Voyage

Jean-Louis Étienne, explorateur de génie

Médecin, navigateur, alpiniste, concepteur naval... L’explorateur français revient sur sa carrière protéiforme d’aventurier du bout du monde. Histoire d’une vie ponctuée de découvertes et de records.mardi 26 mars 2019

De Julie Lacaze
Le Japonais Kenzo Funatsu (à gauche), Jean-Louis Étienne (au milieu) et le Russe Victor Boyarsky (à droite), lors de l’expédition internationale Transantarctica (1989-1990), qui reste le record de la plus longue traversée du continent blanc.

Destiné à devenir ajusteur, vous étudiez finalement la chirurgie ; attiré par la montagne, vous prenez la mer avec Tabarly... Qu'est-ce qui a guidé vos changements de cap ? 

Jean-Louis Étienne : L’envie de faire des expéditions et d’être libre. Depuis mon enfance, la nature a été mon refuge. Mes idoles étaient de grands alpinistes. Je me promenais près de chez moi, sur le pic de Nore (Tarn), et m’imaginais comme eux, confronté à la haute montagne. Je connaissais par cœur le massif du Mont-Blanc, sans y avoir mis les pieds ! Mon écrivain préféré était Frison-Roche, l’auteur de « Premier de cordée ». Ce rêve d’enfant ne m’a jamais quitté. En internat de chirurgie, à Castres, j’ai ressenti l’envie de participer à des expéditions. Je me suis inscrit en radiologie à Grenoble pour me rapprocher des montagnes. L’appel de la mer est venu à Marseille, lors de mon service national. Là, j’ai commencé à rêver de bateaux...

 

Votre capacité à suivre vos rêves a fait votre succès... 

J-L. E. : J’ai adoré l’ambiance des blocs en chirurgie, la précision du geste... Mais l’appel de l’aventure a toujours été plus fort. Quand j’ai voulu reprendre la médecine, Tabarly m’a contacté pour faire partie de son équipage. J’ai une fois de plus pris le large !

 

Premier à atteindre le pôle Nord à pied en solitaire, détenteur de la plus longue traversée de l'Antarctique... Quels souvenirs vous en reste-t-il ?

J-L. E. : L’expédition au pôle Nord marque un tournant dans ma vie. C’était un engagement personnel très fort, qui m’a occupé trois ans. J’ai échoué une première fois en 1985, au bout de quinze jours. Puis, en 1986, après 63 jours de marche et un premier mois difficile (par –52 °C sous la tente), j’ai atteint le pôle Nord. Une équipe de Finlandais y était parvenue deux ans plus tôt ; mais pas en solitaire ! Avant de partir, on me donnait 1 ou 2 % de chance de réussite. À l’arrivée, j’ai senti un tel sentiment de libération que j’ai décidé de me consacrer aux expéditions polaires.

L’Antarctique, c’était différent. Il s’agissait d’un projet d’ampleur internationale. La mission Transantarctica, en 1989, avait pour but de convaincre le monde de reconduire le Traité sur l’Antarctique (qui fait du continent un espace sans souveraineté, dédié à la recherche, NDLR). Cette traversée, aux côtés d’un Chinois, d’un Russe, d’un Japonais, d’un Américain et d’un Britannique, m’a ouvert au monde.

 

Certains échecs vous ont-ils marqué ? 

J-L. E. : J’ai un grand regret : en 1993-1994, j’ai pris part à une expédition en Antarctique sur l’Erebus, un volcan situé sur l’île de Ross. Des scientifiques m’accompagnaient pour effectuer des mesures de gaz. Moi, je rêvais du lac de lave à l’intérieur du volcan. Nous avons peiné à approcher : la mer de Ross était encombrée de glace. En arrivant au sommet, le cratère était effondré, signe d’une intense activité. Les deux glaciologues ont donc pu effectuer leurs prélèvements sans descendre dans le cratère. Et moi, je n’ai pas pu voir le lac de lave !

