Les musées survivront-ils à la pandémie ?

Confrontés aux fermetures forcées et à la chute de leurs revenus, les établissement culturels imaginent par des expositions d'un nouveau genre, des programmes virtuels et un renforcement des protocoles de sécurité.

De Christine Spolar
Publication 7 janv. 2021 à 10:56 CET, Mise à jour 7 janv. 2021 à 13:06 CET
Le 8 juin 2020, des visiteurs empruntent l'escalier de Bramante aux Musées du Vatican en Italie. Avant la ...

Le 8 juin 2020, des visiteurs empruntent l'escalier de Bramante aux Musées du Vatican en Italie. Avant la pandémie de coronavirus, le site recevait environ 25 000 visiteurs par jour. Cependant, lors de la réouverture estivale, seuls 3 000 visiteurs se rendaient chaque jour dans ces musées dédiés à l'art et aux antiquités. À l'hiver 2020, les Musées du Vatican ont de nouveau été contraints de fermer sur décision du gouvernement.

Photographie de Marco Di Lauro, Getty Images

Début mars 2020, la sculptrice et vidéaste Andrea Stanislav avait prévu de passer quelques jours à Pittsburgh, en Pennsylvanie, afin de préparer une exposition pour l'automne, un simple arrêt sur la route entre son poste de professeur dans l'Indiana et son home studio de New York. Elle avait programmé plusieurs entretiens au Mattress Factory, le musée d'art contemporain qui était censé la recevoir en tant qu'artiste en résidence plus tard dans l'année.

Mais le 13 mars, en pleine réunion professionnelle, Stanislav est soudainement devenue une artiste en besoin urgent de résidence au musée, un musée qui occupe plusieurs bâtiments industriels du 20e siècle à travers les œuvres de Yayoi Kusama et de l'alchimiste des lumières James Turrell. La COVID-19 se rapprochait.

« Il était 11 h. Tout à coup, dans la réunion, tout le monde s'est jeté sur son téléphone avec des regards affolés. Aucun doute, il se passait quelque chose, » raconte-t-elle. « Après un moment, ils m'ont dit, "si tu veux faire des recherches sur d'autres musées, tu dois le faire aujourd'hui". »

« Je me suis lancée dans une visite express du Heinz Center, des musées Carnegie et du musée Andy Warhol. J'ai conclu ce marathon par une vodka tonic pour me calmer, » se souvient l'artiste. « On amorçait une descente infernale vers l’inconnu. »

Autrefois centre industriel de premier plan, la ville de Pittsburgh en Pennsylvanie fait aujourd'hui la part belle à la culture avec de nombreuses galeries, comme le Carnegie Museum of Art photographié ci-dessus.

Photographie de Emiliano Granado, Redux

Le jour suivant, les musées et autres institutions culturelles de Pittsburgh sombraient dans le silence, un silence repris en chœur dans le monde entier. Stanislav a fini par vivre plusieurs mois dans un appartement mis à la disposition des artistes par le Mattress Factory, un séjour qui a radicalement changé l'angle de ses installations. Du jour au lendemain, ils étaient des milliers d'artistes et de personnels des musées, galeries et centres d'exposition à prendre conscience de l'impact potentiel d'une pandémie sur l'ensemble de leur activité.

L'année 2020 a marqué une période de crise, d'innovation, d'anxiété et d'introspection pour tous les corps de métier, et notamment les musées. Les grandes galeries installées dans les villes à forte fréquentation internationale ont dû composer avec une interdiction de voyager désastreuse pour leur modèle commercial. Quant aux musées plus petits, ils ont découvert avec surprise un aspect positif de la pandémie en devenant aux yeux de leur communauté un symbole de la créativité collaborative et bienveillante. Voici comment certains établissements culturels en Amérique et ailleurs dans le monde ont réussi à relever les défis imposés par la COVID-19.

 

DU BESOIN À L'INNOVATION

Certains musées ont constaté un regain d'intérêt de la part des locaux ou des habitants des villes voisines. « Ils visitent les musées depuis leur propre jardin, » résume Colleen Dilenschneider, directrice du marketing de l'engagement pour Impacts Experience, une entreprise de recherche spécialisée dans la mesure du comportement des consommateurs pour 224 sites culturels et musées des États-Unis. « Ils souhaitent s'accorder des sorties à la journée. »

La quasi-totalité des musées américains a enrichi son offre numérique d'expositions virtuelles, de visioconférences avec des conservateurs ou d'activités en ligne pour les enfants. La plupart s'interrogent sur l'influence de leurs collections à une époque marquée par l'évolution débridée des technologies et les mouvements sociaux aux États-Unis, notamment sur la façon dont leur art reflète les injustices sociales et raciales.

Par exemple, en décembre 2020, le musée d'art de Baltimore dans le Maryland a annoncé que les œuvres ajoutées à sa collection au cours de l'année fiscale à venir proviendraient uniquement du travail de femmes artistes. En réponse aux problèmes soulevés par le mouvement Black Lives Matter, le musée d'Art de La Nouvelle-Orléans a quant à lui décidé de fermer son Greenwood Parlour, la reconstitution de l'intérieur d'une maison de plantation des années 1850 perçue par beaucoup comme une glorification des propriétaires d'esclaves.

