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La mécanique révolutionnaire des fontaines de Versailles

Une machine révolutionnaire du 17e siècle pompait l'eau de la Seine pour l'acheminer vers le palais royal.

De Ulrike Lemmin-Woolfrey
Le bassin d'Apollon est l'une des 55 pièces d'eau du château de Versailles, site classé au ...

Le bassin d'Apollon est l'une des 55 pièces d'eau du château de Versailles, site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO. Le Char du Soleil, groupe central du bassin en plomb doré, a été réalisé en 1668-1671 par Jean-Baptiste Tuby, d’après un dessin de Le Brun. Le char d'Apollon émerge de l'eau, tiré par quatre chevaux. 

Photographie de Berthold Steinhilber, Laif/Redu​x

Peu de merveilles architecturales captivent l'imaginaire comme le château de Versailles, et les récits corollaires d'intrigues et de scandales sur fond d'extravagante opulence. C'est ici que les aristocrates de l'Europe entière ont tenté de gagner la faveur du Roi Soleil, faisant ou défaisant parfois leur réputation le temps d'une seule journée.

Cette année marque le 250e anniversaire de mariage de deux de ses plus célèbres résidents, Louis XVI et Marie-Antoinette. Ces jeunes souverains mariés alors qu'ils n'étaient encore que des adolescents ont été les derniers membres de la famille royale française à habiter ces salles dorées. Ils marchaient dans les pas de Louis XIV, le grand-père de Louis XVI, qui a fait bâtir Versailles à son image.

Le site classé au patrimoine mondial de l'UNESCO est célèbre pour sa magnifique galerie des glaces, les luxueux appartements royaux et peut-être surtout pour ses 55 fontaines, dont l'eau s'élève vers le ciel, avant de retomber vers la terre pour former de vastes tableaux aux accents mythologiques. Si le château, selon le désir de Louis XIV, faisait pâlir d'envie les autres rois et reines européens, ses fontaines n'ont pas toujours été aussi spectaculaires. Il aura fallu l'intervention de deux ingénieurs belges et une idée audacieuse : utiliser la technologie du 17e siècle pour acheminer les eaux de la Seine vers Versailles, sur une distance d'environ 18 km.

 

DES IDÉES FOLLES

À la fin des années 1600, Louis XIV, fortement marqué par la Fronde, une insurrection durant laquelle peuple et noblesse ont défié l'autorité royale, souhaite s'éloigner de Paris et transformer le pavillon de chasse de son père en une résidence digne d'un « roi soleil ».

Seulement voilà, la zone marécageuse enclavée était loin de toute source susceptible d'alimenter ses plans d'eau, qui étaient non seulement en vogue à l'époque, mais « remplissaient également un rôle politique, exprimant aux yeux des visiteurs la vitalité artistique, la puissance et la richesse de la monarchie française », explique Benjamin Ringot, assistant au centre de recherche du château de Versailles.

Le Roi Soleil, dont le règne a été le plus long de l'Histoire de France, était un amoureux des arts et un passionné d'innovations. Il a eu la clairvoyance d'approuver la construction du Canal du Midi, idée folle permettant de relier la mer Méditerranée à l'océan Atlantique, déjouant ainsi les plans des pirates qui assaillaient les navires ravitailleurs, et réduisant le temps de trajet de plusieurs jours, voire semaines, entre ces deux points. Amoureux des sciences, il a également fondé l'Académie des sciences et l'Observatoire de Paris

La Machine de Marly, conçue par Arnold de Ville et Rennequin Sualem, a été construite en quatre ans pour un coût équivalent à 25 millions d'euros.

Photographie de Pierre Denis Martin (1723), Getty Images

Pour le défi aquatique que représentaient les fontaines du domaine de Versailles, Louis XIV fit appel aux ingénieurs belges Arnold de Ville et Rennequin Sualem, qui eurent l'idée suivante : faire construire une énorme station de pompage sur les quais de Bougival, une ville située à l'ouest de Paris, dans les Yvelines.

Le plan était d'acheminer l'eau de la Seine sur une élévation abrupte jusqu'à un aqueduc, via plusieurs réservoirs, pour alimenter les fontaines et les points d'eau non seulement de Versailles, mais aussi du château de Marly, pavillon royal et palais des plaisirs de Louis XIV. 

