Le tour du monde en 9 merveilles : le Chili

Nos reporters ont embarqué pour une circumnavigation jalonnée de neuf prouesses architecturales ou naturelles. Neuvième étape : épilogue à l’île de Pâques.jeudi 26 mars 2020

De Corinne Soulay
Photographie De Emanuela Ascoli

Pendant le tour du monde, l’île de Pâques, qui a été annexée au Chili en 1888, nous semblait si proche. Deux semaines après mon retour, j’embarque pour cette terre perdue au milieu du Pacifique, au programme de la prochaine croisière aérienne de Safrans du Monde. Désormais, la destination reprend son statut de bout du monde : 2 heures d’avion jusqu’à Madrid, puis 13 h 30 pour Santiago du Chili, et enfin 5 h 30 pour l’île de Pâques… Mais le jeu en vaut la chandelle. À peine posées, nous filons vers les premiers sites d’alignements de moais, colosses de pierre à têtes démesurées érigés sur toute l’île par le peuple Rapa Nui, ancêtre des Pascuans.

À la sortie d’Hanga Roa, l’unique village, se déploie un paysage de prairies, peuplées de chevaux en liberté et d’anciens cônes volcaniques, mix insolite entre l’Auvergne et les îles Féroé, le tout isolé à 3 700 kilomètres du Chili et 4 000 de Tahiti. « L’île de Pâques, c’est la réunion de trois volcans, rassemblés par les coulées du Terevaka, le dernier éveillé il y a 600 000 ans, résume mon guide français, Stéphane. En réalité, c’est le sommet d’une montagne de 3 000 mètres, dont la majorité est sous l’eau. »

Parmi les sites les plus fascinants, l’Ahu Tongariki, quinze géants à la mine patibulaire, étonnamment pourvus de détails raffinés, longues oreilles ou doigts effilés. Non moins impressionnants, les cinq moais coiffés de chignons de pierre rouge, à Anakena, seule plage de l’île. « Quand l’explorateur hollandais Jacob Roggeveen a accosté en 1722, le culte du moai s’était déjà éteint depuis plusieurs générations, on pense qu’il s’est déroulé entre le 10e et le 17e siècle. Ces statues représentent des ancêtres, des chefs de tribu. Ils regardent vers l’intérieur des terres pour protéger les habitants grâce la force surnaturelle du mana. »

L’aura de mystères est intacte. Qui étaient ces Rapa Nui ? D’où venaient-ils ? Comment ont-ils érigé ces mastodontes de tuff volcanique ? Stéphane freine mon enthousiasme : « On connaît les réponses à la plupart de ces questions. Les archéologues et les analyses ADN ont montré que ceux qui ont colonisé l’île de Pâques venaient de Polynésie, vraisemblablement des îles Marquises. Quant aux moais, ils ont tous été taillés dans une même carrière sur les pentes du volcan Rano Raraku. Venez, je vous emmène ! » Un tour de volant et nous y sommes. C’est que l’île ne fait que 25 kilomètres de long et 50 kilomètres de circonférence.

Plus de quatre cents visages énigmatiques, plantés droits dans le sol ou tombés face contre terre, certains même encore attachés à la falaise, attendent là, qu’on donne les derniers coups d’outils en basalte pour les ramener à la vie et les dresser sur des promontoires près de la côte. Comme si, du jour au lendemain, la population avait quitté les lieux. « Il existe plusieurs hypothèses, mais il est possible que la sécheresse et la surpopulation sur l’île aient entraîné des famines et des conflits entre les clans, qui ont conduit à la fin de cette civilisation. »

En contrebas, à un kilomètre à peine, j’aperçois l’Ahu Tongariki. Mais certains moais ont été transportés jusqu’à 12 kilomètres. « En 1986, l’ingénieur tchèque Pavel Pavel a réussi à déplacer une statue équivalente grâce à des cordages, en la balançant de droite à gauche, comme on le ferait pour un gros réfrigérateur », explique Stéphane. Est-ce pour autant la technique qui a été utilisée ? Ou bien celle, plébiscitée par d’autres archéologues, d’un déplacement sur un système de rondins ? Nous ne le saurons vraisemblablement jamais, puisque toutes ces hypothèses s’appuient sur la tradition orale.  

