Tohoku, le Japon méconnu

Sur l'île de Honshu, notre reporter est parti sur les traces du poète Matsuo Bashô.

Thursday, April 16, 2020,
De National Geographic Traveler
Photographie De Toru Hanai
Vue spectaculaire à Yamadera, du temple Risshaku-ji sur le mont Hoshu, où s’était rendu le poète Matsuo Bashô. ...

Vue spectaculaire à Yamadera, du temple Risshaku-ji sur le mont Hoshu, où s’était rendu le poète Matsuo Bashô. Il faut gravir plus de 1 000 marches pour atteindre le graal.

« Chaque jour en voyage, il fait du voyage sa demeure. » Ces mots sont du poète japonais Matsuo Bashô (1644-1694). Ce contemporain de Racine et de La Fontaine est considéré comme le plus grand maître du haïku : la poésie traditionnelle japonaise qui se résume – en version originale – à un tercet de 5, 7 et 5 syllabes. J’ai découvert cet art minimaliste en lisant des traductions de Matsuo Bashô, il y a longtemps. J’avais aussi été envoûté par un récit de voyage du poète mêlant haïkus et prose, un genre que l’on nomme haïbun.

Intitulé Oku no hoso-michi (il en existe différentes versions en français, dont l’une du voyageur Nicolas Bouvier intitulé « Le chemin étroit vers les contrées du Nord » et une autre du japonologue René Sieffert dans son recueil « Journaux de voyage »), ce texte raconte le périple qu’entreprend Matsuo Bashô de mai à octobre 1689 dans le Japon féodal. Accompagné de son disciple Kawai Sora, il quitta son ermitage d’Edo (aujourd’hui Tokyo) pour rejoindre le nord de l’île de Honshu, 2 350 kilomètres essentiellement parcourus à pied. La région arpentée par Bashô s’appelle Tohoku. Montagneuse et sauvage, encadrée par l’océan Pacifique et la mer du Japon, elle se compose de six préfectures : Fukushima, Yamagata, Miyagi, Iwate, Akita et Aomori, située à l’extrémité septentrionale de l’île de Honshu.

Trois-cent-trente ans après Bashô, j’ai eu envie de parcourir – en moins de temps et avec des moyens plus modernes – ce nord encore très peu fréquenté par les étrangers. « Aujourd’hui Tohoku constitue peut-être le secret le mieux gardé du tourisme au Japon », affirme l’écrivain Yutaka Yazawa.

Holland Island dans la préfecture d’Iwate est une île déserte où l’on accède en bateau depuis la ville de Yamada. Ce paradis baigné d’une eau turquoise tient son nom de l’expédition du navigateur hollandais De Vries, qui avait accosté ici au XVIIe siècle. On y voit encore des traces du tsunami de 2011, mais la nature reprend ses droits.

J’ai voulu chercher à découvrir, avec la naïveté assumée d’un gaijin (un étranger), l’âme japonaise qui s’exprime notamment à travers les récits de voyage traditionnels, comme celui de Matsuo Bashô. Spécialiste du Japon, le professeur Jacques Pezeu-Massabuau en donne une lecture saisissante : « Mêlant prose et poèmes, ils proposent au lecteur une géographie imaginaire où les particularités individuelles et détails personnels ne reçoivent qu’une place réduite voire inexistante. On s’y attache moins à raconter des sites ou un déplacement jour après jour qu’à errer poétiquement dans une dimension de la durée qui s’appellerait tout simplement ‘‘le temps du voyage’’ où se rencontrent gens, paysages et souvenirs littéraires.»

C’est donc mon temps d’un voyage qui se sera écoulé sur dix journées lors de l’été 2019 que je me propose de vous raconter dans une forme non chronologique. C’est le « rapport d’étonnement » (diraient les Japonais qui en sont friands) d’un gaijin, ou encore un dictionnaire thématique amoureux de Tohoku... Avant de commencer, je ne résiste pas à citer les propos de Matsuo Bashô à la veille d’entreprendre son propre périple vers les contrées du nord : « Les dieux du voyage me faisaient signe et je ne tenais plus en place ».

