Sylvain Tesson : « En Patagonie, tout le monde a l’impression d’être là où il se doit d’être »

Sur l'invitation des hommes du Groupe militaire de haute montagne, Sylvain Tesson s'est rendu en Patagonie pour tenter ce qui ne l'avait jamais été auparavant : gravir l'une des aiguilles du Fitz Roy avant un saut dans le vide.

Thursday, July 2, 2020,
De Romy Roynard, rédactrice en chef Web
Une aventure hors du commun, qui exigeait dépassement de soi et audace, attendait les hommes du Groupe ...

Une aventure hors du commun, qui exigeait dépassement de soi et audace, attendait les hommes du Groupe militaire de haute montagne et l'écrivain Sylvain Tesson, sur les flancs du Fitz Roy.

Photographie de Thomas Goisque

Sur l'invitation des hommes du Groupe militaire de haute montagne (GMHM), une petite unité de l'armée française ayant pour mission d'explorer les techniques de pointe de l'alpinisme et de chercher à les rendre opérationnelles pour le combat, Sylvain Tesson s'est rendu en Patagonie pour tenter ce qui ne l'avait jamais été auparavant : gravir l'une des aiguilles du Fitz Roy avant un saut dans le vide.

Trois de ces aiguilles, qui transpercent le ciel infini entre l'Argentine et le Chili, portent les noms des héros français de l'Aérospatiale : Mermoz, Guillaumet et Saint-Exupéry. Ce dernier s'est d'ailleurs inspiré de ce paysage sauvage et hostile pour représenter son Petit Prince, l'écharpe à l'horizontale battue par les vents de Patagonie, dans le Chapitre XX de son oeuvre la plus célèbre.

Née de l’horreur de la Grande Guerre, l’Aéropostale est devenue un symbole d'aventure, de fraternité, de dépassement de soi, de lien entre deux continents. Dans le très beau documentaire « Les Ailes de Patagonie », diffusé ce vendredi 10 juillet 2020 à 10h40 sur National Geographic, les hommes du GMHM dépassent leurs limites pour nous emmener dans leur projet fou : braver le vent pour survoler la Patagonie, aussi sauvage que sublime.

Rencontre avec Sylvain Tesson, son narrateur.

 

C'est un projet fou sur les pas de Saint-Exupéry, de Mermoz et de Guillaumet, trois héros français de l’aéropostal qui ont permis de relier l’Amérique du sud, et qui ont, dites-vous une « résonnance particulière dans votre cœur »...

L’Aéropostale, c’est pour moi l’une des plus belles aventures humaines du 20e siècle. Parce que d’abord il y avait une tentative chez les pilotes qui ont monté cette ligne de « laver » l’horreur de la guerre de 1914-1918. Ils ont demandé à l’aventure, à l’action, à l’effort et au service de la société de les purifier de toute l’horreur qu’ils avaient vécue pendant quatre ans. Deuxièmement c’est la rencontre de l’action physique et d’un esprit d’aventure, c’est ce qui me plaît beaucoup dans l’Aéropostale. Il y a à la fois les avions et l’organisation technique qui permettent de créer ces grandes lignes aéronautiques de distribution des courriers et en même temps une communauté d’hommes qui vivent dans les aéroports pour acheminer le courrier pour le bien public.

 

L’aventure pour relier les Hommes…

Pour les relier par les mots ! Je prêche un peu pour ma paroisse, celle des lettres, du verbe, de l’écriture. Et c’est très beau puisque à l’intérieur des sacs postaux, des gens s’écrivaient souvent des banalités, parfois des mots d’amour. On était prêts à risquer sa vie pour que les gens continuent à s’écrire. Et puis l’Aéropostale a été marquée par deux écrivains majeurs, Joseph Kessel et Antoine Saint-Exupéry, qui ont laissé des œuvres célébrant cette histoire qui sont passées à la postérité.

Les hommes du Groupe militaire de haute montagne (GMHM), accompagnés par l'écrivain et aventurier Sylvain Tesson, se sont rendus pour tenter d'apprivoiser le Fitz Roy, une montagne située près du village d'El Chaltén, en Patagonie, à la frontière entre l'Argentine et le Chili. 

Photographie de Thomas Goisque

En parlant des 4 hommes du GMHM, vous dites : « ils m’ont invité à les accompagner. J’ai accepté parce que je les admire. » Qu’est-ce qui force votre admiration ? Leur courage, leur témérité, le fait qu’ils cherchent toujours à repousser les limites de ce qui est déjà connu ?

D’abord c’est leurs grandes compétences. Je suis un alpiniste amateur mais très très assidu. Je passe ma vie dans les montagnes et sur les parois. J’ai un très mauvais niveau mais j’adore ça. Tous les alpinistes de très haut niveau ont mon admiration. Et puis j’admire chez eux le mélange de discipline militaire et en même temps d’anticonformisme et d’audace. C’est un corps d’armée, ils sont soumis à l’autorité, à la discipline, à un certain formalisme. Et en même temps l’alpinisme c’est l’école de l’audace, de l’adaptation permanente, de l’anticonformisme. C’est fraction me plaît beaucoup.

