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Les sorcières existent bel et bien. Et depuis des siècles, elles sont persécutées

La chasse aux sorcières est encore pratiquée au 21e siècle dans de nombreuses régions du monde, en particulier en Afrique subsaharienne, en Inde et en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Publication 29 oct. 2020 à 12:31 CET, Mise à jour 5 nov. 2020 à 06:29 CET
Le mémorial norvégien de Stei​lneset, situé en bordure de la mer de Barents, commémore 91 femmes et ...

Le mémorial norvégien de Stei​lneset, situé en bordure de la mer de Barents, commémore 91 femmes et hommes exécutés pour sorcellerie au 17e siècle.

Photographie de Max Galli, Laif/Redux

Des siècles après les dernières grandes chasses aux sorcières menées en Europe et dans certaines parties des États-Unis, on continue de leur attribuer des pouvoirs étonnants, romancés et réincarnés chaque année au moment d'Halloween. Au cinéma, au théâtre et à la télévision, elles sont souvent décrites comme « méchantes », même si elles peuvent parfois avoir bon fond.

En réalité, les sorcières et les personnes accusées d'avoir recours à la magie sont des personnes comme les autres. Leurs histoires - pas toujours racontées avec exactitude - sont devenues des sources de revenus pour des lieux associés à des pratiques occultes, tels que Salem, dans le Massachusetts et Zugarramurdi, le « Salem espagnol ».

Mais avec la prise de conscience croissante de la persécution subie par les personnes soupçonnées de sorcellerie - principalement des femmes - grandit une sorte de malaise quant à la façon dont nous nous souvenons des hommes, femmes et enfants disparus pendant les épisodes de chasse aux sorcières. Une question se pose alors : comment concilier commémoration et marchandisation ? La réponse n'est pas simple.

 

DES REPRÉSENTATIONS TRÈS KITSCHS

Chaque année à Halloween, des images de femmes au nez crochu portant un chapeau pointu surgissent un peu partout dans le monde, mais peut-être nulle part autant qu'à Salem, aux États-Unis.

Dans les années précédant la pandémie de coronavirus, près d'un million de touristes se ruaient dans la ville dans une sorte de pèlerinage qui a permis de générer 140 millions de dollars (environ 118 millions d'euros) dans la ville, dont le nom évoque immédiatement les procès de sorcières de 1692, au cours desquels 19 personnes ont été condamnées à mort pour sorcellerie. Pendant tout le mois d'octobre, au cours duquel des touristes costumés affluent dans cette ville-symbole (plus de 30 % des visiteurs annuels de la ville s'y rendent au mois d'octobre), les policiers portant des écussons à chapeau pointu sont pris en photo et les verres à liqueur ornés de petites sorcières se vendent par centaines.

Des habitantes déguisées en sorcières défilent à Salem, dans le Massachusetts, lors du grand défilé annuel d'octobre 2018. Le défilé est un événement clé de la célébration d'Halloween qui dure un mois dans cette ville emblématique.

Photographie de Joseph PREZIOSO, AFP/Getty Images

Des scènes similaires se produisent à longueur d'année à Zugarramurdi, dans le nord de l'Espagne, où 7000 personnes ont été accusées de sorcellerie lors des procès de sorcellerie au Pays basque au début des années 1600. On peut y visiter une grotte non loin de là, où des prestidigitateurs marchandaient avec le diable (déguisé en chèvre) ; visiter un musée consacré à l'histoire de la ville et aux procès ; et acheter des souvenirs sur le thème des sorcières.

Si d'aucuns s'amusent de ces stéréotypes, certains chercheurs craignent qu'ils ne fassent plus de mal que de bien. La vente de poupées dans des boutiques de souvenirs comme celles que l'on trouve en Espagne « perpétue l'idée que les soi-disant sorcières… n'ont pas été victimes d'une terrible persécution, mais étaient des personnages fictifs », explique Silvia Federici, auteur de Caliban et la sorcière. « Je ne pense pas que les touristes qui achètent ces poupées se rendent compte qu'il s'agissait de femmes qui ont été accusées de crimes fictifs, puis torturées de la plus horrible des manières et le plus souvent brûlées vives. »

 

L'HISTOIRE SE RÉPÈTE

De la fin du 16e au milieu du 17e siècle, la peur de la sorcellerie s'est répandue dans toute l'Europe. À cette époque, les guerres d'héritage, des maladies inexpliquées et les femmes puissantes aux mœurs jugées un peu trop libres constituaient autant d'actes d'accusations de sorcellerie. Des dizaines de milliers de personnes innocentes ont ainsi été condamnées à mort et exécutées.

