, Brésiliens, Péruviens et Surinamais cohabitent avec les Noirs marrons. 

Nous quittons nos cuisinières pour nous adonner à l’activité privilégiée des habitants le week-end : une excursion dans les Abattis-Cottica, du nom de la montagne Cottica, qui culmine à 701 m d’altitude. C’est dans cette région que se sont cachés, puis installés, les premiers Noirs marrons après avoir fui les plantations. Sur ce site naturel, le fleuve se décompose en un dédale de méandres et de petites criques entourées d’une forêt abondante. Nous posons nos affaires dans un carbet de passage, où un groupe s’est déjà installé pour plusieurs jours. Je suis leur exemple et me poste sur un rocher, munie d’une canne à pêche, essayant d’attirer notre futur déjeuner avec des yayas, petits poissons de 5 à 10 cm de long. En vain. Bientôt trente minutes que ma ligne est immobile tandis que mes voisins s’enorgueillissent de leur pêche miraculeuse. La chaleur est écrasante, je frôle l’insolation. J’abandonne et regagne la rive. Un instant plus tard, un homme, carabine à l’épaule, débouche de la forêt en brandissant triomphalement deux singes et des iguanes. Il jette ses prises à terre et entreprend de les vider avant de les faire cuire sur un barbecue de fortune. L’immersion côté fleuve touche à sa fin, il est désormais temps de découvrir l’autre facette de l’Amazonie : la forêt primaire.

Finie la pirogue, cette fois nous prenons l’avion. Direction Saül et sa piste d’atterrissage en terre. Vu du ciel, le village ne semble être qu’une immense forêt. Pendant la première moitié du XXe siècle, il a pourtant compté jusqu’à 800 habitants. C’était l’époque de la ruée vers l’or en Guyane, les orpailleurs venaient nombreux des Antilles. Puis l’activité aurifère a décliné dans les années 1960. Ne reste aujourd’hui que des noms de lieux et de rivières évocateurs : Patience, Cent-Sous… Saül se résume désormais à 70 habitants à l’année et 70 km de layons de randonnée, dont le tracé s’appuie sur les vestiges des chemins empruntés par les chercheurs d’or. Cinq sentiers balisés sont adaptés à tous les niveaux (et même bientôt aux personnes handicapées), mais pour une immersion plus sauvage, hors des sentiers battus, pas de mystère, un guide est nécessaire. Le nôtre s’appelle Stéphane.

Dans les Abattis-Cottica, des chasseurs arborent fièrement leur prise de la journée : un singe et un iguane, dont la chasse est autorisée

À peine sommes-nous entrés dans la forêt que le chant mélodieux d’un oiseau retentit, semblant accompagner nos pas. « C’est le paypayo, le gardien de la forêt, déclare Stéphane. Il chante dès qu’il sent une présence sur son territoire. » Un signal pour les autres animaux, qui savent alors qu’ils ne doivent pas se montrer. Emanuela abandonne peu à peu ses rêves de photos de caïmans, de boas et surtout de singes, dont on sent pourtant l’odeur âcre de l’urine. « On vient en Guyane avec l’idée que cela grouille de vie animale, mais c’est faux !, rectifie Stéphane. Il y a une grande diversité d’espèces, mais personne ne voit des anacondas et des jaguars toutes les semaines. » Côté flore en revanche, c’est le jackpot ! De la forêt ripicole qui occupe les bords des cours d’eau à la végétation basse et dense des inselbergs, reliefs rocheux aux pentes abruptes, une rare variété de biotopes s’étend sur le territoire de Saül. « On estime que chaque hectare de forêt abrite entre 200 et 400 espèces d’arbres, soit autant que dans l’Europe entière », annonce fièrement notre guide. Pour les plantes, le nombre monte à 2 000. Stéphane enchaîne les descriptions : « Regardez cet arbre, c’est le bois canon, le premier à repousser dans les zones déforestées ou ravagées. Des fourmis colonisent son tronc creux et se nourrissent de son nectar ; en échange, elles le protègent des agressions. » Il est surnommé ainsi en raison du bruit de détonation qui éclate lorsqu’il brûle. « Le bois caca est amusant, il tient son appellation de l’odeur d’excréments qu’il dégage une fois mouillé. » En revanche, il nous faut faire attention au sablier, surnommé bois diable : « Sa sève caustique, si elle entre en contact avec la circulation sanguine, tue un homme en quelques heures. » 

Nous nous frayons un chemin entre des lianes vertigineuses et des plantes épiphytes, qui ont recours à des stratégies diaboliques, comme l’étouffement des arbres, pour contrer le manque de lumière et croître sans jamais toucher le sol. Malgré toute cette végétation, la forêt primaire paraît moins dense que nous l’avions imaginée. « Une forêt aérée est justement un signe de bonne santé », précise notre guide. L’Amazonie n’est définitivement pas non plus une forêt vierge. Polissoirs, fragments de poterie et autres vestiges archéologiques aperçus au sol, attestent de l’occupation de populations amérindiennes il y a plus de 500 ans. En chemin, nous croisons Cédric, un agent du Parc amazonien. Dans sa main, un sac plastique duquel dépasse une boule de plumes blanches aux yeux ronds, semblant tout droit sortie d’un dessin animé. « Je viens de le trouver, ce doit être un bébé grand ibijau tombé du nid », suppose-t-il, en consultant le « Guide des oiseaux » de Guyane. Cette incarnation de Pokémon partira le lendemain dans un carton pour Cayenne, afin d’y être identifiée. 

