Voyage

Photographie : redécouvrez Venise à travers ses envoûtants reflets

Dans une ville prise d'assaut par les touristes, la photographe Jodi Cobb a découvert d'étranges nouveaux mondes.jeudi 14 février 2019

De Jodi Cobb
Photographie De Jodi Cobb
Photographie : redécouvrez Venise à travers ses envoûtants reflets
Cet article figure dans le numéro de mars 2019 du magazine National Geographic.

Confronté aux limites du monde connu, un cartographe européen du 16e siècle a inscrit sur un petit globe de cuivre l'avertissement suivant : « Ici sont les dragons. » En d'autres termes, attention, ce qui se trouve au-delà de ce point est inexploré et dangereux.

J'ai passé ma vie à photographier des mondes inconnus : la vie secrète des geisha au Japon, la face tragique de la traite d'êtres humains. Le danger n'était souvent pas loin. Mon reportage sur Venise pour National Geographic faisait figure d'exception. Chaque recoin de la ville avait été exploré, chaque brique, chaque porte et chacun des 400 ponts avaient été cartographiés et peints. Depuis l'invention de l'appareil photo, chaque photographe s'est attardé sur ces ponts et a photographié les gondoles et les reflets qui dansent sur l'eau du canal. Hormis la malédiction qui consiste à prendre des photographies « clichés », je ne m'exposais à aucun danger à Venise.

J'avais pour mission de documenter la vulnérabilité de la ville face à la montée des eaux, la menace des inondations et la façon dont les Vénitiens tentaient d'éviter l'inéluctable. J'ai pris quelques clichés de reflets, mais j'étais là pour enquêter sur la seule inconnue : Venise allait-elle disparaître sous les eaux ? Ces reflets ne donnaient aucun indice.

Un soir, il était tard lorsque le téléphone de ma chambre d'hôtel a sonné. C'était mon frère. Ma mère venait d'être hospitalisée et je devais rentrer immédiatement. J'ai sauté dans le premier avion, mais je ne suis pas arrivée à temps. Ma mère faisait figure de pionnière de sa génération : elle avait quitté sa petite ville minière natale du Wyoming pour parcourir le monde avec mon père, mes deux frères et moi. Courageuse et dynamique, elle trouvait naturel que je veuille devenir à ma façon une pionnière et a fait en sorte que j'y parvienne. Ma mère a façonné et soutenu mon envie de voyager. « Deux petits sauts ne suffisent pas pour franchir un énorme gouffre », me disait-elle. « Lance-toi. Ne regarde pas en bas. »

Je suis retournée à Venise, mais à la vue des bougies allumées dans une église ou d'un bateau funéraire voguant sur les canaux, le chagrin m'envahissait. Mes yeux s'emplissaient de larmes lorsque j'entendais les chants d'une chorale.

Pendant la période des inondations à Venise, les façades de la place Saint-Marc apparaissent telles des reflets changeants, certains plus nets que d'autres. Il y a peu encore, Jodi Cobb ne partageait pas les abstractions comme celle-ci.

J'ignore pourquoi, mais j'étais attirée par les reflets qui dansaient sur les canaux. Je m'arrêtais souvent pour les photographier, déconcertant mon jeune assistant italien qui savait bien que le magazine ne publiait pas de photographies abstraites et qui pensait que je perdais simplement mon temps. Plus il me questionnait, plus je résistais. J'appuyais souvent sur le déclencheur les yeux remplis de larmes et je voulais éviter son regard.

De retour à Washington pour montrer aux rédacteurs en chef le travail réalisé jusqu'alors, plusieurs autres événements se sont produits dans ma vie personnelle et professionnelle, me laissant confuse et bouleversée. J'avais atteint les limites de mon monde connu.

Je devais me rendre une dernière fois à Venise à l'automne, pour photographier l'acqua alta, la période des inondations saisonnières, quand l'eau envahit les rues, les places et les boutiques de la ville. Des reflets apparaîtraient là où il n'y en avait pas. Et une fois encore, étrangement, ils me réconfortaient. Tout autour de moi s'évanouissait tandis que je me perdais dans le mouvement de l'eau sombre qui, agitée par la brise ou un bateau qui passait, éclatait soudainement en une multitude de couleurs et de formes.

Le reportage terminé, je n'ai montré ces clichés de reflets à personne. Ils étaient totalement différents du genre de photographies que j'aimais prendre, celles qui tentaient de percer des mondes inconnus, des problèmes sociaux et la condition humaine. Je les ai oubliés.

Avant de les retrouver cinq ans plus tard bien cachés dans des dossiers sur mon ordinateur. Comme je commençais à les éditer, des créatures étranges ont surgi des profondeurs des photos : des bêtes mythiques bizarres, des personnages de dessin animé, des masques de carnaval, des serpents et des gargouilles. Ils étaient là depuis tout ce temps, à attendre que mon imagination leur donne vie. Et peut-être aussi me mettaient-il au défi de trouver le courage de tracer mon propre chemin dans la photographie et dans la vie, d'arrêter pendant un temps de rechercher ce qui se trouvait dans le cœur des autres pour pouvoir découvrir ce qu'il y avait dans le mien.

Mais attention : Ici sont les dragons.

 

Jodi Cobb est photographe pour National Geographic depuis plus de 30 ans et a travaillé dans plus de 65 pays.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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