Le skateboard à la conquête du monde

Comment ce sport marginal, né en Californie du Sud, a-t-il eu une influence planétaire sur la culture et sur les paysages urbains ?

Wednesday, June 17, 2020,
De National Geographic
Une foule se rassemble au Venice Beach Skate Park pour assister aux exploits de skateurs comme ...

Une foule se rassemble au Venice Beach Skate Park pour assister aux exploits de skateurs comme Sean Davis, 22 ans, que l’on voit ici. Il a quitté l’Illinois pour la Californie en 2019, afin de réaliser son rêve de devenir skateur professionnel.

D’abord passe-temps de quartier, puis sport prisé dans le milieu californien du surf dans les années 1950, le skateboard, réputé être à la portée de tous, est désormais un phénomène mondial. La discipline a son propre langage pour les figures (fakie [rouler en arrière], vert [faire du skate sur des structures verticales], kickflip [faire tourner la planche d’un tour dans l’axe parallèle avant de retomber dessus], ollie [sauter avec sa planche après en avoir tapé la queue quand elle est au sol]). Elle a aussi ses pères fondateurs (dont Tony Alva, Steve Caballero et Tony Hawk), son mensuel (Thrasher, basé à San Francisco), son film emblématique (le documentaire Dogtown and Z-Boys, de 2001, réalisé par la légende du skateboard Stacy Peralta et narré par Sean Penn) et ses célébrités qui en sont fans (Justin Bieber, Rihanna, Lil Wayne, Miley Cyrus).

Naguère considérés comme « une épine dans le pied des architectes paysagistes, des planificateurs et des propriétaires immobiliers », selon les mots d’Ocean Howell, un ex-skateur professionnel devenu professeur d’histoire, les skateurs sont devenus des défenseurs non officiels de l’aménagement urbain.

Consécration ultime, les prochains Jeux olympiques incluront de nouvelles épreuves masculines et féminines : le skateboard de rue (sur un parcours de marches, de rampes descendantes, de rebords et d’autres modules urbains) et de parc (sur un parcours sinueux ponctué de bowls et de virages descendants). C’est aussi le signe que les JO cherchent à rajeunir leur public.

Jose A. Rendon fait du skate à Venice Beach. Ici, les rêves peuvent déboucher sur les épreuves pros et les sponsors. Mais, assure Jim McDowell, de Rip City Skates, les gamins véritablement mordus de skate s’en moquent : ils veulent juste en faire.

Se réinventer et transgresser les conventions, telle est l’histoire perpétuelle de la Californie, depuis les chercheurs d’or jusqu’aux entreprises de la haute technologie. Et la Californie du Sud, berceau du skateboard, en demeure l’épicentre. Mais le spectacle quotidien des skateurs du Venice Beach Skate Park est trompeusement ludique et désordonné.

Ce style de vie décontracté et de plus en plus répandu s’est trouvé valorisé à mesure que Venice Beach, un quartier de Los Angeles situé au bord de l’océan, devenait une destination touristique haut de gamme. D’ailleurs, un séjour sur place ne saurait être complet sans un crochet par le milieu du skateboard.

Le skatepark symbolise le charme idyllique du quartier – ses palmiers, ses couchers de soleil étincelants sur la plage et son ambiance encore en partie préservée de la boboïsation. Il accueille en permanence tout l’éventail des pratiquants : des petits enfants aux parents attentionnés, des talents en devenir comme Sean Davis, le pro occasionnel mais très bien payé, et des adolescents passionnés qui ont trouvé dans le skateboard le genre d’exutoire créatif et individualisé que les sports plus établis ne sauraient offrir.

Le Venice Beach Skate Park n’a que dix ans à peine. Celui de Santa Monica, The Cove, a été construit en 2005, et le paradis des skateurs de West L.A., le Stoner Skate Park, a ouvert en 2010.
Chacun correspond à un quartier.

« C’est une sorte de fraternité, et c’est aussi chacun dans son fief », explique Jim McDowell, copropriétaire à Santa Monica du Rip City Skates, un petit magasin de skateboard très typique, créé en 1978 dans un ancien bar. « Les gars de Venice Beach disaient aux gars de Santa Monica : “Allez vous faire foutre’’, et vice versa. »

Le Rip City Skates de Santa Monica, mythique chez les skateurs, vend du matériel depuis 1978. « Souvent, les gamins descendent d’avion et viennent ici avant même d’aller à l’hôtel », assure le copropriétaire, Jim McDowell (photo).

Les skateparks de Californie du Sud influencent désormais les espaces publics du monde entier. Mais ce sont eux-mêmes des copies de voies urbaines dénudées. Ils reprennent la tradition hors-la-loi du skateboard, en réinventant des paysages urbains statiques et ordonnés. Escaliers, bancs de parc, rambardes... Tout est bon pour le skate. « Pratiquer le skateboard, c’est contourner les règles, explique Steve Alba, une légende de ce sport depuis plus de quatre décennies. C’est la mentalité “nous contre eux”. »

Salba, comme on le surnomme, a 57 ans. Il a fait partie de la deuxième vague de skateurs pionniers – après les Z-Boys, nommés d’après le magasin de planches de surf Zephyr, qu’ils fréquentaient à Santa Monica. Salba a contribué à populariser le vert (skate sur des éléments verticaux) dans les années 1970, époque où une grave sécheresse empêcha nombre d’habitants de la Californie du Sud de remplir leur piscine.