Carte de la région nord du Japon Illustration : Hugues Piolet

FUKUSHIMA, LA MAL AIMÉE

La préfecture de Fukushima, qui tient son nom de sa capitale provinciale, est la plus méridionale des six préfectures de Tohoku. C’est la porte d’entrée de la région nord lorsque l’on vient de Tokyo. Le terrible séisme qui a ravagé une partie de l’est du Japon le 11 mars 2011 a surtout laissé dans les mémoires le sinistre souvenir des deux centrales nucléaires qui ont été ravagées par le tsunami. Elles ne sont pourtant pas situées précisément à Fukushima mais le long de la côte sur le Pacifique. La première, à Daiichi, à 90 kilomètres de Fukushima, et la seconde, 12 kilomètres plus au sud à Daini.

Il est assez ironique d’imaginer que le développement du nucléaire qui a commencé dans les années 1970 au Japon avait pour but d’assurer la vitalité économique de cette région et de fournir Tokyo en énergie. Aujourd’hui, évidemment, lorsque l’on évoque la catastrophe nucléaire, ce n’est pas le nom de Fukushima que l’on devrait prononcer mais celui de Daiichi. Le tourisme à Fukushima a été sérieusement impacté par la réputation diabolique qui lui colle à la peau. À Nihonmatsu, dans la première auberge où je vais déguster un succulent florilège de mets pêchés et cultivés dans la région, Yoshiko Omatsu, la patronne, sourit en me servant avec fierté de l’eau de... Fukushima.

Autour de la table c’est l’hilarité : non, l’eau minérale n’est pas contaminée. Yoshiko me rassure : « L’eau de Fukushima est exceptionnelle; » Au pied du mont Adatara, Nihonmatsu est renommée pour la qualité de ses eaux et notamment celles provenant du puits Hikage. La marque d’eau en bouteille « Fukushima No Mizu » a même reçu un grand prix à Bruxelles lors du concours international « Monde Sélection 2019 ». Je déjeune avec Hideharu Ohta, président de l’illustre brasserie de saké Daishichi, une affaire aux mains de sa famille depuis dix générations. Il me confie que l’un de ses grands crus est conçu avec l’eau pure d’un monastère de la région. Aujourd’hui, on trouve même ses bouteilles les plus prestigieuses sur la carte du Crillon à Paris. Quant à la nourriture, elle est sous haute surveillance.

Depuis 2011, le Centre technologique agricole de Fukushima a testé plus de 200 000 échantillons de produits. Le taux de radioactivité maximal fixé au Japon est de 100 becquerels par kilogramme : 12 fois moindre qu’en Europe ! Me voilà rassuré...

Au XVIIe siècle Matsuo Bashô avait fait une halte, non loin de là, dans la ville thermale de Iizaka Onsen. Il avait pris un bain dans « l’eau bouillante » qui l’avait réjoui, mais il avait mal dormi dans une  « minable cabane » à cause des moustiques et des puces... Moi, c’est décidé, je vais passer la nuit ici : un touriste, et de surcroît un gaijin, dans la préfecture de Fukushima ? Quelle étrange idée !

 

LE RYOKAN, UN HAVRE DE PAIX

Durant mon séjour dans la région de Tohoku, je vais découvrir la magie de ces lieux que l’on appelle des ryokans : des hôtels généralement transmis de génération en génération où l’on peut séjourner en vivant dans une bulle de paix sans avoir besoin de sortir si l’on a l’esprit casanier. Mon premier ryokan est situé à Iizaka Onsen, où a séjourné Matsuo Bashô.

Pour vivre une expérience exceptionnelle dans la région de Tohoku, il faut absolument loger dans un ryokan traditionnel comme, par exemple, le Tsurunoyu niché au cœur de la nature dans la préfecture d’Akita.

