La pandémie de coronavirus perturbe les déplacements de personnes et de voyageurs. Retrouvez l’ensemble de nos articles dédiés sur le coronavirus>>

Día de los Muertos : le bal du papier mâché

De San Miguel de Allende à Mexico, les piñatas, squelettes et autres créations mexicaines en papier mâché sont un joyeux mélange des cultures natives et européennes.

Publication 22 oct. 2020 à 10:17 CEST, Mise à jour 5 nov. 2020 à 06:29 CET
Un marionnettiste et sa mojiganga géante prennent la pause dans une ruelle de San Miguel de ...

Un marionnettiste et sa mojiganga géante prennent la pause dans une ruelle de San Miguel de Allende, au Mexique. Ces marionnettes qui peuvent atteindre 6 m de haut sont portées par les marionnettistes sur leurs épaules. 

Photographie de Bob Krist

De passage au Mexique, il vous sera difficile de vous rendre à une soirée, d'assister à un festival ou de décorer une maison pour un jour de fête sans croiser un invité de marque : le papier mâché, composant principal des « cartonería » (carton, en espagnol).

Ces créations hautes en couleurs donnent naissance aux squelettes et autres créatures mystérieuses du Día de los Muertos (Jour des morts) ou aux piñatas de Noël et des anniversaires d'enfants.

À Guatemala City, cette boutique vend des diables de papier mâché en vue des festivités du mois de décembre durant lesquelles les personnages seront brûlés.

Photographie de Victor J. Blue, Bloomberg/Getty Images

À l'instar de nombreuses coutumes latino-américaines, les racines de la cartonería sont profondément ancrées dans le colonialisme européen et le catholicisme. Cela dit, avec leurs squelettes au sourire narquois, les créations mexicaines sont l'incarnation même de l'envie irrépressible de faire la fête, souvent empreintes d'un humour noir en accord avec son temps, comme en témoignent ces piñatas à l'effigie du coronavirus.

 

MELTING-POT CULTUREL

Contrairement aux éclatantes céramiques Talavera de la ville de Puebla ou aux somptueux « huipil » brodés de l'État du Chiapas, les œuvres issues de la cartonería sont pour la plupart éphémères. Les touristes de passage à Mexico, à Oaxaca ou dans l'état de Guanajuato seront amenés à croiser cet artisanat sous la forme de poupées bon marché appelées lupitas, de masques en forme de crâne jetés dès la fin de la posada (défilé) ou encore de figurines grandeur nature à l'effigie de Judas Iscariote remplies de feux d'artifice et brûlées pendant le carême.

« La cartonería, c'est comme du street art : en taggant un mur, on ne s'attend pas à ce qu'il le soit encore cinq ans plus tard, » illustre Leigh Ann Thelmadatter, écrivaine installée à Mexico et auteure du livre Mexican Cartonería: Paper, Paste, and Fiesta. « Il s'agit de créer, pas de faire durer. »

Ces squelettes en papier mâché du Día de los Muertos, les Calacas, sont exposés au musée d'ethnologie de Leyde, en Hollande. Ces figures mystiques reflètent généralement la profession que les personnes auraient exercé au cours de leur vie, comme musicien de mariachi ou chef.

Photographie de Jan Fritz, Alamy Stock Photo

Les Mexicains n'ont pas inventé le papier mâché et les Français non plus, même si le nom que nous lui avons donné existe tel quel dans plusieurs langues. Les premiers objets conçus à partir de pulpe de bois et de colle sont apparus en Chine sous la dynastie Han (202 av. n.è. - 220 de n.è), notamment des casques de soldats ou des couvercles.

Malgré sa finesse et sa souplesse, le papier, une autre invention chinoise, se transforme en un matériau robuste et durable lorsqu'il est superposé ou associé à un agent liant comme de la laque ou une pâte à base d'eau et de farine.

Les danseurs et leurs marionnettes de papier mâché se rassemblent dans les rues d'Oaxaca, au Mexique, après la parade du Día de los Muertos.