La sorcellerie est difficile à définir. Britannica la catégorise comme une croyance religieuse et la définit comme « l'exercice ou l'invocation de prétendus pouvoirs surnaturels pour contrôler des personnes ou des événements, des pratiques impliquant généralement de la sorcellerie ou de la magie ». Mais la sorcellerie englobe un large éventail de croyances culturelles et régionales, du chamanisme aux idées métaphysiques en passant par les traditions folkloriques préchrétiennes.

Dans ce bloc de bois, le roi James d'Écosse est représenté en train de présider le procès des sorcières de North Berwick en 1591 à East Lothian, un comté situé non loin d'Édimbourg.

Photographie de Chronicle, Alamy Stock Photo

Des centaines d'années plus tard, cette perception erronée de la sorcellerie persiste. En conséquence, la chasse aux sorcières est aussi une pratique du 21e siècle dans de nombreuses régions du monde, en particulier en Afrique subsaharienne, en Inde et en Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Si les autorités de la plupart des pays préfèrent fermer les yeux, certains systèmes juridiques sanctionnent les actes dits de sorcellerie. En plus d'avoir des lois contre la sorcellerie (un crime passible de la peine de mort), l'Arabie saoudite a créé une unité anti-sorcellerie en 2009 au sein du département de la police religieuse nationale.

Pourquoi les chasses aux sorcières se sont-elles intensifiées dans certaines parties du monde ? C'est une question à laquelle il est difficile de répondre. Outre les motifs qui prévalaient déjà en Europe au début de l'époque moderne, la sorcellerie peut être une excuse commode pour répondre au problème croissant des violences faites aux femmes. « Les violences faites aux femmes se sont considérablement intensifiées ces dernières années», dit Federici.

Le fait même de ne pas commémorer les chasses aux sorcières peut être un élément d'explication non-négligeable. « Aucun « jour de la mémoire » n'a été introduit dans un calendrier européen », écrit Federici dans l'introduction de sa collection 2018 d'essais Witches, Witch-Hunting, and Women (Sorcières, Chasses aux sorcières et femmes). L'histoire des victimes ne peut « être passée sous silence, sous peine que leur destin ne se répète, comme cela se produit déjà dans de nombreuses régions du monde ».

 

UNE COMMÉMORATION PLUS APPROPRIÉE

Partout dans le monde, des efforts sont déployés pour dépasser le cliché de la sorcière sur son balai et reconnaître de manière réaliste ces sombres épisodes de l'Histoire. Le mémorial « Proctor's Ledge » de Salem est un espace paysager sobre où les accusées de sorcellerie ont été pendues en 1692. Dans l'Essex, en Angleterreune petite plaque énumère les noms des 33 victimes qui ont été détenues à Castle Park.

En Écosse, une plaque commémorative dans les îles Orcades rappelle que 80 personnes ont été tuées à Gallow Ha'. Le long du sentier côtier de Fife, trois plaques rappellent les noms des 380 personnes accusées de sorcellerie. Toujours à Fife, des responsables gouvernementaux ont proposé en 2019 qu'un phare vieux de 200 ans soit dédié à la victime de chasse aux sorcières la plus célèbre du comté, Lilias Adie (décédée en prison en 1704 en attendant son procès) et à toutes les victimes de chasses aux sorcières qui se sont tenues dans le pays. Cette requête n'a cependant pas abouti.

Aucune de ces marques mémorielles n'égale cependant le mémorial norvégien de Steilneset. Érigée en 2011, la structure décrit la vie des 77 femmes et 14 hommes exécutés lors des procès de sorcières de Finnmark au 17e siècle. On peut l'admirer à la fin de la promenade panoramique de Varanger, qui longe la mer de Barents, dans laquelle des sorcières accusées ont été jetées. Si elles flottaient, alors elles étaient considérées comme coupables.

L'architecte Peter Zumthor a conçu un long pavillon menant à une boîte faite d'acier et de verre fumé. À l'intérieur de la boîte, la sculpture de l'artiste Louise Bourgeois « Les damnés, les possédés et les aimés » (2007–2010) met en valeur une chaise en acier enflammée entourée de miroirs.

