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Périgord, mon amour

Avec ses mots et merveilles, le sud-ouest de la France a tout pour faire succomber ses visiteurs.

De Kimberley Lovato, National Geographic Traveler
Photographie De Gunnar Knetchel & Gareth Kirkland Photography / Getty Images
Publication 22 oct. 2020 à 10:23 CEST
La Dordogne abrite des châteaux de contes de fées. Mais le véritable charme de la région ...

La Dordogne abrite des châteaux de contes de fées. Mais le véritable charme de la région réside dans ses très anciennes traditions.

Photographie de Gunnar Knechtel & Gareth Kirkland Photography / Getty Images

L’amour est né dans le Périgord. À tout le moins d’un point de vue littéral. Car le mot vient d’amor en occitan, l’ancienne langue romane autrefois omniprésente dans la région. Peut-être n’y a-t-il donc rien de surprenant à ce que j’aie succombé à cette partie du Sud-Ouest de la France. Me voilà follement amoureuse de tout ce qui s’y rapporte : ses grottes, ses châteaux de contes de fées et ses habitants qui s’obstinent à appeler la Dordogne le Périgord – son nom avant que les provinces du pays ne soient transformées en départements et rebaptisées lors de la Révolution française.

Comme beaucoup de liaisons amoureuses, la mienne a commencé par des mots.

Mon interlocuteur de référence pour le Périgord et les questions linguistiques s’appelle Roland Manouvrier. C’est un artisan glacier que j’ai rencontré en 2006. Je lui rends visite dans son atelier, à la périphérie du village lui-même reculé de Saint-Geniès. Il y concocte des glaces aux saveurs insolites à base d’ingrédients locaux, comme le fromage de chèvre, le foie gras et la châtaigne. Sa dernière obsession ? Des fleurs cristallisées – rose, violette, jasmin... – dont il préserve les propriétés organoleptiques et esthétiques grâce à un procédé breveté. Il en intègre dans certaines de ses glaces, mais destine la plupart d’entre elles à des pâtissiers et des restaurants du monde entier. «Très cosmopolite », me direz-vous. Pour autant, Roland Manouvrier se considère comme un vieux dinosaure du Périgord. Ses racines s’enfoncent aussi profondément dans le sol fertile de la région que celles des chênes truffiers, si réputés. Depuis notre dernière rencontre, ses fils sont allés chercher du travail dans de grandes villes, mais il ne doute pas qu’ils reviendront.

«Il est nécessaire de partir pour se rendre compte de la chance qu’on a de vivre dans ce paradis », me confie l’artisan glacier.

Le château de Castelnaud surplombe la Dordogne et propose toute l’année des événements interactifs et familiaux s’inspirant de l’époque médiévale. Il abrite aussi le musée de la Guerre au Moyen Âge.

Photographie de Gunnar Knechtel

Que la Dordogne en soit un, j’en conviens, mais pas du genre paradis caché à l’écart des routes touristiques. Essayez donc de dénicher une place où vous garer à Sarlat ou, en été, de louer un kayak sur la rivière qui donne son nom au département. Ajoutez à cela que la région ne manque pas de sophistication. Elle compte neuf restaurants étoilés, plusieurs hôtels et terrains de golf haut de gamme et quinze sites classés au patrimoine mondial de l’Unesco. Cela dit, si l’on considère que la France a reçu 89,4 millions de visiteurs en 2018, le fait que la Dordogne reste relativement préservée des foules constitue son meilleur atout.

Roland et moi déjeunons à l’Archambeau, un hôtel-restaurant qui tient son nom de la famille qui le gère depuis quatre générations, dans le minuscule village de Thonac. Il a connu les grands-parents de Guillaume et Benoît, qui dirigent maintenant l’établissement. Ils l’accueillent comme un frère perdu de vue depuis longtemps et nous installent en terrasse sous un arbre feuillu. Ici, la nourriture rappelle à Roland la cuisine de sa grand-mère.