Photographie de Bob Krist

Le papier mâché gagne progressivement l'Europe entre les 16e et 18e siècles sous la forme de boîtes, de plateaux, de jouets et même de mobilier. « La cartonería est probablement arrivée au Mexique pendant la période coloniale, » indique Hermés Arroyo, fabricant de marionnettes géantes à San Miguel de Allende, les fameuses mojigangas. On retrouve ce genre de figurines géantes à l'effigie des saints ou de Jésus lui-même dans les offices et les fêtes religieuses de l'Espagne et du Mexique colonial.

Quant aux artistes contemporains comme Arroyo, ils fabriquent plutôt de séduisantes mariées accompagnées de leur prétendant atteignant parfois 5 à 7 m de hauteur, des diables au regard fou ou des squelettes pour les festivités du Día de los Muertos.

Chaque mojiganga se compose d'une tête aux nuances vives et d'un torse en papier mâché sur lequel sont attachés un costume et des bras en tissu. Les marionnettistes se glissent ensuite sous leur costume pour les porter sur leurs épaules et leur donner vie en les faisant virevolter dans les parades et toutes sortes de manifestations à travers le pays. Les marionnettes sont régulièrement invitées aux mariages de San Miguel de Allende. « San Miguel est créative, excentrique et bien connue pour sa communauté artistique. Les mojigangas y trouvent facilement leur place, » explique Arroyo, qui propose à la location vingt couples de mariés.

 

UN DRÔLE D'ANANAS

Les piñatas sont un mélange d'influences diverses. Lors de sa visite en Chine à la fin du 13e siècle, l'explorateur italien Marco Polo aperçoit des locaux en train de frapper des pots d'argile recouverts de papier en forme de vache ou de buffle contenant des graines qui se dispersent peu à peu pour être ramassées par les plus démunis. La pratique consistant à briser des pots d'argile remplis d'offrandes émerge ensuite en Italie et en Espagne au 14e siècle. Aux yeux des Espagnols, les récipients ressemblaient à des ananas, piñas en espagnol, d'où le nom de piñatas.

C'est au 16e siècle que les Espagnols apportent les piñatas au Mexique, où elles ont probablement fusionné avec certains jeux des natifs qui consistaient également à briser des pots. Parmi les premières piñatas figure un modèle toujours populaire à Noël : une énorme étoile à sept branches recouverte de franges de papier. À en croire les historiens, les branches représenteraient les sept péchés capitaux et les briser symboliserait donc la bienfaisance et le salut.

Mars 2019 - lors d'une fête en l'honneur du saint patron des feux d'artifice, les participants allument un taureau en papier mâché truffé de feux d'artifice.

Photographie de Edgar Santiago Garcia, picture alliance/Getty Images

« Au départ, c'était un objet religieux, brisé pour partager le trésor qu'il renfermait, » indique Tey Marianna Nunn, directrice du National Hispanic Cultural Center (NHCC) d'Albuquerque, au Nouveau-Mexique. « Encore aujourd'hui, les piñatas offrent un moment de partage, que ce soit pour une fête de famille ou l'anniversaire d'un enfant. »

En 2017, le musée du NHCC a exposé plus de 150 piñatas parmi lesquelles des ânes aux couleurs de l'arc-en-ciel, des étoiles à franges et même certaines à l'effigie de l'ex-candidate à la présidentielle américaine Hilary Clinton ou du président Donald Trump. « De nous jours, les piñatas reflètent vraiment la société, » témoigne Nunn. « Quelle que soit l'actualité en politique, au cinéma ou dans la pop culture, les piñateros [fabricants des piñatas] sont sur le coup. »

 

PLUS VIVANT QUE JAMAIS

Célébré chaque année du 31 octobre au 2 novembre, le Día de los Muertos est la période la plus active de l'année pour les artisans mexicains du papier mâché. Ils s'affairent à construire des calacas (squelettes) grandeur nature, à peindre les masques de crânes et à appliquer de la laque sur les fausses miches de pain ou les fruits utilisés pour symboliser les offrandes sur les autels, ou ofrendas, érigés pour leurs défunts.

« Il existe une infinité de façons de représenter les squelettes, » indique Leonardo Linares Vargas, cartoñero de père en fils depuis cinq générations à Mexico. « Il y a par exemple les Catrinas, ces femmes mystérieuses au chapeau fleuri créées par Diego Rivera, les padrecitos de garbanzo, de petites figurines squelettiques, ou plus simplement les crânes décorés. »

Petit magasin de figurines en papier mâché à Valladolid, au Mexique. 