En sortant de la station de train, on est d’ailleurs accueilli par sa statue : le poète veille sur la ville ! Et le ryokan Yoshikawaya où je pénètre n’a rien d’une « minable cabane ». Existant depuis 180 ans, il est situé dans une gorge montagneuse, et baigné par la rivière Surikami. La famille Hata s’enorgueillit d’accueillir des hôtes depuis sept générations. Masaki Hata, qui succède cette année à sa mère à la tête du ryokan, aurait préféré être dessinateur de mangas – il a d’ailleurs un très bon coup de crayon – mais les traditions sont sacrées au Japon ! Quand on hérite d’un ryokan on le garde, on le préserve, et on le rend encore plus beau années après années. Voilà la mission implicite à laquelle chaque nouvelle génération doit s’atteler : sacrifier ses envies personnelles pour respecter la mission dévolue par les ancêtres. Le Yoshikawaya compte 126 chambres. La mienne bénéficie d’un onsen privé, un petit spa d’eaux volcaniques situé sur un balcon face à la montagne.

Au cours de mon périple, je vais fréquenter plusieurs ryokans qui vont m’enchanter. Si la ville de Tendo située dans la préfecture de Yamagata, n’a pas de charme particulier, le ryokan Takinoyu, tenu par la famille Yamaguchi, possède des chambres avec des onsens privatifs en étage élevé, avec une vue imprenable sur la cité ! Plus au nord, dans la préfecture de Miyagi, à Matsushima, j’ai pu séjourner au ryokan Shoan, le plus spectaculaire que l’on puisse concevoir. Situé face à la mer, il ne compte que 11 chambres et a été conçu par June Sato, dont la famille gère des ryokans depuis trente-quatre générations. Blotti dans un luxuriant écrin de verdure, le Shoan est la promesse d’une zénitude absolue bercée par le chant des cigales.

 

LES ONSENS, UNE EXPÉRIENCE VITALE

En parlant de zénitude, que celui qui ne s’est jamais plongé dans un onsen, se précipite immédiatement dans la région de Tohoku, qui regorge de bains alimentés par les sources chaudes volcaniques. À chaque volcan son eau et ses bienfaits particuliers. Chaque onsen revendique des effets thérapeutiques spécifiques. Ma première immersion dans l’un de ces bains est l’expérience vitale la plus puissante que j’ai connue depuis ma naissance. Un rituel accompagne cette cérémonie du toji (balnéothérapie). Vêtu d’un simple yucata (peignoir) de coton et chaussé de tongs, on se rend à la douche pour se laver sous une eau fraîche, puis on pénètre nu dans un bain brûlant en s’immergeant jusqu’au cou. Dans certains ryokans, les hommes et les femmes se retrouvent parfois dans des bains mixtes.

Au Japon, prendre un bain dans un onsen relève à la fois de la tradition, du soin et de l’expérience mystique ! Les onsens situés au pied du mont Nyuto, dans la préfecture d’Akita, méritent le détour : sept bains d’eaux sulfureuses renommées depuis des siècles pour leurs vertus thérapeutiques. Dans les bassins mixtes, les hommes portent sur la tête la serviette qui leur sert de cache-sexe avant de s’immerger.

Dans la préfecture d’Akita, niché au cœur d’un parc naturel, au pied du mont Nyuto, j’ai emprunté dans une forêt de hêtres le circuit du Nyuto Onsen-kyo pour découvrir sept onsens dont j’avais entendu parler. Leurs noms étaient un appel à la poésie : Tsurunoyu, Kuroyu, Magoroku, Ganiba, Ogama, Taenoyu et Kyukamura. Première étape : le Tsurunoyu qui, comme la plupart des onsens, offre tout le confort : hébergement, gastronomie délicate et bains chauds. Au cœur de la nuit, je ne résiste pas et, malgré la présence d’ours dans les parages, me faufile furtivement dans le bain mixte. Je suis seul au milieu de la nature et frôle une expérience mystique lorsque les miasmes de mon corps semblent s’évanouir dans le bouillonnement du bain. Le lendemain, je me promets d’aller découvrir le charme des autres spas. Direction le Kuroyu.