« Quelle était sa spécialité?

- La gentillesse, me répond-il.

- En cuisine, veux-je dire.

- Oui, la gentillesse. Des produits du jardin et des recettes traditionnelles préparées avec soin et partagées avec des étrangers et des amis. N’est-ce pas cela, la gentillesse? »

Tout ce que j’aime dans le Périgord – son authenticité, sa générosité et, surtout, son attachement à une époque révolue – se reflète dans ces mots.

Et les mots sont importants dans cette région. En 1854, le futur prix Nobel de littérature Frédéric Mistral a participé à la création du Félibrige, une association littéraire et culturelle œuvrant pour la préservation, la défense et la promotion de l’occitan – ou langue d’oc – ainsi que d’autres dialectes apparentés, tel le provençal. Langue littéraire entre les Xet les XVsiècles, elle était largement parlée en Occitanie, dont la zone géographique couvrait alors le Sud de la France et Monaco, le Nord-Est de  l’Espagne et le Nord-Ouest de l’Italie. Dans le Périgord, elle est ainsi restée la langue quotidienne au XXe siècle. Ce qui explique en partie cet événement qu’on appelle la Félibrée.

Séance de canoë sur la Dronne, le long de l’abbaye Saint-Pierre de Brantôme, fondée en 769 par Charlemagne.

Photographie de Gunnar Knechtel

C’est le jour de la fête. Sous un ciel bleu saphir et des rangées de guirlandes de fleurs en papier, des écoliers gigotent devant les appareils photo de leurs parents. La chaleur est implacable. Le soleil darde ses rayons sur des bonnets blancs et sur des foulards cramoisis semblables à des bandanas, ornés d’une croix héraldique jaune et d’un mot : Périgord. Un groupe de femmes en jupe longue et chemisier à col de dentelle dansent en formant des cercles, un peu à la manière d’un quadrille, avec des hommes qu’elles tiennent par le bras ; les danseurs sont vêtus de noir des pieds à la tête, chapeau compris. «Dans le Périgord, nous sommes très attachés à notre pays et à nos différences, mais c’est aussi une terre hospitalière, me déclare Jean Bonnefon, un fervent occitaniste. La Félibrée en est la preuve. »

Au fil des ans, j’avais entendu parler de ces festivités annuelles – j’avais également vu des vestiges floraux se balancer au-dessus des rues et des places des villages – mais je n’y avais jamais assisté. Aujourd’hui, Jean Bonnefon, l’un des membres du comité organisateur du festival dans le village de Saint-Cyprien, me montre tout ce que j’ai raté.

« C’est une journée qui célèbre les racines occitanes de notre peuple et c’est un bon moyen pour ceux qui viennent de s’installer dans la région de comprendre notre culture », dit-il. La Félibrée a eu lieu pour la première fois en 1903 dans le village de Mareuil. Depuis, cette ode conviviale à la  langue et au patrimoine occitans s’est déroulée à cent reprises, déplaçant chaque année ses fastes dans une commune différente du Périgord, le premier dimanche de juillet (hormis une interruption à chaque guerre mondiale). Des moments forts rythment la fête : la remise des clés de la ville par le maire à l’association organisatrice, une messe, un défilé et un grand banquet traditionnel, la taulada. La Félibrée entretient la mémoire collective et bat le rappel d’une longue histoire. Saint-Cyprien l’a accueillie en 2018. La ville de Périgueux a organisé la centième édition en 2019. La 101e Félibrée devait se dérouler, cette année, dans la commune d’Eymet, mais les festivités ont été reportées à juillet 2021 en raison de la pandémie de coronavirus.

Composé de trois bâtiments bâtis le long de la Dronne, l’hôtel 4 étoiles Le Moulin de l’Abbaye, situé à Brantôme, s’illumine, chaque soir, dès que la nuit tombe. Romantique !

