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Bretagne, là où finit la terre

La pointe occidentale de l'hexagone vit toujours au rythme des traditions et des grandes fêtes.

De Christopher Hall, National Geographic Traveler
Photographie De BRENDAN HOFFMAN
Publication 8 avr. 2021 à 16:04 CEST
Parsemé de roches couvertes de mousse et regorgeant de légendes arthuriennes, le village d’Huelgoat est un ...

Parsemé de roches couvertes de mousse et regorgeant de légendes arthuriennes, le village d’Huelgoat est un camp de base pratique pour aller randonner dans les forêts du parc naturel régional d’Armorique.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Arpenter un chemin côtier au bout du monde peut intimider, mais quel spectacle ! 

Le corps fouetté par des rafales de vent, je longe nerveusement le bord d’un précipice à la pointe du Raz, dans le Finistère. Une soixantaine de mètres en contrebas, l’océan Atlantique s’abat contre les falaises, dans des montagnes d’écume onctueuse.

C’est ici que se trouve la fin de la Terre. Finis Terrae en latin. Littéralement le bout du monde pour les anciens et, pour moi, l’objet d’une passion particulière. La planète est parsemée de caps, de pointes et d’autres particularités géographiques nommées «bout du monde», que je collectionne comme d’autres voyageurs dressent la liste des pays qu’ils ont visités. Leur nom, excitant écho d’un temps où l’essentiel de la connaissance du monde s’arrêtait là où la mer commençait, suffit à me donner des frissons. En équilibre entre la vie terrestre familière et l’immensité insaisissable de l’océan, ces endroits détenaient une puissance mystique pour nos ancêtres. Ils les amenaient à méditer sur la création et la place que l’humain y occupe. Bien que chaque kilomètre du globe soit désormais cartographié par satellite, ces lieux où terre et mer se rejoignent continuent d’exercer sur moi une part de leur ancien pouvoir. Cela explique peut-être pourquoi j’ai parcouru des bouts du monde en Angleterre et en Californie; le Verdens Ende en Norvège; le cap Finisterre en Espagne. Et, maintenant, le Finistère.

Langue de terre peuplée de 909 000 habitants, le Finistère est le département français, et breton, le plus occidental. Même s’il ne se trouve qu’à 530 km de Paris, c’est un monde à part s’élançant si loin dans l’Atlantique qu’il appartient autant à cet océan qu’au continent européen. Mais à ma grande surprise, et pour mon plus grand plaisir, je découvre aussi que l’attrait du Finistère ne s’arrête pas à sa géographie. Ici, aux confins de la France, les traditions culturelles celtiques de la Bretagne montrent des signes d’une réjouissante renaissance. Impossible de passer à côté, même pour un visiteur de courte durée comme moi. Je les entends dans les programmes en breton qui s’échappent de la radio de ma voiture. Je les observe parmi les foules qui se rassemblent pour des défilés en costumes traditionnels ou des fest-noz, les fêtes locales mêlant danses et musique. Et surtout, je les ressens dans l’identité bretonne qui imprègne ceux que je rencontre sur mon chemin, fiers résidents d’un bout du monde chéri.

Chaque année en juillet, le festival de Cornouaille, à Quimper, célèbre tout ce qui se fait de breton, de la musique aux danses en passant par la cuisine et les habits traditionnels.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Hervé me reçoit chez lui en bordure de Plougonven, non loin de la frontière orientale du Finistère. Il porte un chapeau noir à bord plat et des braies rentrées dans des bottes s’arrêtant au mollet. Face à mon regard interrogateur, ce machiniste à la retraite, hôte Airbnb de mes deux prochaines nuits, m’explique que c’est un costume traditionnel de la région et que son groupe de danse bretonne part dans une heure pour aller jouer à l’étranger. Je suis perdu. S’en va-t-il en Angleterre ? « Non, répond-il hilare, ici ça peut vouloir dire n’importe où en dehors du Finistère. En vingt minutes on change de département. »

J’arrive dans la ferme restaurée d’Hervé après quatre jours d’exploration de l’arrière-pays finistérien, entre vaches noires et blanches, cimetières à la statuaire fantastique et jardins à l’anglaise où s’épanouissent des buissons d’hortensias bleus et roses, gros comme des bus. Les journées se remplissent d’expériences qu’on ne peut vivre qu’ici. Je visite le cairn de Barnenez, le plus grand mausolée néolithique d’Europe. J’explore aussi les monts d’Arrée, à l’intérieur des terres, et j’arpente le sommet couvert de fougères et de bruyères du mont Saint-Michel de Brasparts, culminant à 381 m.

