Sainte-Hélène, l'île du bout du monde

Un nouvel aéroport attire touristes — et changement — vers l'île sauvage et venteuse de Sainte Hélène, où Napoléon a coulé ses derniers jours.jeudi 5 mars 2020

De Emma Thomson
Photographie De Robert Ormerod

« Sainte-Hélène. Petite île. » En 1785, Napoléon Bonaparte, alors étudiant, a couché ces quelques mots sur la dernière page de son livre de géographie. Ironie du sort, l’empereur déchu a été exilé (et a par la suite rendu l’âme) trente ans plus tard sur ce territoire britannique au cœur de l’océan Atlantique.

Aujourd’hui encore, très peu semblent connaître cette île ou ignorent même son emplacement. La situation est cependant en train de changer. En octobre 2017, Sainte-Hélène a accueilli son premier vol commercial. L’île de 122 kilomètres carrés qui ne pouvait jadis être visitée qu’à bord d’un bateau, le RMS St. Helena, après cinq jours de traversée, est désormais accessible grâce à une liaison aérienne de quatre heures avec l’Afrique du Sud.

L’accès à l’île ne s’est pas fait par magie. Le vol inaugural a été retardé de plus d’un an en raison de conditions de vent dangereuses. La presse britannique n’a pas été clémente, qualifiant l’aéroport de Sainte-Hélène de « plus inutile au monde ». L’utilisation d’avions plus petits et la formation intensive qu’ont reçue les pilotes pendant huit mois ont réglé le problème, mais l’aéroport a eu beaucoup de mal à se défausser de ce début en dents de scie. Actuellement, seuls neuf pilotes à travers le monde disposent des qualifications requises pour voler jusqu’à Sainte-Hélène. « L’aéroport est classé dans la catégorie C, la plus difficile », affirme Jaco Henning, le pilote sud-africain qui a effectué le premier atterrissage à Sainte-Hélène.

 

QUAND LE PORT BRITANNIQUE DEVIENT UNE BOURGADE SOMNOLENTE

De la taille de Nantucket, à plus de 1 900 kilomètres des côtes angolaises, l’île de Sainte-Hélène attirait, curieusement, un tas de visiteurs. Le naturaliste Charles Darwin, l’explorateur James Cook, le romancier William Tackeray et l’astronome Edmond Halley, y ont tous séjourné.

La visite de l'île par le futur ennemi de guerre de Napoléon, Arthur Wellesley, duc de Wellington, marqua l'année 1805 alors qu’il regagnait l’Angleterre après un séjour en Inde. « Le bateau qui le ramenait vers la côte a chaviré dans les eaux agitées. Trois personnes ont trouvé la mort », déclare le guide touristique octogénaire Basil George, pendant que nous déambulons le long des quais de la capitale, Jamestown. « Wellington ne savait pas nager mais un jeune homme est venu à son secours. S’il ne l’avait pas fait, la bataille de Waterloo n’aurait peut-être jamais eu lieu ! »

Aujourd’hui, le sort de l’île est en train de changer. « Avant le canal de Suez, trente bateaux accostaient par jour », insiste George. Le commerce est en plein essor depuis 1657, l’année où Oliver Cromwell a octroyé à la Compagnie britannique des Indes orientales une charte l’autorisant à gouverner l’île. Un petit peloton et une foule de planteurs sont arrivés, faisant de Sainte-Hélène une des plus anciennes colonies britanniques. Avec la prospérité du commerce de passage en provenance de l’Inde, ils ont construit un fort, un château, l’église Saint-James et la Plantation House. Des distributeurs comme Solomons et Thorpes, qui ont ouvert leurs portes dans les années 1790, tiennent toujours des magasins à Jamestown.

Cependant, lorsque l’île contrôlée par la Compagnie britannique des Indes orientales est passée aux mains de la Couronne britannique en 1833, « nous nous sommes appauvris », affirme George. La situation s’est de plus en plus détériorée en 1869. « Le canal a rayé l’île de la carte et, depuis l’effondrement du commerce de lin dans les années 1960 – quand Royal Mail a décidé d’utiliser les bandes élastiques au lieu de la ficelle pour attacher le courrier –, nous sommes tributaires de l’aide gouvernementale », ajoute George. Les possibilités d’emploi étaient rares et les enfants laissés à la garde de leurs grands-parents pendant que leurs parents partaient pour le Royaume-Uni afin de travailler comme domestiques chez des familles riches.