Photographie de Gunnar Knechtel

Bien que Jean Bonnefon soit né à Bergerac et ait grandi à Sarlat, ses parents étaient de Saint Cyprien.

Cet ancien animateur de radio et de télévision ressemble à un Paul McCartney aux cheveux argentés, avec son beau visage, son regard doux et sa voix lyrique. Impossible de faire trois pas sans que quelqu’un vienne lui serrer la main ou lui faire la bise. Cela ne semble pas le gêner. Je lui dis en plaisantant qu’il ressemble à une rock star.

Je ne suis pas tombée très loin. Depuis quarante ans, l’homme est le chanteur du groupe occitan Peiraguda. Il écrit et chante dans cette langue en voie de disparition. Comme les troubadours, les poètes du Moyen Âge qui parcouraient le continent et divertissaient les cours européennes, Jean Bonnefon est un musicien itinérant qui sillonne la région pour perpétuer les traditions orales de ses ancêtres. Il a appris l’occitan de la bouche de ses parents et grands-parents, qui le parlaient à la maison. Mais dans les années 1950-60, dans les écoles françaises, il était interdit de l’enseigner ou de le pratiquer, ce qui l’a marginalisé. C’est à 24 ans, me raconte mon interlocuteur, qu’il a réalisé qu’il était lié à une langue et à une culture très riches mais menacées de disparition. Il a décidé de créer son groupe et de se produire lors d’événements comme la Félibrée, le plus important du genre dans la région. Il attire environ 20 000 personnes, pourtant on ne s’y sent jamais oppressé par la foule.

Le fils de Jean Bonnefon, Pascal, est également musicien et chanteur de ballades. Le voici sur la place principale, sur le point de donner la sérénade à la reine de la Félibrée. Comme des groupies, nous nous plaçons tout près de la scène, et nous regardons la jolie jeune femme, âgée de 20 ans tout au plus, vêtue d’une jupe qui descend jusqu’aux chevilles et d’un bonnet. Elle fait tourner son ombrelle en se balançant au rythme du chant de Pascal. Je ne peux distinguer qu’un ou deux mots dans les paroles qu’il prononce en occitan, un mélange de syllabes et de sons ressemblant au français, à l'espagnol, à l'italien et au catalan.

« Il chante magnifiquement dans cette langue mais il ne la parle pas beaucoup, regrette Jean. Il la parle moins bien que moi. Et moi je la parle moins bien que mon père, qui la parlait moins bien que son père. Mes petits-enfants en connaissent l’existence, mais aucun ne la pratique régulièrement. Je crains qu’ils ne l’apprennent jamais. »

Tout au long de la journée, j’entendrai des bonjorn (bonjour), benvenguda (bienvenue) et encantat (enchanté). J’apprends qu’en plus du terme «amour », d’autres mots du vocabulaire courant sont d’origine occitane, comme bouillabaisse, qui vient de bolhir (bouillir), ou aïoli, de alh (ail) et òli (huile).

Plus on s’enfonce dans le village, plus les guirlandes de fleurs sont fournies et les accents marqués. Les écoliers se sont dispersés avec leurs familles pour regarder des dentellières manier leurs fuseaux en bois et leurs écheveaux. Des centaines de milliers de fleurs en plastique et en papier – on pourrait les étaler sur près d’une soixantaine de kilomètres – bruissent au-dessus de nos têtes, accrochées entre des bâtiments en pierre de couleur miel, suspendues à des jardinières de géraniums ou savamment enroulées autour de lampadaires. Ces guirlandes de fleurs sont les symboles visuels du festival.

Les jardins suspendus de Marqueyssac, à Vézac – les plus visités de la Dordogne – sont célèbres pour leurs 150 000 buis centenaires, taillés à la main.

Photographie de Gunnar Knechtel

Jean Bonnefon et moi nous attablons autour d’un café. Je lui demande si le mot Félibrée revêt une signification particulière ou si c’est simplement le nom de la fête. À ma grande surprise, il n’a pas de réponse claire. Il mentionne le poète Frédéric Mistral et le Félibrige comme origine possible.