Trouvée par un agent du Parc, cette boule de plumes aux grands yeux ronds – probablement un bébé grand ibijau – sera envoyée à l’antenne régionale, à Cayenne, afin d’y être identifiée.

Nous profitons des derniers rayons du soleil pour regagner notre gîte. Sur le chemin, nous remarquons un édifice dont l’architecture tranche avec celle des maisons créoles du reste du village : c’est l’église Saint-Antoine de Padoue, flanquée de ses deux clochers blancs en bois. Elle est surveillée par l’autre fierté du village, le fromager, qui domine la canopée à 50 mètres de haut. Encore quelques mètres pour arriver Chez Lulu, le plus ancien gîte en activité de Saül. Lulu pour Lucien. Ses parents sont nés à Saül et il y a quasiment toujours vécu. « Je suis parti une année et puis je suis revenu et j’ai monté le gîte. » C’était il y a trente ans. Aujourd’hui, Lucien a 57 ans et rien n’a vraiment changé. « Je n’ai jamais trouvé ailleurs cette même tranquillité. » Je médite ses paroles en pleine nuit lorsque le cri inquiétant des singes hurleurs, comparable à une longue et profonde respiration, me tire du sommeil.

Lucien (dit "lulu") au comptoir de son bar, dans le gîte qu’il tient depuis trente ans à Saül.

Le lendemain, il nous faut enfin quitter notre rêve amazonien pour Cayenne, la capitale régionale, peuplée de maisons créoles et de bars d’un autre temps. Nous disposons d’un peu plus d’une heure avant de partir pour l’aéroport et en profitons pour nous lancer sur le sentier de Loyola, un parcours de randonnée en forêt, fréquenté par les citadins le week-end. Sans grande conviction, nous nous engageons sur le chemin, persuadées que le plus impressionnant est derrière nous. Quand soudain : « Sur la branche ! », s’écrie Emanuela. Je lève la tête et découvre, ébahie, quatre singes-écureuils (ou saïmiris), reconnaissables à leur queue à l’extrémité sombre, sautant de branche en branche. En Guyane, l’Amazonie se vit même en pleine ville ! 

 

Ce reportage a été publié dans le numéro 13 du magazine National Geographic Traveler (hiver 2019).

 

CARNET DE NOTE

 

Il est 5 h 30, le soleil se lève et la brume se dissipe sur le bourg de Saül.

QUAND Y ALLER ?

La compagnie Air Caraïbes propose 5 vols par semaine, Paris-Cayenne (environ 9 heures de voyage), à partir de 514 € A/R, hors promotions temporaires. Les avions disposent de trois classes : Soleil (Economy), Caraïbes (Premium) et Madras (Affaires), avec sièges inclinables à 180° et plateaux repas gastronomiques. 

QUAND PARTIR ?

La meilleure période pour découvrir la Guyane s’étend de juillet à début décembre, pendant la saison sèche, avec une préférence pour les mois de septembre et octobre. Une exception peut être faite pour le mois de février, lors duquel se déroule le Carnaval, qui mérite à lui seul un voyage. Bonne nouvelle : la Guyane est épargnée par les cyclones.

OÙ DORMIR ?

À Taluen : Amateurs d’expériences roots, vous êtes au bon endroit ! Venez avec hamac et moustiquaire et négociez avec l’une des familles du village pour vous installer dans son carbet. Pour la douche, suivez les locaux dans le fleuve. Environ 10 € la nuit.
À Maripa-Soula : À 10 min à l’écart du bourg, l’hôtel Celia dispose de 9 chambres avec climatisation et Wi-Fi à la réception. À partir de 60 € la nuit.
À Saül : Stéphane et Isabelle accueillent les passionnés de nature au Relais du fromager, havre de paix à moins de 300 m de la forêt. Mention spéciale pour l’apéritif et la table d’hôtes. Comptez 12 € la nuitée en hamac et 35 € en lit double. 
À Cayenne : Si vous êtes en transit, La Chaumière dispose d’une situation idéale (proche de l’aéroport), d’un magnifique jardin tropical avec piscine et d’un bon restaurant de cuisine locale. En plein centre, Inès vous accueille dans sa résidence La Belle Étoile, qui combine le plaisir d’un excellent service hôtelier et l’indépendance d’un appartement. 

COMMENT SE DÉPLACER ?

Pour rejoindre les bourgs de Maripa-Soula et de Saül, Air Guyane est la seule compagnie à proposer des vols intérieurs. Nous vous conseillons de réserver plusieurs semaines à l’avance, les avions ne disposant que de 16 à 18 places. 

PRÉPARER SON VOYAGE

Pour obtenir des conseils sur l’organisation d’un séjour en Guyane, adressez-vous à Etienne Kneib (contact@passionguyane.com). Pour réserver un guide pour une excursion en forêt, contactez Loïc Massué, chargé de tourisme au Parc amazonien de Guyane, (loic.massue@guyane-parcnational.fr).

AVANT DE PARTIR

Bien que les contrôles soient très rares, l’accès au sud de la Guyane est réglementé. Les visiteurs voulant se rendre dans cette zone doivent demander une autorisation préalable pour des raisons sanitaires et de respect des modes de vie des populations. La vaccination contre la fièvre jaune est obligatoire pour monter dans l’avion et un traitement antipaludique est recommandé.

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