Ce qui les intéressait, c’était certes de travailler leur discipline qu’est le paralpinisme mais aussi de l’associer à un salut qu’ils rendaient à travers les décennies à l’aventure de l’Aéropostale. Moi, j’étais là au carrefour de deux de mes passions.

 

Quand vous parlez de la Patagonie, vous expliquez qu’il y a dans ces terres une « charge poétique très importante ». On vous voit d’ailleurs le Petit Prince à la main à plusieurs reprises. Est-ce que cette nature sauvage et hostile crée pour vous les conditions idéales à la création comme ce fut sans doute le cas pour Saint-Exupéry ?

Il y a deux sortes d’écrivains. Il y a des écrivains qui n’ont pas besoin de l’expérience réelle, qui imaginent. Qui vivent très peu et imaginent beaucoup. Et puis il y a les écrivains comme Saint-Exupéry qui font les deux, qui ont des vies extrêmement romanesques et qui ont l’art de les raconter. Et chez Saint-Exupéry il y a un perpétuel aller-retour ou oscillation entre l’aventure, très réelle et violente, et le récit. Entre les écrits et le temps réel. Entre l’inspiration et l’aventure elle-même.

Partez pour une aventure vertigineuse en Patagonie avec Sylvain Tesson, « Les ailes de Patagonie » diffusé le 5 juillet à 21h sur National Geographic

Photographie de Thomas Goisque

Chez Saint-Exupéry comme chez les hommes du GMHM, par le truchement de l’aventure ou celui de la littérature, il y a ce message permanent du dépassement de l’Homme, l’amélioration de l’Homme. La nécessité toujours de faire des grandes choses, non par vanité mais simplement pour montrer qu’il faut essayer de se dépasser. Dans les carnets de Saint-Exupéry, il y a une très belle phrase qui pour moi incarne absolument le voyage : « La grandeur de l’Homme naît d’un but situé en-dehors de soi. » En l’occurrence pour les paralpinistes c’est le saut, pour les pilotes c’était l’acheminement du courrier. Tout ce qui arrache l’Homme de lui-même, de son petit intérêt, de sa vanité.

 

La Patagonie est une région qui a pendant des décennies été mise à mal par les activités humaines (exploitation minière et forestière, assèchement des plaines par l’élevage notamment), et depuis le rachat dans les années 2000 par Douglas Tompkins de terres étendues transformées en parc naturel, la nature a repris ses droits. Qu’est-ce que vous inspire ce genre d’initiatives de privatisation à des fins de préservation ?

Je crois qu’aujourd’hui sanctuariser, c’est le seul moyen d’y arriver. L’humanité est passée en un siècle d’un milliard d’êtres humains à huit milliards. Alors c’est très bien d’un point de vue individuel, on vit plus longtemps en bonne santé, mais ça crée une pression démographique et territoriale qui amène un peu ce qu’on connaît aujourd’hui. Donc ces initiatives qui consistent à protéger, je crois qu’on dit même à « geler » des territoires en les soustrayant à la présence humaine, peuvent être sujets de critiques d’un point de vue social, d’accès aux terres, mais si ça peut permettre de sauvegarder quelques arpents et de préserver la biodiversité, moi je trouve ça très bien.

 

Vous dites « J’ai cherché ça toute ma vie, c’est un lieu qui correspond exactement à tout ce que je cherche depuis des décennies ». Et de fait on vous sent plus apaisé que ce que l’on a pu voir de vous auparavant.

C’est une grande question de ma vie, de chercher les endroits où vous vous trouvez dans un sentiment de concorde absolue avec la nature et soi-même. Et la Patagonie, parce qu’elle est immense, parce qu’elle est très peu peuplée, parce que le ciel est infini, et parce qu’on a l’impression qu’il y a là encore un arpent sauvage qui échappe à la pression humaine, donne un sentiment de liberté. J’ai passé ma vie à chercher ça, dans les mers, les montagnes, la Sibérie, et jamais autant que là-bas je n'ai éprouvé cette impression de me trouver à la verticale de ce que je cherchais. C’est-à-dire la liberté et le silence.

Dans La ferme africaine, Karen Blixen écrit « J’étais là où je me devais d’être ». C’est important, c’est la question que tout le monde se pose. Et en Patagonie, tout le monde a l’impression d’être là où on se doit d’être. Peut-être par définition parce qu’on est seuls et puis parce qu’on ne peut pas y rester longtemps, alors on a l’impression d’être là où on devrait être. Et malheureusement, à un moment il faut repartir chez soi.

Le documentaire Les ailes de Patagonie sera diffusé le 10 juillet à 10h40 sur National Geographic.

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