Le lendemain de mon arrivée, Hervé me prépare un œuf dur fraîchement pondu par une de ses poules et me montre quelques pas de danse. « Ce que j’aime avec la danse bretonne, me dit-il, c’est que c’est une expérience collective. Riches, pauvres, jeunes, vieux, beaux et moins beaux, on danse tous ensemble. » Hervé parle aussi avec ferveur du rôle historique du Finistère dans la préservation de l’héritage celtique breton. « En Bretagne, plus vous allez vers l’ouest, plus vous vous éloignez du centre de la France, plus la culture bretonne est vivace, affirme-t-il. Et on peut difficilement faire plus loin que le Finistère. » Pendant des siècles, ajoute-t-il, la Bretagne a résisté aux efforts français visant à éliminer ses traditions et surtout sa langue, proche cousine du gallois et du cornique (autrefois parlé dans isolement, et le Finistère (ou Penn-ar-Bed en breton, pour «pointe ou bout du monde») sa meilleure citadelle. « Le Finistère, dit-il, n’a jamais été un endroit où les gens se contentent de passer. »

C’est particulièrement vrai concernant l’île d’Ouessant, Enez Eusa en breton. Sur ses 15 km2, l’île à l’ouest du département abrite 800 personnes à l’année, ainsi que cinq phares, et fait partie d’une réserve de biosphère de l’Unesco. Par une journée douce et lumineuse, je m’y rends en ferry. Après une heure de traversée à bord d’un bateau rempli d’autres visiteurs, je loue une voiture et fais un tour. Des sentiers boueux et des routes étroites et cahoteuses scindent en deux des landes rocheuses teintées de violet et relient des hameaux éparpillés. Leurs maisons sont blotties les unes contre les autres pour affronter les féroces tempêtes et les brouillards épais de l’hiver, capables d’immobiliser tous les moyens de transport depuis et vers l’île. À la pointe de Pern, morceau de terre le plus occidental de la France métropolitaine, je contemple la mer depuis une plage de galets et me dis, abasourdi, que la prochaine terre, c’est le Canada.

Après un déjeuner fait de saint-pierre, je discute avec Mickaël Grunweiser, un pêcheur au visage rubicond dont les ancêtres sont arrivés à Ouessant vers 1880. Il fait une pause au milieu du nettoyage de la pêche du jour, réalisée sur son bateau de 9 m, le Labous Mor (l’Oiseau de Mer), qui oscille dans le port, en contrebas. Il travaille avec son frère. Sa famille forme l’une des dernières lignées de pêcheurs de l’île. «J’ai fait mon premier tour en bateau à l’âge de quatre jours, me dit-il, quand mes parents m’ont ramené à Ouessant après ma naissance dans un hôpital du continent. Il y a quelques années, je travaillais sur de grands chalutiers dans le Finistère sud. C’était bien mais c’est mieux maintenant que je peux rester à Ouessant. La pêche n’est pas un travail facile mais je suis heureux. » Je lui demande s’il se considère avant tout français, breton ou finistérien. Il arbore alors un grand sourire. « Le Finistère avant la Bretagne, la Bretagne avant la France. Mais en réalité je suis ouessantin à 100 %.»

Un fest-noz bat son plein sur la place Saint-Corentin où se trouve la cathédrale de Quimper, la capitale du Finistère. Sur scène, les populaires Digresk envoient un rock fusion aux accents folk celtiques, accompagné d’une bombarde et d’un biniou. Cette musique pleine d’entrain fait danser un millier de personnes. On se donne la main pour former des cercles et de longues lignes qui serpentent, on balance les bras et on danse le pas traditionnel pendant des heures. Les danseurs se confondent en une masse compacte et vibrante, aux visages rougis et euphoriques.