Seule certitude, après le culte des moais, les Rapa Nui sont passés à celui de l’homme-oiseau, qui s’incarnait en un rituel annuel insolite : chaque clan envoyait son candidat sur les bords du cratère Rano Kau, 1,6 kilomètre de diamètre. Les athlètes devaient gagner la côte en descendant sa crête escarpée, puis accéder à l’aide d’un radeau sommaire à un motu isolé, pour y attendre la ponte de l’hirondelle de mer et ramener son œuf. Le premier rentré donnait le pouvoir politique à sa tribu pendant un an. Et les perdants ? « On a retrouvé des os rongés qui suggèrent que ça donnait lieu à des festins cannibales ! La partie honorifique était le pied. Après, c’étaient les mains et enfin les parties grasses. Ça a continué jusqu’à la fin du 19e siècle. » C’est Lili, 77 ans, qui me raconte ça, en riant, assise dans son salon entourée de livres, face à la mer. Cette Française s’est installée là dans les années 1980. Elle est tombée amoureuse d’un Rapa Nui et est restée, même après sa mort il y a huit ans. « À mon arrivée, le recensement comptait 1 600 personnes, il y avait un avion par semaine et le Chili affrétait un bateau par an pour ramener de la marchandise. C’était le règne de la débrouille. Les gens récupéraient les clous usagés et les redressaient. Aujourd’hui, il y a à peu près 7 000 personnes, les jeunes ont Internet, et, depuis le film “Rapa Nui” en 1994, il y a eu l’essor du tourisme. »

Que reste-t-il des moais et de l’homme-oiseau ? « Quelques personnes âgées connaissent encore des choses, mais elles disparaissent. Grâce aux études scientifiques, les Pascuans savent maintenant qu’ils sont reliés au reste de la Polynésie, ça a permis de renforcer l’identité locale. » La septuagénaire a elle-même créé la fondation culturelle Tadeo-Lili, un petit musée consacré à son mari et à sa culture, qu’elle souhaite « comme un complément du musée ethnographique : l’histoire d’un Rapa Nui du 20e siècle. »

À voir le nombre de personnes qui attendent pour se faire tatouer chez Ataranga Tattoo, les Pascuans cherchent désormais à inscrire leurs traditions jusque dans leur peau. Les Rapa Nui avaient coutume de se peindre le visage, le torse et les jambes, mais la pratique avait disparu avec l’évangélisation. « C’est revenu à la mode depuis une vingtaine d’années, me dit Mélanie, mi-Française mi-Rapa Nui, nièce de Stéphane et compagne du tatoueur. Le couple fait d’ailleurs partie d’une troupe de danse traditionnelle qui prépare un festival en Polynésie. Mélanie arbore un motif fait de formes géométriques. « C’est l’animal totem de ma fille », me lance-t-elle énigmatique.

La veille, Bruno, 18 ans, m’avait déjà parlé de ce rituel. Le jeune homme travaille dans un ranch où il apprivoise et entraîne des chevaux sauvages et emmène les touristes en balade. « L’enfant est censé avoir les caractéristiques de son animal totem. Moi c’est le loup… Le tatouage entérine ce lien avec l’animal. Nous croyons aussi aux esprits. Par exemple, je sais que certains endroits sur l’île, qui appartenaient autrefois à des familles ennemies de la mienne, sont tabous pour moi. Mes parents ont perdu la mémoire de ces lieux, mais s’il m’arrive de les traverser je m’expose à des cauchemars, des malaises… Pour l’instant ça ne m’est jamais arrivé. »

Je m’étonne de l’attachement de ces jeunes à ce territoire, qui offre pourtant peu de débouchés si ce n’est le tourisme et l’artisanat. L’île de Pâques continue de générer des mystères. Quant à moi, je ne peux m’empêcher de penser à une conversation eue avec le psychiatre Régis Airault, il y a quelques années, à propos d’un syndrome méconnu, une sensation d’oppression qui s’empare de certains voyageurs expérimentant l’isolement de l’insularité. Je n’en suis pas là, mais depuis quelques heures un refrain du rappeur d’Orelsan tourne dans ma tête : « Au fond je crois que la Terre est ronde/Pour une seule bonne raison/Après avoir fait le tour du monde/Tout ce qu’on veut c’est être à la maison… »

CARNET DE BORD

Y ALLER

La prochaine croisière aérienne Tour du Monde de Safrans du Monde aura lieu du 31 octobre au 21 novembre 2020, avec neuf escales : la baie de Rio, le Machu Picchu, l’île de Pâques, la Polynésie française, la vibrante Sydney, la baie d’Along au Viêt Nam, les temples cambodgiens d’Angkor, le Taj Mahal en Inde et Pétra en Jordanie. 

 

BON À SAVOIR

Faire un tour du monde, c'est changer régulièrement de latitudes et de climat. Mieux vaut prévoir différentes couches de vêtements : tee-shirt, gilet ou pull, veste polaire, doudoune fine, tenue anti-pluie. Pensez aussi aux accessoires incontournables : adaptateur universel, anti-moustiques, crème solaire… et bas de contention pour les longues heures de vol. Et pour que vos proches suivent votre périple, envoyez des cartes postales personnalisées, composées à partir de vos photos (Fizzer, SimplyCards, Youpix...).

 

À LIRE

En novembre 1889, dix-sept ans après la publication du roman "Le tour du monde en 80 jours" de Jules Verne, la journaliste américaine Nellie Bly quitte New York pour tenter de battre le record de Phileas Fogg. Gagné ! Elle raconte sa folle aventure dans "Le tour du monde en 72 jours". Haletant. 

Lire la suite