Ivy Robinson, qui gère les chambres d’hôtes Wellington House à Jamestown, a vécu une expérience similaire. « Ma sœur est partie quand j’avais quatre ans et je ne l’ai revue qu’à l’âge de quarante-quatre ans », dit-elle. Jusqu’à ce jour, de nombreux habitants de l’île doivent chercher du travail loin de Sainte-Hélène. « S'il est vrai que l’île peut être un espace sûr, elle peut également constituer un piège », explique George.

 

L’AÉROPORT PERMETTRA-T-IL UNE CERTAINE OUVERTURE ?

Les habitants espèrent que l’aéroport offrira aux jeunes de l’île (plus communément appelés les Saints) l’espoir d’un avenir meilleur qui ne les contraindrait pas à quitter l’île à la recherche d’un emploi. Aaron Legg – un Saint de la cinquième génération – comptait sur l’agriculture par le passé mais il décidé de diversifier ses activités et propose désormais des excursions d’aventure en véhicule tout-terrain. « Je n’ai plus à attendre trois semaines le prochain client », dit-il pendant que nous guettons les broussailles pour voir apparaître l’oiseau endémique (connu sous le nom de Pluvier de Sainte-Hélène). « L’aéroport me donne également la liberté de voyager, sans devoir passer trop de temps loin de mon travail. »

L’aéroport ne fait cependant pas l’unanimité. En 2002, un référendum a été tenu, permettant aux habitants de l’île de voter pour ou contre son instauration. Seuls 50 % des habitants ont répondu présents, ce qui fait que la victoire était un peu biaisée. La crise économique a sévi, le financement s’est tari et les plans ont été gelés jusqu’en 2012, année où les travaux ont été entamés sans qu’il y ait eu de deuxième vote. « Je n’ai pas voté pour la mise en place de l’aéroport. Je n’étais pas sûre que notre capacité d’adaptation serait suffisamment rapide. Les plus jeunes peuvent s’y faire mais nous sommes habitués à un rythme de vie plus lent », insiste Robinson. Elle craint que la fin de leur isolement ait des effets néfastes. « Ici, nous bénéficions d’une sécurité absolue : ni crimes ni portes verrouillées. »

Pour d’autres, il est plus question de l’aspect pratique de l’aéroport. « Il n’a pas été construit pour les Saints », témoigne Vince Thompson, rédacteur en chef du quotidien hélénien Independent. « Soixante-seize sièges par semaine ne suffisent pas à combler nos besoins. » Pour lui, le nombre limité de sièges signifie une affluence insuffisante de fonds. Mantis, un hôtel-boutique plus récent, a compté sur les investissements étrangers mais les chambres d’hôtes locales ont d’abord besoin de visiteurs pour que l’argent puisse être réinvesti dans la modernisation des services. Certains habitants se plaignent que les vols sont trop chers.

 

DES RANDONNÉES, DES ÉTOILES ET UNE TRÈS VIEILLE TORTUE

À quoi devraient s’attendre les visiteurs ? Oubliez les fantasmes de palmiers et de plages de sable blanc. L’île de Sainte-Hélène comprend des falaises qui tombent à pic dans l’océan, des vallées escarpées entourées de vastes champs de lin et des forêts luxuriantes de fougères bordées par des embruns ondoyants. Le sable qui s’étend le long de Sandy Bay est, quant à lui, noir.

L’île semble propice à l’aventure. Trente espèces de poissons endémiques se tortillent dans ses eaux et, de janvier à mars, on retrouve également des requins-baleines. Les naturalistes peuvent se retrouver nez à nez avec le plus vieil animal du monde, Jonathan la tortue géante (naissance établie vers 1832) à Plantation House, et même repérer des espèces endémiques comme le Pluvier de Sainte-Hélène et l’escargot succinea sanctaehelenae.

Vous pouvez siroter un café dans la zone la plus éloignée du monde, boire un verre de Tungi (un alcool de poire de cactus) et grignoter des beignets de poissons ou des sandwichs de pâte de tomate. Une fois la nuit tombée, il suffit de pencher la tête en arrière pour admirer le ciel scintillant. L’île attend la reconnaissance officielle de la Dark Sky Association. « C’est unique chez nous parce que vous pouvez voir à la fois la Croix du Sud et la Grande Casserole », affirme Thomson.