D'un point de vue purement technique lié à la lutte contre le coronavirus, les directeurs et le personnel des établissements culturels ont dû s'intéresser de près au fonctionnement de leur lieu de travail, comme la ventilation et la transmission du virus par l'air. Ces connaissances ont incité de nombreuses institutions à rouvrir leurs portes pour l'été en suivant des protocoles sanitaires (masques, distanciation), puis à les fermer de nouveau au mois de novembre avec la recrudescence du nombre de cas.

« Avec la direction, nous essayons d'être le plus clairs, justes et transparents possible. Tout le monde scrutait le taux d'infection et la question n'était pas tant de savoir si nous allions fermer, mais plutôt quand, » explique Hayley Haldeman, directrice par intérim du Mattress Factory. « C'est une épée à double tranchant, aussi émoussée et douloureuse des deux côtés. On ne pouvait pas faire grand-chose de plus en 2020. »

En 2021, la réouverture sera probablement plus envisageable, avec des expositions comme celle de Stanislav prévue pour le printemps.

 

LE COÛT DES FERMETURES

Aucun musée n'a échappé à l'incertitude et aux questions sur leur survie face à la fermeture et aux pertes de revenus engendrées par la pandémie. Au printemps dernier, le Conseil international des musées a interrogé les musées de 106 pays à propos des effets de la pandémie : plus de 80 % d'entre eux anticipent une restriction de leur programmation et 10 % pourraient être amenés à fermer définitivement.

L'évolution en dents de scie du nombre de cas a incité les galeries de Londres, Paris et Rome à rouvrir leurs portes au début de l'été avant de les fermer à l'automne avec l'arrivée du second confinement. Aux États-Unis, l'American Alliance of Museums (AAM) a constaté qu'un tiers des 850 musées sondés n'avait toujours pas rouvert au mois d'octobre et que plus de 10 % d'entre eux craignaient de ne jamais pouvoir le faire. Dans certaines villes plus petites des États-Unis, la crise a poussé les directeurs de musée à mettre au point des stratégies débordantes de créativité pour survivre.

Les visiteurs du Tate Modern de Londres se rassemblent autour du Fons Americanus de Kara Walker en mars 2020, juste avant la fermeture de la galerie imposée par la pandémie. Ce musée et d'autres établissements du Royaume-Uni ont dû fermer à nouveau leur porte en fin d'année dernière pour répondre aux exigences gouvernementales en matière de lutte contre le coronavirus.

Photographie de Mary Turner, The New York Times/Redux

Prenons Pittsburgh, une ville de 300 000 habitants qui compte 50 musées et centres culturels nés de la richesse industrielle créée au début du 20e siècle. Le nouveau directeur des musées Carnegie, Steven Knapp, est entré en fonction le 1er février, soit quelques semaines avant le confinement de la Pennsylvanie ordonné par le gouvernement.

Aux premiers jours de la pandémie, Knapp et d'autres dirigeants d'institutions locales se réunissaient deux fois par mois via Zoom afin d'établir conjointement les normes de sécurité et les futurs protocoles de réouverture. Parmi les établissements concernés figuraient notamment la Maison sur la cascade imaginée par l'architecte américain Frank Lloyd Wright ainsi que le centre August Wilson pour la culture afro-américaine.

« Pittsburgh est l'une des villes les plus riches du pays sur le plan culturel par rapport à sa taille. Nous voulions que la population revienne dans nos musées et reparte avec une belle expérience en tête, » explique Knapp. Pour cela, lorsque les musées ont de nouveau accepté des visiteurs pendant l'été, il y avait des repères de distanciation au sol, des gardiens qui veillaient au port du masque et, dans la plupart des établissements, des tickets avec une tranche horaire attitrée.

Grâce à ces mesures de sécurité, les musées de Pittsburgh ont atteint un taux de participation supérieur à celui des musées nationaux. « En juillet, nous avons enregistré un quart de la fréquentation normale. Aujourd'hui, cette fréquentation se situe entre 40 et 50 % avec 80 % de participation par rapport à l'année dernière, » indique Knapp. « L'enjeu principal a été de contrôler le flux de visiteurs et de maintenir cette circulation à sens unique. »

En Ohio, le musée d'art de Toledo et son impressionnante collection mêlant le moderne à la Renaissance ont enregistré une hausse du nombre de nouveaux visiteurs pendant la pandémie. Pourquoi ? « C'est normal, c'est une façon de sortir de chez soi, » répond le directeur du musée, Adam M. Levine. Il pense que les visiteurs cherchent une forme de divertissement, de réconfort et d'inspiration à travers les épreuves traversées par d'autres dans le passé.

