Le tour du monde en neuf merveilles : la Birmanie

Nos reporters ont embarqué pour une circumnavigation jalonnée de neuf prouesses architecturales ou naturelles. Sixième étape : la magnificence des temples birmans.vendredi 13 mars 2020

De Corinne Soulay
Photographie De Emanuela Ascoli

J’ai l’impression d’être dans une essoreuse. » C’est Anne, sosie féminin du chanteur Manu Chao, qui prononce cette phrase, dans l’avion. Bouche ouverte, œil hagard… Je n’ai pas la force d’acquiescer, mais je valide. Mes nuits sont fractionnées, j’ai faim constamment (il paraît que c’est parce que ma ghréline, l’hormone qui stimule l’appétit, augmente avec la privation de sommeil) et des envies de sieste à toute heure. C’est dire si la valse des décalages horaires commence à me fatiguer. Cela fait déjà deux semaines que nous avons quitté Paris pour ce tour du monde avec Safrans du monde. Après le Brésil, le Pérou, la Polynésie, l’Australie et la Viêt Nam, en un coup d’aile, à peine 1 h 35, nous voici en Birmanie, pays qui a la particularité de présenter une différence de cinq heures… et trente minutes avec la France. Je pensais les fuseaux horaires calculés d’heure en heure.

Erreur ! Retour au début du XIXsiècle : à l’époque, chaque pays, chaque ville, a sa propre heure basée sur la course du soleil. Ce n’est qu’avec le développement du chemin de fer et l’essor du commerce international, qu’il devient nécessaire d’unifier cet imbroglio. En 1884, par convention, le globe est partagé en 24 bandes d’une heure avec, comme point de départ, le méridien de Greenwich. De quoi remettre les pendules à l’heure ? Las, tout le monde ne joue pas le jeu. La Chine, par exemple, malgré son territoire couvrant quatre méridiens, préfère être à la même heure partout, d’autres décident d’ajouter ou retrancher une demi-heure (voire un quart d’heure pour le Népal) histoire de se démarquer de ses voisins. Ce n’est pas la seule surprise que me réserve la Birmanie. Je ne le sais pas encore, mais ce sera mon coup de cœur de ce tour du monde, le pays dont les images me reviendront par flash longtemps après la fin du voyage.

Flash numéro un : le sourire de cette jeune fille, 15 ans à peine, les joues couvertes d’une substance jaune, à la consistance d’un masque d’argile, appliquée sous forme d’aplats rectangulaires, qui lui font comme une parure tribale. C’est du tanaka, obtenu à partir d’un mélange d’eau et d’écorce d’arbre, cosmétique artisanal aux vertus protectrices contre le soleil. L’adolescente est une vendeuse de cartes postales à la sauvette, elle porte une fleur rouge à l’oreille et une robe à deux teintes de vert, elle me parle dans un français balbutiant et m’appelle par mon prénom. Je la croiserai plusieurs fois pendant ces deux jours, arborant toujours ce même sourire à la fois franc et doux.

Flash numéro deux : la pagode Kuthodaw, à Mandalay, dans le nord du pays. Temple doré quadrillé de près de 730 stupas immaculés, badigeonnés à la chaux, abritant d’imposantes stèles de marbre couvertes d’écritures en volutes indéchiffrables. « Le plus grand livre du monde !, s’enthousiasme Minmin, notre guide, paré de son longyi, la jupe longue traditionnelle birmane. Tout l’enseignement de Bouddha y est retranscrit. » L’image d’un temple en entraîne d’autres. Nous visitons Mandalay, mais aussi Ava, capitale du pays du XIVe au XVIIIe siècle, devenue en un peu plus de 200 ans seulement une petite commune rurale, et Bagan, vaste site archéologique bouddhique de près de 50 kilomètres carrés, qui accueillaient jusqu’à 500 000 habitants aux 11e et 12e siècles. En tout, une douzaine de pagodes et monastères en seulement 48 heures.

Avec ce rituel immuable – se déchausser à l’entrée, se rechausser à la sortie – et la sensation d’une surenchère perpétuelle dans la beauté. Parmi eux, le monastère Shwé Nandô, joyau en bois sculpté, dont les toits, travaillés comme de la dentelle, présentent à chaque coin, un paon majestueux, ancien symbole du pays. Ou encore Ananda, immense pagode blanche de plus de 900 ans, à six terrasses, surmontée d’un dôme étroit couronné d’une ombrelle. « En 1975, le sommet est tombé à cause d’un tremblement de terre. À l’intérieur, étaient dissimulées des centaines de petites statuettes », nous glisse notre guide, amplifiant en quelques mots l’aura de ce bâtiment grandiose.