La randonnée est sans doute la plus grande attraction de l’île. Et pour cause ! Les 699 marches de l’échelle de Jacob escaladent la vallée escarpée entourant Jamestown. « Avez-vous déjà gravi ces marches ? » me demande Val Joshua qui m’accompagne lors d’une randonnée jusqu’au pic de Diana. Joshua a contribué à la catégorisation d’une vingtaine de parcours autour de l’île, lui qui a des mollets aussi fermes que des poings. En effet, les habitants de l’île sont un peu trop en forme : les sentiers sont en cours de reclassification pour donner une chance aux touristes qui n’ont pas la randonnée dans le sang.

 

À LA RECHERCHE DE NAPOLÉON

Les férus d’Histoire peuvent s’imprégner du passé de Napoléon en visitant Longwood House, la maison où il a vécu de 1815 jusqu’à sa mort en 1821. On peut y retrouver une baignoire en cuivre où le « petit Caporal » passait des heures à lire et à écrire ses mémoires. On peut également contempler les judas qu’il avait percés dans les volets pour garder un œil sur ses gardes.  De plus, la tombe qui renfermait son corps jusqu’en 1840 se situe à moins de trois kilomètres. (Les restes de Napoléon ont été transférés à Paris en 1840 ; cliquez ici pour en savoir plus sur le long et étrange périple du corps de Napoléon).

 

UNE ÎLE IDYLLIQUE ET ISOLÉE

Toute cette robustesse et cette histoire contrastent avec la tranquillité de la vie sur l’île. Les habitants continuent de troquer les citrouilles contre du poulet ; la couverture mobile n’a eu lieu qu’en 2015 ; et le concept de rond-point « n’est toujours pas tout à fait bien maîtrisé », rapporte Stephen Biggs, propriétaire des chambres d’hôtes Farm Lodge Country House. Avec seulement 4 500 habitants environ, la famille est littéralement tout ce qui compte. « Chaque personne est oncle ou tante même quand elle ne l’est pas ! » plaisante Matt Joshua. Ici, on s’appelle par nos prénoms. En effet, lorsque je me baladais dans Jamestown le deuxième jour en prenant des photos, une femme est passée dans le champ de la caméra. « Je peux avoir une copie ? Je m’appelle Molly », m’a-t-elle dit en souriant comme si c’était suffisant pour que je la lui envoie.

L’isolement a son lot de défis : il est difficile de trouver des ingrédients de cuisine, alors que la couverture mobile et le réseau internet peuvent être irréguliers. Cependant, cet isolement est aussi ce qui fait le charme de Sainte-Hélène. Grâce à cette déconnexion à la fois numérique et géographique, vous pouvez vous laisser bercer par un rythme plus lent et retrouver le goût des plaisirs simples de la vie. Les habitants vous saluent dans la rue ou vous font même un signe de la main en passant (qu’ils vous connaissent ou pas). Il y a de longues périodes de quiétude absolue et vous risquez de vous retrouver autour d’un jeu de société au coin d’un feu crépitant.

 

D’AUTRES CHANGEMENTS SONT EN COURS

Les touristes devraient profiter de cette désintoxication numérique. Les câbles sous-marins en fibre optique de la South Atlantic Express – reliant l’Afrique du Sud à la côte Est des États-Unis – devraient bientôt arriver à Sainte-Hélène et mettre fin à cet isolement numérique. « Cet événement aura une incidence bien plus importante que l’aéroport », soutient Helena Bennett, directrice du tourisme.

Le RMS St. Helena a été retiré du service en 2018. Les cargos desservent toujours l’île mais l’époque où les voyageurs admiraient ce halo de roche qui s’offrait à leurs yeux est révolue. Arriver par avion changerait-il cette expérience ? Rainer Schimpf, responsable de plongée basé en Afrique du Sud, et qui espère mener des expéditions ici, s’est livré aux deux expériences. « Les gens appréciaient le RMS parce que c’était comme une machine à remonter le temps – on s’attendait à voir Humphrey Bogart dans les couloirs. Une fois arrivé, vous étiez déjà devenu ami avec tout le monde et connaissiez tout sur l’île. Je m’attendais à ce que l’expérience soit différente sur l’avion, mais beaucoup de conversations ont animé le vol – ce n’était pas comme lors d’un vol normal. »

Cet aéroport pourrait enfin mettre fin à la dépendance économique de l’île mais le tourisme ne peut être durable que si les vols ont lieu toutes les semaines au lieu d’une fois par mois. Qu’on le veuille ou non, le changement bat son plein.

Article publié dans le National Geographic Traveller U.K. Emma Thomson est une journaliste de voyage basée au Royaume-Uni. Suivez-la sur Twitter.

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