Depuis 330 ans, son eau laiteuse est réputée soigner l’athérosclérose, les rhumatismes, les maladies de la peau et des poumons. Tout un programme ! Ce onsen appartient aujourd’hui à Yasuhisa Ikeda, un riche homme d’affaires, qui me fait l’honneur de m’accueillir avec un thé vert accompagné d’un œuf à la coquille noire. Devant ma stupeur, il rit. Rien de surnaturel, c’est juste un œuf de poule cuit dans l’eau sulfureuse. C’est extrêmement goûteux. Les vertus des onsens permettraient d’avoir une vie plus longue, me confie-t-il.

Pour m’en convaincre je vais à pied rencontrer le propriétaire du onsen le plus proche. Le Magoroku est dirigé par Magosuke Taguchi, un «jeune homme» de 95 ans qui m’accueille avec un large sourire. Selon la légende, les eaux de ce onsen auraient, outre leurs milles vertus, celle de rendre la fertilité... Où que  me mènent mes pérégrinations, j’ai la sensation, d’être la personne la plus importante du monde. Chacun ressent cela. Et cela à un nom : omotenashi, l’hospitalité japonaise.

 

OMOTENASHI, L'HOSPITALITÉ JAPONAISE

Arpenter Tohoku est pour moi une aventure fascinante, car ce n’est que mon deuxième séjour au Japon ; le précédent datait de 2005, et j’étais resté confiné à Tokyo. J’ai quitté le bourdonnement de la plus grande mégapole du monde pour découvrir cette région sauvage où l’impression première, contre-intuitive, et pourtant bien réelle est « trop d’espace». On respire ! Avec la naïveté du gajin, j’entrevois quelques aspects de la culture japonaise. Et quelques mots qui la résument... Omotenashi en fait partie.

Dans le ryokan Yoshikawaya qu’elle dirige avec son mari et ses beaux-parents à Iizaka Onsen (préfecture de Fukushima), Akiko Hata, prépare avec une infinie délicatesse la table pour le dîner.

Le sens de l’hospitalité est une valeur qui semble inscrite dans l’ADN des Japonais. Ou du moins dans leur éducation. Omotenashi, synonyme de respect envers l’autre, s’accompagne aussi d’un célèbre trait de caractère des Japonais : la ponctualité. Décrite par certains comme le signe d’une angoisse maîtrisée, je vais constater à quel point chaque minute volée est une minute perdue aux yeux de vos interlocuteurs, et le signe d’un impardonnable manque de courtoisie.

Appréciant personnellement plus que tout le respect des délais, je vais découvrir une nation qui règne tout entière sur le temps, en prenant le fameux Shinkansen. Le train à grand vitesse japonais n’est, en effet, pas seulement une merveille de technologie, c’est l’orgueil de la nation japonaise pour sa régularité. Au début de mon périple, lorsque j’ai pris le train de 8h08 en gare de Tokyo pour me rendre à Koriyama, une ville de la préfecture de Fukushima, j’ai assisté à un spectacle inattendu lors de l’entrée en gare du train.

Alors que je patientais sur le quai, à l’intérieur des wagons vides se déroulait un ballet joyeux : sous la direction d’un superviseur, des employés souriants dansaient littéralement en nettoyant la rame avec une précision et une dextérité inouïes. Leur tâche achevée en une poignée de minutes, ils sont descendus sur le quai, se sont alignés, puis se sont inclinés devant les passagers, les invitant à monter à bord. «Si votre train a, ne serait-ce qu’une minute de retard, vous recevrez mille excuses», me confie Yumiko Nishitani, la guide qui m’accompagne. La régularité du Shinkansen résume l’obsession des Japonais dévolue au respect du temps d’autrui : ressource précieuse entre toutes.