Nous sommes le 10 novembre, jour de la fête de la pleine lune de tazaungmon (le 8e mois lunaire) et les fidèles viennent en nombre y apporter des vêtements pour les moines. Les familles, en habits traditionnels, se prennent en photo ou s’asseyent un temps pour prier. À l’intérieur, trône, à chaque point cardinal, un bouddha géant doré, d’une dizaine de mètres, fait dans une seule pièce de bois, qui présente une spécificité toute symbolique : pour le voir en entier, dans sa niche, il faut s’incliner.

Cet après-midi-là, nous ne sommes plus que quatre à faire les visites, le reste du groupe ayant préféré profiter de la piscine. Parmi nous, Annie, professeur de mathématiques à la retraite, veut tout voir, tout photographier… En deux semaines, elle s’est taillé une réputation de fille de l’air, nous faussant régulièrement compagnie. Nous devrons être particulièrement vigilants dans la pagode Shwezigon, datée du Xe siècle, car la longue galerie à colonnades qui y mène est bondée de badauds et de marchands du temple vendant tee-shirts, tongs ou plats de nouilles, et saturée de hauts parleurs qui diffusent une litanie bouddhique, ajoutant à la confusion ambiante.

Flash numéro 3 : une montgolfière écarlate s’envolant dans la brume matinale, me rappelant un conte de mon enfance, celui d’un ballon rouge voulant toucher le soleil. Avant cela, il y eut le réveil à 4 h 30, puis le trajet en bus métallique, daté de la Seconde Guerre mondiale, sur un chemin couvert d’ornières, dans le noir total ; le car qui débouche sur une clairière où s’affairent des dizaines de silhouettes ; des flammes qui jaillissent de-ci de-là ; des consignes de sécurité écoutées religieusement autour d’un Thermos de café, tout le monde assis en cercle. « C’est convivial, mais c’est surtout pour circonscrire une zone de sécurité, car il y a des serpents qui rôdent », me confie Fernando, l’un des pilotes.

Pendant de longues minutes, les ballons sont étendus au sol, comme des ombres en 2 D de ce qu’ils adviendront bientôt. Puis débute le rituel du gonflage : les nacelles de seize personnes sont basculées à terre tandis que le brûleur, assisté de ventilateurs, remplit l’enveloppe d’air chaud. Petit à petit, la toile prend du volume. Nous nous envolons au lever du soleil, quittant lentement la terre, sous les au revoir silencieux de l’équipe au sol, qui nous suivra de loin pour nous récupérer au lieu d’atterrissage. C’est que l’engin est versatile, il suit la direction des vents. Nous sommes une trentaine de ballons survolant le manteau de brume éventré ça et là par les cimes des pagodes. Bagan, « la ville aux 3 000 temples », n’a pas volé son surnom.

Malgré les 350 mètres d’altitude et la vitesse de 7 nœuds, il fait chaud ici, à quelques centimètres du brûleur. Michèle et Annie chahutent gentiment Joëlle qui leur avait conseillé de se couvrir. Dans ce voyage à cent à l’heure, cette progression douce, presqu’immobile, offre une pause poétique, comme un hommage aux vers de Lamartine : « Ô temps, suspends ton vol ! et vous, heures propices,/Suspendez votre cours !/ Laissez-nous savourer les rapides délices/Des plus beaux de nos jours ! »

« Ploc. » Le brief de sécurité nous avait laissé entrevoir un atterrissage en catastrophe, faits de violents rebonds et de nacelles renversées, mais, finalement, nous nous posons sans encombre sur une étendue de sable au milieu d’un fleuve, accueillis par les croissants et le champagne.

Le flash numéro 4 est auditif. Ce sont les paroles de Sue, une guide birmane, prononcées au soleil couchant sur le fleuve Irrawaddy, à Mandalay. Elle me parle des Rohingyas, cette minorité musulmane contrainte de fuir le pays à cause de la répression. En septembre 2019, un rapport de l’ONU accusait même la Birmanie d’actes génocidaires. Une situation qui entache la réputation du pays et de la porte-parole de la présidence, Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix 1991. « Elle est coincée entre les militaires et l’opinion publique étrangère, regrette Sue. En Birmanie, il y a 135 ethnies, c’est une question très sensible. D’un côté, les militaires lui reprochent de prendre trop soin des Rohingyas par rapport aux autres minorités, de l’autre, elle a perdu la confiance des Européens qui fustigent son soutien à l’armée. Nos hôtels sont vides, les touristes ne visitent plus nos sites. C’est très dur pour nous. »

Y ALLER

La prochaine croisière aérienne Tour du Monde de Safrans du Monde comptera neuf escales : la baie de Rio, le Machu Picchu, l’île de Pâques, la Polynésie française, la vibrante Sydney, la baie d’Along au Viêt Nam, les temples cambodgiens d’Angkor, le Taj Mahal en Inde et Pétra en Jordanie. 

 

LE TOUR DU MONDE EN IMAGES

Lire la suite