Les bowls profonds des skateparks actuels, conçus sur mesure, sont calqués sur les piscines privées que Salba et sa bande investissaient, en effectuant joyeusement leurs figures de voltige avant l’arrivée de la police.

Par un matin d'hiver, j’observe Salba et une demi-douzaine de skateurs plus jeunes pratiquer dans une piscine vide, devant une résidence du comté de San Bernardino. Le propriétaire a accepté de leur laisser utiliser les lieux.

Deux d’entre eux sont des superstars du genre: Oskar « Oski » Rozenberg, un Suédois de 23 ans, reconnu comme l’un des skateurs les plus inventifs du monde, et Tristan Rennie, 22 ans, un local, d’un calme surnaturel. Pendant une heure, ils se relaient en tournoyant en l’air avant de retrouver le sol en faisant grincer la planche.

À chacune de leurs figures, ils s’envoient des « Génial, mec! » ou « Trop bon, mon pote! » Salba est de la fête. Il porte un casque (toujours rouge), ainsi que des coudières et des genouillères à motif léopard. Il est plus raide que les jeunes skateurs, mais ceux-ci le regardent avec respect.

Grâce à divers parrainages, mentorats, ventes de vidéos et de vêtements, sans parler de ses visites ininterrompues dans les piscines des comtés de Los Angeles et de San Bernardino (les «Badlands »), Salba a réussi à exécuter la figure de skate la plus compliquée de toutes : faire du skateboard son métier.

« C’est super de voir cette nouvelle génération revenir aux anciennes méthodes, se réjouit le vétéran. Prenez Oski. Il n’a pas beaucoup l’occasion de pratiquer ce style de skate [en piscine]en Suède. [...] Mais c’est ça, le skate, ne pas laisser les choses se mettre en travers de votre chemin. »

Encinitas est une ville côtière, à deux heures de route au sud de Venice Beach. C’est là que je rencontre Bryce Wettstein, 16 ans. Elle est dans son jardin, en train de négocier les courbes profondes de ses rampes de skateboard personnelles – nommées Iguana Bowl, en l’honneur du défunt iguane domestique de la famille.

Le terrain de basket du centre de loisirs de Pecan, à East Los Angeles, est un lieu de skateboard très prisé des débutants, comme Briana King (deuxième à partir de la droite) et ses amies. Ces dix dernières années, le nombre de femmes professionnelles à plein temps dans ce sport a doublé.

Bryce Wettstein a tout de l’adolescente type : elle rit un peu bêtement, a la langue bien pendue et est un peu gauche. Cependant, dès qu’elle monte sur une planche, que ce soit dans l’océan Pacifique ou sur du béton, elle se métamorphose. Elle a commencé le skateboard et le surf à 5 ans ; à 8 ans, elle a alterné les deux en compétition, incapable de choisir l’un ou l’autre.

Puis, voilà environ trois ans, elle s’est rendu compte que réagir à l’environnement sur une vague ne lui permettait pas d’être aussi créative que sur une planche de skate. «Dans le surf, explique-t-elle, vous êtes beaucoup à la merci de la chance ou de la clémence de mère nature.» En 2019, Bryce Wettstein est devenue championne féminine des États-Unis en skatepark. Elle est une étoile féminine dans un sport qui, depuis sa création, a été nourri de la testostérone mâle. Cela offre des opportunités aux femmes, ainsi que des défis à relever.

« Du côté des hommes, il y a pléthore de talents, il est donc plus difficile pour un homme de percer, constate Yulin Olliver, l’agent de Bryce Wettstein. Mais, pour les femmes, les offres des sponsors et les rémunérations sont si maigres qu’il faut les accumuler. »

Aux États-Unis, estime Olliver, moins d’une douzaine de femmes peuvent se dire professionnelles à part entière dans ce sport – et aucune n’est devenue riche grâce aux sponsors.

Bryce Wettstein va encore à l’école. Et sa préoccupation immédiate n’est pas d’ordre financier. Elle s’inquiète d’être exclue des cours parce qu’elle a été trop souvent absente à cause de compétitions au Brésil, en Suède, au Pérou ou en Chine. Elle espère aussi se qualifier pour les Jeux olympiques. Cependant, si tournoyer en l’air sur une planche en bois équipée de roulettes est le fantasme ultime né en Californie, le monde des podiums et des hymnes nationaux est un rêve d’une tout autre dimension.

Les skateurs de la Californie du Sud sont des architectes sur roues, qui redessinent sans cesse leur paysage urbain blanchi par le soleil. À Venice Beach, les regarder pratiquer à leur manière ce sport désormais olympique, en glissant sur les rebords de béton ou en faisant tourner la planche sur elle-même, c’est être témoin de quelque chose d’aussi intemporel que les vagues du Pacifique : l’impulsion humaine de défier les lois naturelles de l’Univers. Tout en ayant l’air cool, bien sûr.

La Vénus de Botticelli, figurée en déesse du « skate », orne la fresque murale Venice Kinesis, de Rip Cronk, réalisée en 2010. C’est l’une des nombreuses œuvres d’art qui égaient la promenade de Venice Beach, célèbre front de mer de plus de 2 km, très fréquenté par les visiteurs.

Extrait de l'article paru dans le numéro 249 du magazine National Geographic

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