Le mémorial norvégien de Stei lneset a été conçu par l'artiste Louise Bourgeois et l'architecte Peter Zumthor pour commémorer les victimes des procès de sorcières de Finnmark.

Photographie de Max Galli, Laif/Redux

À côté de chacune des 91 fenêtres du pavillon (une pour chaque victime), on peut lire un texte de l'historienne Liv Helene Willumsen basé sur des archives judiciaires - noms des victimes, charges retenues contre elles et condamnation. Parmi ces noms, celui de Sámi Karen Edisdatter, la première des 13 femmes accusées d'avoir provoqué un naufrage en 1617 ; et Marette, connue uniquement sous le nom de « femme de Torsten », brûlée en 1645, qui « n'a laissé qu'un pantalon bleu et un vieux pull ».

« J'étais très consciente du danger de romancer les procès de sorcellerie », dit Willumsen. « J'ai essayé de traiter le matériel historique de manière respectueuse, pas de dramatiser. Je veux redonner aux victimes leur dignité, une dignité qu'elles n'ont jamais eue de leur vivant. Je veux montrer qu'elles étaient des êtres humains [avec] un nom et une voix. [Qu']elles vivaient dans les villages de Finnmark. »

 

"UN ÉQUILIBRE DIFFICILE"

Steilneset est devenu un modèle pour les militants en Écosse, où l'histoire de la persécution des sorcières est particulièrement sombre. Les habitants font pression pour une reconnaissance plus large des atrocités commises dans le pays à une époque où les manifestations contre des statues et autres monuments reflétant inexactement l'Histoire secouent l'Europe.

Les gens se soucient « de retranscrire correctement l'Histoire », en particulier « les femmes [qui] ne sont toujours pas considérées comme les égales des Hommes dans la société », déclare Claire Mitchell, une avocate de la défense pénale basée à Édimbourg qui a lancé une campagne pour un pardon juridique soutenu par le Parlement, des excuses et monument.

Mais Mitchell reconnaît le potentiel d'un mémorial à créer un équilibre difficile entre le fait d'honorer la mémoire des victimes et le fait de monétiser leurs histoires. « Ce que je veux pour l'Écosse, ce n'est pas créer simplement une [attraction] touristique, mais [que les visiteurs] comprennent le patrimoine et ce qu'il s'est passé ici », dit-elle, ajoutant que le mémorial devra être « fait de la bonne manière ».

« Il n'est pas facile de commémorer une atrocité », écrit Stacy Schiff, lauréate du prix Pulitzer, dans son essai D'abord, tuez les sorcières. Ensuite, célébrez-les sur l'industrie du tourisme inspirée des sorcières de Salem. « La ville a transformé sa honte secrète en une grâce salvatrice ».

Malgré tout le kitsch autour des sorcières, Salem est l'un des rares endroits à avoir fait acte de reconnaissance de cette partie de son histoire. Dans les décennies qui ont suivi les procès pour sorcellerie, les accusateurs se sont officiellement excusés pour les événements de 1692. Trois cents ans plus tard, Salem a érigé un mémorial aux victimes et, en 2002, le Massachusetts a disculpé tous les accusés. Le secteur du tourisme a également été touché ; les sorcières des temps modernes mènent désormais des visites guidées et expliquent la véritable histoire de la ville, dissipant les stéréotypes.

Cette contradiction n'est que trop familière à Kristen J. Sollee. Dans son nouveau livre Witch Hunt (Chasse aux sorcières), elle raconte l'expérience de la visite de lieux associés aux procès de sorcières et ceux qui intéressent les sorcières auto-identifiées, comme elle-même. « Après des années de recherche », écrit-elle, elle « connaî[t] bien le conflit éternel […] qu'inspire le tourisme des sorcières ».

Un chapitre décrit la visite de Triora, en Italie, où « comme à Salem, le côté commercial est déconcertant ». Bien qu'elle l'ait trouvé « assailli par le mercantilisme, il y avait en même temps de beaux rituels et de réels efforts communautaires pour commémorer la chasse aux sorcières », dit Sollee. « C'est comme Salem… on est entre le sombre et le salace. »

Karen Gardiner est une journaliste freelance spécialisée dans le Voyage et les Arts depuis l'Écosse. Retrouvez-la sur Instagram et Twitter.
Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
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