 

UN RÊVE FAIT DE CANALISATIONS

Après trois ans de plans et ébauches, la construction de la Machine de Marly, un gigantesque dispositif de pompage des eaux de la Seine, commença en 1681. Au cours des quatre années suivantes, 1 800 ingénieurs, ouvriers et charpentiers œuvrèrent sur ce dantesque chantier. Au total, un tiers du coût de construction de Versailles aurait été alloué aux jardins et aux fontaines, selon David Pendery, un ancien habitant de Marly-le-Roi qui étudie cette machine depuis 25 ans.

La Seine a été détournée en deux cours d'eau : l'un pour le trafic maritime et l'autre pour l'approvisionnement de la machine. Quatorze roues hydrauliques de 10 mètres de diamètre chacune fonctionnaient avec 251 pompes aspirantes et foulantes pour pousser l'eau vers le haut le long d'un ensemble de tuyaux et deux autres stations de pompage jusqu'à la Tour du Levant, la première des deux tours ancrant l'aqueduc de Louveciennes à chaque extrémité.

Sur le modèle des aqueducs romains, l'aqueduc de Louveciennes, quelquefois appelé aqueduc de Marly, était une énorme structure de briques et de pierres s'étendant sur 36 arches et atteignant par endroits une hauteur de 20 mètres, à environ 161 mètres au-dessus du niveau de la Seine. Tous cylindres mis bout à bout, l'aqueduc de Louveciennes transportait de l'eau sur 800 mètres environ.

« La volonté de Louis XIV a permis de faire émerger des idées qui, à l'époque, n'étaient pas encore en gestation ou étaient tombées en désuétude depuis les Romains, comme les aqueducs », note Jean Siaud, ingénieur et historien à la retraite.

La machine nécessitait 850 tonnes métriques d'acier et de plomb, 17 000 tonnes de fer, 85 000 tonnes de bois, plus de 9 kilomètres de chaînes et 4 tonnes de suif pour maintenir les rouages ​​lubrifiés.

 

LE TEMPS FAIT DES RAVAGES

Mais cette impressionnante machine n'était pas sans défauts. Avec autant de composants et de pièces mobiles, elle était extrêmement bruyante, au grand dam de ses nobles voisins, dont Madame du Barry, la dernière favorite de Louis XV, qui décrivit le bruit comme « infernal ». Des centaines de travailleurs faisaient fonctionner la machine 24 heures sur 24 pour un coût estimé à 45 000 € par an.

Bien que la machine, à pleine capacité, ait été conçue pour pomper un peu plus de 3.5 millions de litres d'eau par jour dans la Seine, elle n'a jamais tout à fait atteint cet objectif, pompant plutôt 3 millions de litres par jour. La faute résidait dans la construction elle-même, qui entraînait des pannes régulières. Le problème a été exacerbé par le fait que trop d'eau était siphonnée pour alimenter les jardins du château de Marly, où le roi organisait de somptueuses fêtes.

Malgré ses lacunes, la Machine de Marly a apporté suffisamment d'eau pour alimenter les 2 400 fontaines de Versailles pendant 133 ans, mais pas tout à fait à la puissance dont les fontaines du palais jouissent aujourd'hui. En 1817, le système initial imaginé par de Ville et Sualem a été remplacé par un mécanisme à vapeur, qui à son tour a été remplacé par un système hydraulique en 1859. Aujourd'hui le descendant électrique de la structure initiale extrait l'eau de l'aquifère voisin de Croissy et alimente la région en eau potable - non utilisée pour les fontaines - depuis la fin des années 1800.

 

QUAND LA MACHINE DEVIENT MUSE

Il ne reste plus grand-chose de la Machine de Marly, à part une station de pompage sur la minuscule île aux Bernaches. Le bâtiment qui abritait l'appareil à vapeur est toujours sur le quai Rennequin Sualem, juste en face de l'île. 

L'aqueduc est toujours là. Aujourd'hui, il marque l'entrée d'un parc, où se dressait autrefois le château de Marly. À sa place, le petit musée du Domaine Royal conserve un trésor de plans originaux, de pièces, de gravures et de maquettes de l'invention révolutionnaire imaginée par de Ville et Sualem.

La machine continue de vivre à travers une poignée de reproductions en émail et de peintures qui parsèment la promenade des impressionnistes sur 6 kilomètres, le long du quai Rennequin Sualem. Ces œuvres en plein air sont placées là où les artistes, comme Claude Monet et Camille Pissarro, les ont peintes, donnant à voir une époque et une invention qui, près de 350 ans plus tard, suscitent toujours l'admiration.

 

Ulrike Lemmin-Woolfrey est une auteure indépendante basée à Paris, spécialisée dans les voyage et le lifestyle. Suivez ses voyages sur Instagram et Facebook 
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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