Des feux d’artifices ornent la nuit lors d’un fest-noz au Conquet, la ville la plus occidentale de France.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Cette fête tribale – c’est l’impression qu’elle donne – marque la fin du festival de Cornouaille de Quimper, un déferlement de culture bretonne qui dure une semaine en juillet. Lors du défilé de clôture, ce matin-là, je suis à côté de sœur Yvette, Quimpéroise de 64 ans, alors que 2000 Bretons passent devant nous, vêtus de la tenue traditionnelle de leur ville ou village natals.

« J'ai assisté à ma première parade quand j'avais quatre ans et je m'en souviens encore, me dit soeur Yvette. Mon père m'avait juchée sur le toit de la voiture pour que je puisse voir. » Elle m'indique un groupe de femmes en robes noires  aux tabliers finement brodés, qui portent des coiffes en dentelle amidonnées. « Ce n’est pas du folklore, me dit-elle. C’est notre culture, et elle est bien vivante. » Cette culture continue d’évoluer de manière surprenante, et pas seulement avec la musique de groupes comme Digresk.

Par une journée ensoleillée, près de Quimper, sur la plage de Tronoën, j’observe des nuées de surfeurs. Suivant mon envie du moment,je m’inscris pour une leçon de surf, ma toute première, et le matin suivant je me retrouve avec une bande de gamins turbulents près de la plage de la Torche avec Bérenger, un moniteur à l’avant-bras droit tatoué d’un discret « BZH », pour Breizh. Pendant plus d’une heure, je barbote dans une combinaison intégrale dans une eau à 17 degrés, rame furieusement pour attraper les vagues et finit par tenir sur la planche pendant deux secondes entières. Un vrai triomphe.

Autrefois port de pêche endormi, Morgat est désormais une station balnéaire populaire avec ses attractions en bord de mer.

Je regagne la plage et rejoins Bérenger qui surveille les progrès des petits. Il me parle de la communauté de surfeurs finistériens, des passionnés très soudés. « On est unis par des liens de fraternité, on surfe en groupe et toute l'année. » Il partage ses réflexions sur le lien ancestral qu’entretient le Finistère avec la mer et sur la façon dont ses surfeurs en sont le prolongement moderne. À l’instar des pêcheurs et marins, les surfeurs se sont mis depuis peu à participer à la tradition des pardons, ces processions religieuses tenues en Bretagne depuis des siècles. Au cours du pardon de Notre-Dame-de-Tronoën, en septembre, on voit désormais des surfeurs amener leur planche pour les faire bénir.

Un soir, dans une grange en tôle ondulée et au sol en terre, dans les environs de Ploumoguer, je tombe sur un fest-noz. Pas un grand évènement qui attire les meilleurs groupes mais un rassemblement simple et accueillant, un mardi soir à la campagne. Plus de 400 personnes ont tout de même fait le déplacement.

Hardiment calé entre les rochers, un cottage du XVIIe  siècle poursuit sa veille côtière dans le hameau de Meneham.

Photographie de BRENDAN HOFFMAN

Je m’attarde en bordure de foule, comme je l’avais au fest-noz de Quimper, avant que deux types, sourds à mes protestations, ne m’entraînent sur la piste. Ils me placent entre deux femmes âgées à l’air sévère, qui rectifient immédiatement ma façon de leur tenir les mains. La musique commence et nous sommes des centaines à nous mettre à tourner en rond en balançant nos bras d'avant en arrière.  Au début, je danse d’un pas gauche. Peu à peu, le rythme commence à m’envahir sans que j’aie besoin d’y penser. La musique prend le dessus, mes mouvements se fluidifient et j’échange de timides sourires avec les femmes à mes côtés.

Je fais, pendant un bref instant, partie de la tribu. C’est là, il me semble alors, dans cette grange chaleureuse, que le cœur celtique du Finistère bat le plus fort. Nous nous trouvons peut-être aux confins de la Terre, mais cela ne veut pas dire que nous ne pouvons pas danser avec ferveur jusqu’au bout de la nuit.

 

Article publié dans le numéro 22 du magazine National Geographic Traveler

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