 

UN BESOIN D'ADAPTATION

D'un musée à l'autre, il existe une grande diversité de modèles commerciaux, certains dépendent fortement des subventions alors que d'autres s'appuient sur les droits d'entrée ou les locations événementielles. La plupart des établissements ne s'attendent pas à ce que leurs revenus retrouvent les niveaux de 2019 avant moins un an, mais certains musées essentiellement financés par les impôts locaux ou les généreuses dotations entrevoient un avenir financier plus clément.

Même si un musée n'est pas menacé d'extinction ou de coupe budgétaire, cela ne signifie par pour autant qu'il a échappé à la pandémie. Le musée d'art de Saint-Louis (SLAM), ouvert depuis 1879 sur les berges du Missouri, a dû revoir son programme d'exposition face à la réticence des prêteurs internationaux d'envoyer leurs trésors à l'étranger sans savoir quand ou comment ils allaient pouvoir récupérer leurs biens. Les conservateurs du musée ont donc décidé de « travailler avec les moyens du bord, » déclare le porte-parole Matthew Hathaway. Cette décision a donné naissance à Storm of Progress, une exposition rassemblant 120 œuvres de divers artistes allemands tirées de la collection personnelle du musée.

« Nous sommes fiers d'avoir en notre possession une collection d'œuvres allemandes qui pourrait rivaliser avec n'importe quel autre musée en dehors de l'Allemagne, » affirme Hathaway. « Elle est en lien direct avec notre communauté et notre culture. C'était une évidence. » Parmi les œuvres exposées figure notamment l'ode à la non-violence réalisée par Max Beckmann en 1917, Christ et la femme adultère, ou encore les assemblages empreints d'ironie de Sigmar Polke.

« Les musées observent leurs propres collections et se demandent : "Comment la mettre en scène de façon inédite ?" » témoigne Hathaway.

 

CATALYSEUR DE CRÉATIVITÉ

Ce Pan couché, une sculpture italienne en marbre datant du 16e siècle, figure parmi les œuvres européennes du musée d'Art de Saint-Louis. L'établissement a puisé dans sa propre collection pour monter une exposition consacrée à l'art allemand pendant la pandémie de COVID-19.

Photographie de AVEC L'AIMABLE AUTORISATION DU MUSÉE D'ART DE SAINT-LOUIS

À Pittsburgh, Stanislav s'est aperçue que la COVID-19 avait donné à son art une nouvelle orientation.

Elle avait prévu de profiter de sa résidence pour filmer les rivières et les collines boisées de la région à l'aide d'un drone, afin d'explorer le paysage naturel de la Pennsylvanie.

Toutefois, après avoir passé plusieurs mois dans les quartiers nord de la ville à arpenter les rues où vivaient autrefois les ouvriers des aciéries et à observer ses voisins jouer du violon ou chanter sur le pas de leur porte, elle a choisi de recentrer son travail sur la communauté locale. D'origine tchèque, Stanislav s'est intéressée aux populations immigrées de la ville à travers les difficultés humaines et biologiques qu'elles avaient dû surmonter.

C'est en découvrant les Tamburitzans, une troupe de danse folklorique croate affiliée à l'université Duquesne de Pittsburgh, que l'artiste a décidé d'utiliser le mouvement pour plonger dans le vécu des immigrants de la ville. Elle a filmé la troupe en action dans le décor vertigineux des Carrie Blast Furnaces, une ancienne aciérie classée National Historic Landmark témoin du passé industriel de Pittsburgh des 19e et 20e siècles.

La pluie et les craintes liées au virus ont eu raison de plusieurs jours de tournage. « J'ai passé beaucoup de temps là-bas, » raconte Stanislav. « Cela a permis au projet de s'imprégner de l'époque que nous vivons et d'y prendre forme. »

Par une journée ensoleillée de novembre, Stanislav a retrouvé devant l'aciérie une dizaine de danseurs masqués, vêtus de tenues brodées et coiffés de chapeaux en feutre. Certains d'entre eux étaient les petits-enfants des métallurgistes qui avaient donné corps et âme à ce monstre d'acier. La plupart savaient à quel point le travail y était pénible, ils avaient entendu parler du soulèvement des ouvriers contre les journées de 12 heures et les maigres salaires. En 1982, lors de la grève de Homestead, un conflit éclata entre les travailleurs et la milice dépêchée par la compagnie, il fit au moins 10 morts dans chaque camp et de nombreux blessés. Depuis, l'enceinte de l'usine relève de la terre sacrée.

Devant la caméra de Stanislav, les danseurs ont commencé à virevolter de plus en plus vite en dessinant des cercles sous la structure métallique rongée par la rouille, à la manière d'une étrange danse macabre. Puis, un cheval blanc est apparu et un unique danseur l'a enfourché pour prendre la fuite.

« C'est devenu un hommage à leurs ancêtres, » raconte Stanislav. « Nous avons fait une pause pour apprécier la beauté du moment. C'était un soulagement pour tout le monde, une métaphore qui montre que la danse est un moyen d'être vu et de rester humain. »

 

Christine Spolar est une journaliste basée à Londres, son travail a notamment été publié par The Washington Post et The Atlantic. Retrouvez-la sur Twitter.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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