 

Quelle place la curiosité scientifique a-t-elle eu dans votre carrière ?

J-L. E. : J’ai d’abord une curiosité technologique. Je suis un bâtisseur. Plus jeune, je construisais tout de mes mains : ma première guitare, ma luge... Aujourd’hui, je bâtis encore des maisons dans les bois. J’aime aussi innover et résoudre des problèmes techniques : « Antarctica » a été conçu pour séjourner sur l’Arctique, et « Polar Pod », mon dernier projet de navire vertical et autonome, pour voguer sur l’océan Austral, dans les cinquantièmes hurlants. Pas simple !

 

Combien de temps consacrez-vous à la préparation de vos projets et à la recherche de financements ?

J-L. E. : C’est une tâche quotidienne. Pour construire le bateau « Antarctica » (l’actuel « Tara », NDLR), j’ai dû lever à l’époque l’équivalent de 1,8 million d’euros. Mon association a emprunté le reste, soit près de 800 000 euros ! Les investissements actuels se font plutôt sur les bateaux de course, moins sur l’exploration. Mais, en réalité, financer des expéditions a toujours été compliqué : à son époque, Magellan a mis sept ans pour obtenir le soutien de la Couronne espagnole et faire le premier tour du monde ! Portugais de naissance, il a même dû changer de nationalité.

Voilà huit ans que je travaille sur le projet « Polar Pod ». Sa construction devrait débuter cette année. Les chercheurs ont besoin de mesures in situ sur l’océan Austral, le plus grand puits de carbone océanique de la planète. Avec « Polar Pod », nous tenterons donc de quantifier sa capacité d’absorption. Nous ferons aussi un inventaire de la faune par l’acoustique et un étalonnage des satellites au sol – étape essentielle pour valider les mesures recueillies sur l’océan Austral. Ce sera enfin l’occasion de vérifier que le plastique et d’autres contaminants ne sont pas présents dans cet océan le plus isolé de la planète.

 

Comment développer un tourisme respectueux du continent blanc ? 

J-L. E. : On ne peut pas arrêter la marche du monde. Expliquer que c’est merveilleux, mais qu’il ne faut pas y aller... Pour l’instant, le tourisme est très régulé et cantonné à l’extrême sud de la péninsule Antarctique. L’installation d’unité touristique y est interdite. La taille des bateaux est restreinte. Les touristes sont accompagnés de guides naturalistes, doivent porter des tenues spéciales et passer par un pédiluve pour éviter de contaminer la faune. L’itinéraire des navires est déposé auprès d’une organisation internationale, qui fait en sorte d’avoir seulement deux bateaux par secteur.

 

Que vous apporte la marche, sujet de votre dernier livre, « Dans mes pas »?  

J-L. E. : La marche est simple et économique. Il suffit d’une bonne paire de chaussures, d’une tente et d’un sac à dos. Et elle met tout le corps à l’œuvre : le cerveau, le cœur, les poumons, le système nerveux, l’équilibre, la mémoire... La précision du geste est très complexe. Il y a un rattrapage permanent du déséquilibre, d’un pied à l’autre. Cela permet aussi de se fixer des objectifs et de les réaliser.

 

En dehors de vos expéditions, vous arrive-t-il de voyager pour le plaisir, en famille ? 

J-L. E. : Nous avons récemment fait l’ascension du puy de Dôme. Il faisait un froid et un vent polaires. Nous étions dans le brouillard. Mais c’est quelque chose que nous souhaitions faire ensemble. Je me promène souvent sur l’île aux Cygnes, à Paris, en bas de chez moi. Lorsque je marche, je sens le vent sur mon visage et je me projette ailleurs. Des images de mes explorations passées me reviennent. Ainsi, je n’ai pas de nostalgie. En ce moment, par exemple, j’essaie de revivre cet instant incroyable, où toutes les cellules de mon corps étaient heureuses : mon arrivée au pôle Nord.

 

Cette interview a été publiée dans le numéro 13 du magazine National Geographic Traveler (janvier-février-mars).

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