J’évoque une définition qui m’a été donnée la veille par mon ami Roland Manouvrier. Je lui avais fait part de mon intention d’aller à la fête. Il m’avait répondu que l’événement était incontournable et qu’il était important de profiter de telles occasions pour rendre hommage à une époque révolue. Selon lui, le mot Félibrée était la contraction de « fée » et de « libérée », une définition qui me semblait tout à fait plausible. Mais Jean me rit très gentiment au nez. Je suis un peu déçue. Les images éthérées de délicates fées voletant au-dessus des fleurs de la fête, avec, sur leurs ailes, des poèmes et des chants d’amour et de nostalgie, ne pourraient trouver de meilleur cadre que les paysages parsemés de châteaux du Périgord.

Nous suivons ensuite un défilé de musiciens costumés sous un tunnel de glycine en fleur. Ils battent du tambour, jouent de l’accordéon ou de la cabrette,  une sorte de cornemuse. Le point d’orgue de la fête approche : le repas de la taulada, servi à midi dans l’ancien séchoir à tabac de Saint-Cyprien. Des centaines de personnes s’entassent aux tables communes alignées sous des fresques murales. Cent autres au moins se pressent sous une tente à l’extérieur. Jean m’explique que 700 billets ont été vendus, mais qu’environ 750 personnes se sont présentées. On rajoute d’autres tables. D’après ce que je vois, on accepte tout le monde. Nous prenons place à côté d’un frère et d’une sœur. Ils ont la trentaine et sont venus de Bordeaux, à la demande de leur grand-mère, qui vit dans un village tout proche. Elle s’est assise avec des voisins à une autre table. Comme pour moi, c’est leur première taulada.

Jean disparaît et revient avec l’essentiel : des bols et des verres, une bouteille de bergerac rouge, bientôt remplacée par une autre, puis encore une. Enfin, on nous sert quelques solides nourritures emblématiques du Périgord : du confit de canard, de l’enchaud (une spécialité régionale à base de porc), du fromage de chèvre aux noix et, malgré la température étouffante, une soupe blanche à l’ail, le tourin blanchi. Lorsque son bol est quasi vide, Jean y verse un peu de vin et m’initie à l’art de « faire chabrol ». Cette coutume consiste à avaler un reste de soupe ou de bouillon mélangé à du vin. Il sourit en me regardant faire. « Maintenant, vous êtes des nôtres », dit-il, portant à son tour le breuvage à sa bouche.

Dordogne

Photographie de Cartes du NG; sources : Openstreetmap.org/copyright

Au-delà des intentions de Frédéric Mistral, je comprends plus que jamais combien il est important de préserver une fête comme la Félibrée. Dans un monde qui rétrécit de jour en jour, où de plus en plus de voyageurs parcourent le globe en quête de lieux authentiques, et où les habitants de tels endroits éprouvent un ressentiment grandissant devant l’invasion des boutiques de souvenirs et des perches à selfies, le Périgord reste décidément et volontairement une région d’exception.

Ici, je suis invitée à une grande fête locale, sous un ciel de guirlandes colorées. On me prie de m’asseoir à la table familiale, et un oncle plutôt marrant me fait boire du vin dans un reste de soupe. Jamais je ne m’étais sentie à ce point chez moi. Et jamais je n’avais été aussi amoureuse du Périgord.

Après mon départ, le mot Félibrée m’a trotté dans la tête pendant des jours. Et j’ai fini par en trouver une définition qui m’a satisfaite. Si un félibre est un élève, un disciple, un nouveau troubadour, un écrivain en langue d’oc et un membre du Félibrige, félibre, je l’ai été pendant toute une journée de juillet. Par le cœur. Par l’esprit. Et par les mots.

 

Article publié dans le numéro 20 du magazine National Geographic Traveler. S'abonner au magazine.

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