Photographie de JORGE FERNÁNDEZ, LIGHTROCKET/GETTY IMAGES

Même si cela peut paraître macabre, le Día de los Muertos reste un hommage festif aux ancêtres pendant lequel cimetières et foyers sont richement décorés et où, en temps normal, les fêtes de rue battent leur plein au beau milieu des édifices aux tons pastel d'Oaxaca ou sur la place Zócalo de Mexico. Bougies, bannières de papel picado (papier découpé) et squelettes en cartonería viennent alors agrémenter les ofrendas hautes de deux étages installées à travers les 60 000 mètres carrés du centre de la capitale où déambulent joyeusement locaux et touristes sous leurs masques follement effrayants.

 

MONSTRES FÉÉRIQUES

Ces dernières années, les célébrations du Día de los Muertos à Mexico ont vu apparaître des animaux magiques de la taille de petites voitures­­, les alebrijes. Exposées à proximité de la place de la Constitution, ou Zócalo pour les locaux, ces créations se font un plaisir de défier la nature en ajoutant par exemple aux talons d'un aigle, les ailes d'un papillon, les pattes d'un léopard et les oreilles d'un lapin pour donner naissance à une seule et unique créature fantasmagorique.

« Les alebrijes peuvent contenir autant d'animaux que le permet notre imagination, » déclare Ramón Espinoza, membre du Colectivo Última Hora, qui construit ces créatures ainsi que des squelettes dignes de Godzilla pour les festivités du Día de los Muertos, y compris celles virtuelles de cette année.

Les alebrijes ne sont pas une tradition ancestrale et leur taille n'est pas forcément colossale. Comme de nombreux exemples de la cartonería mexicaine, elles ont évolué à partir du catholicisme colonial avec une touche de créativité mexicaine. L'inventeur de ces bêtes majestueuses serait le grand-père de Leonardo Linares Vargas, Pedro Linares, au milieu du 20e siècle. Ses assemblages rappelant le Cabinet du Dr Caligari ont su séduire les collectionneurs, notamment Diego Rivera, le peintre muraliste de Mexico.

« Il peut m'arriver de mettre le corps d'un oiseau et la nuque d'un serpent, puis une tête surmontée de cornes de chèvre et les yeux globuleux d'un crapaud, » raconte Vargas, qui perpétue l'œuvre de son grand-père. « Deux ou quatre animaux fusionnent pour n'en former qu'un. »

Les voyageurs peuvent admirer les alebrijes et cartonería de Mexico au Museo de Arte Popular ainsi qu'au Museo Casa Estudio Diego Rivera. Aux États-Unis, le Museum of International Folk Art de Santa Fe expose des masques, quelques alebrijes et un nombre suffisant de squelettes pour remplir de multiples tombes. En France, la version mexicaine de la fête des morts est habituellement célébrée chaque année à Paris grâce au travail du Collectif Culturel Nadieshda. Il faudra toutefois attendre octobre 2021 pour voir à nouveau les allées parisiennes se parer aux couleurs du Mexique.

Lors d'un séjour au Mexique, il peut être tentant de rapporter chez soi les couleurs tapageuses et le charme envoûtant de la cartonería. Pour cela, le bouillonnant Mercado de Artesanías de San Miguel ou la boutique Tekitl Cartonería y más de Mexico semblent tout indiqués.

« Mais la meilleure option pour profiter de la cartonería, c'est d'aller faire la fête, » affirme Thelmadattar. « Vous pourrez alors admirez cet art dans son contexte. Vous préférez voir une piñata au musée ou à un anniversaire ? »

 

Rédactrice en chef du magazine National Geographic Travel, Jennifer Barger collectionne les crânes du Día de los Muertos. Retrouvez-la sur Instagram.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

Lire la suite

Découvrez National Geographic

  • Animaux
  • Environnement
  • Histoire
  • Sciences
  • Voyage & Adventure
  • Photographie
  • Espace
  • Vidéos

À propos de National Geographic

S'Abonner

  • Magazines
  • Newsletter
  • Livres
  • Disney+

Nous suivre

Copyright © 1996-2015 National Geographic Society. Copyright © 2015-2017 National Geographic Partners, LLC. Tous droits réservés.