 

LES TEMPLES, PERMANENCE DU TEMPS

Du temps, je vais justement en avoir besoin pour visiter certains des plus beaux temples de la région de Tohoku. Le premier que je découvre est celui de Nakano Fudoson, dans la préfecture de Fukushima. Ce temple zen bouddhiste est dédié à la divinité Fudo, l’un des cinq rois du savoir. Je me plie à un rituel consistant à écrire un vœu sur une petite planchette de bois destinée à être ensuite brûlée, et – si Bouddha veut – que ce vœu se réalise... Mais chut ! À part le gargouillement d’une cascade, ici tout est calme et volupté. J’entre dans une enfilade de petites grottes où les moines méditaient.

Le bouddhisme est l’une des plus puissantes religions au Japon (avec le shintoisme), qui s’est répandue dans le nord dès le IXe siècle grâce au moine Jikaku Daishi.

J’en ressors imprégné de paix et poursuit mon pèlerinage vers les quatre temples historiques de Tohoku, comme Matsuo Bashô au XVIIe siècle. Deux d’entre eux sont situés à Hiraizumi (préfecture d’Iwate) : Chuson-ji et Motsu-ji. Kocho Sugawara, le moine qui dirige le temple de Chuson-ji, me reçoit pour une cérémonie du thé. Il me parle de la paix de l’âme que procurent la méditation et la fréquentation des temples. Celui-ci possède une merveille architecturale et historique : le Konjikido, une «chapelle étincelante», décrivait Bashô, qui lui a consacré un haïku : «Même les pluies de juin / t’ont épargnée ‘‘Chapelle d’or’’ / dont la beauté flamboie. »

À Motsu-ji, c’est un magnifique parc parsemé d’étangs qui fait la richesse du lieu. Le moine Yusho Fujisato m’autorisera à frapper avec une sorte de bélier suspendu au plafond par une corde sur une immense cloche de bronze après avoir fait un vœu. Dans un long murmure, le son se propage à travers mon corps, à travers le parc, à travers la plaine.

Dans la préfecture de Yamagata, à Yamadera, mes vœux seront comblés par l’ascension du mont Hoshu jusqu’au temple Risshaku-ji, fondé en 860. Situé à 460 mètres d’altitude, la pénitence est rude : il faut emprunter un escalier de plus de mille marches pour accéder à ce monastère de montagne où s’était rendu Bashô : «Je montai jusqu’au temple avant la tombée du jour. C’est un entassement d’énormes blocs de pierre entre lesquels ont poussé pins vigoureux et cyprès centenaires [...]» Rien n’a changé. La montée s’effectue sous les arbres qui rafraîchissent le pèlerin de leur ombre séculaire. J’ai une joie particulière à effectuer cette procession.

Je suis en effet accompagné par des membres de l’Association des Maîtres de l’Oku no hoso-michi, consacrée à Matsuo Bashô. Et je marche sur les traces du poète avec Shinichiro Ashino, grimé comme lui ! Il m’ouvre la voie muni d’un bâton. Au sommet, je paraphrase le poète : «La vue est splendide, la paix et la beauté du lieu me remplissent le cœur. » En souvenir de ce lieu, Bashô a écrit un haïku : «Silence caniculaire / le cri de la cigale / pénètre même le roc. » En redescendant, je me rends au Yamadera Bashô Memorial Museum, qui lui est consacré. Vive émotion lorsque je vois dans une vitrine une transcription calligraphiée par un disciple de son journal de voyage datant de 1697...

 

MATSUSHIMA, LA BAIE SUBLIME 

Je parachève mon pèlerinage dans la préfecture de Miyagi, à Matsushima, où se trouve le temple de Zuigan-ji. Il a été érigé en 828 à l’initiative du moine Jikaku Daishi, qui a répandu le bouddhisme à travers tout le nord du Japon. Tombé en désuétude, il sera rebâti sur ordre du samouraï Date Masamune, fondateur de la ville de Sendai, en 1609.

Au temple de Chusonji, un moine a fait l’honneur à notre reporter de remplir son carnet de pèlerin pour attester de sa visite en ce lieu.

Quatre siècles plus tard, en 2011, le temple a été miraculeusement épargné par le tsunami ; seule l’allée arborée qui menait au bâtiment principal (baptisé le Hondo) a été détruite par une vague. Une bénédiction : ce temple renferme notamment des peintures de paon rarissimes de Sakuma Shuri datant du XVIIe siècle. Un musée, près de l’entrée principale, présente pour sa part des collec- tions temporaires puisées dans les quelque 30000 objets amassés au fil de l’histoire par le temple.

À Matsushima, Matsuo Bashô vivra l’une de ses expériences les plus intenses et y consacrera un long passage dans son récit. Écoutons-le : «On a beau l’avoir dit et redit, Matsushima n’a pas son pareil au Japon [...] La baie, ouverte vers le sud-est, est large de trois lieues [...] Un troupeau d’îles en émerge : certaines dressées comme un doigt vers le ciel, d’autres mollement allongées sur l’eau, formant des arcs de deux ou trois s’infléchissant vers l’est ou l’ouest, certaines semblant porter un enfant sur le dos ou le serrer contre leur sein, îles mères et îles filles. »

Plus loin : « Ces îles sont-elles nées d’un caprice du dieu des Montagnes au temps du Chaos primordial ? Une chose est certaine : ni le pinceau du peintre ni celui du poète ne peuvent rendre justice à cette merveille de la Création. » Rien d’étonnant à ce que le nom de Matsuo Bashô soit vénéré à Matsushima. Aucune exagération dans ses propos datant d’il y a plus de trois siècles. Considéré comme l’un des trois plus beaux sites du Japon et faisant partie du très restreint «club des plus belles baies du monde», Matsushima est un must see absolu dans la région de Tohoku.

Coucher de soleil sur la baie de Matsushima dans la préfecture de Miyagi.

L’été est particulièrement torride. Je décide donc de faire un circuit en bateau au milieu des quelque 260 îles qui parsèment la baie pour profiter de la fraîcheur de la mer. De retour à quai, j’ai rendez-vous avec Katsumasa Konno, un guide qui doit m’accompagner sur une petite île où s’est rendu Bashô. Je lui parle de l’enchantement procuré par ma courte croisière.

« Ces îles sont notre chance. Lors du tsunami de 2011, elles ont servi de brise-lame. Sinon les dégâts auraient été considérables dans la ville. » Que faisait-il ce jour-là ? « J’écrivais des haïkus ! », me répond-il en jubilant. Matsushima n’a déploré aucun mort dû au séisme. Et nous voilà partis à pied pour emprunter un pont de bois rouge de 250 mètres de long qui mène à la petite île d’Ojima où Bashô avait fait étape : « J’y visitai l’ermitage du maître zen Ungo et allai m’incliner devant le rocher où il s’installait pour méditer. » J’ai accompli ce même rituel non sans émoi...

On raconte que sur cet ilôt, un moine du nom de Kenbutsu Shonin récita quelque 60 000 sutras pendant plus de dix ans et qu’il finit par atteindre l’illumination. J’ai respiré à pleins poumons l’air de la mer et quitté l’île d’Ojima. Katsumasa m’a emmené boire un thé vert dans le salon Kerantei situé sur un promontoire à la tombée du jour. Assis en lotus, j’ai, moi aussi, reçu une illumination. Mais j’ai été incapable d’écrire un haïku. Je reviendrai...

 

Article publié dans le numéro 17 du magazine National Geographic Traveler. S'abonner au magazine

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