Au Portugal, les azulejos se réinventent au fil des siècles

Depuis plus de 500 ans, les célèbres carreaux colorés résistent avec grâce à l'épreuve du temps.

De Helena Amante
Publication 12 janv. 2021 à 10:04 CET
Installé en 1910 sur la façade de l'église du Carmo de Porto, au Portugal, cet azulejo ...

Installé en 1910 sur la façade de l'église du Carmo de Porto, au Portugal, cet azulejo représente la fondation de l'ordre du Carmel.

Photographie de REBECCA STUMPF

À Lisbonne, dans une allée sombre du quartier d'Alcântara, la Fábrica Sant’Anna produit des azulejos, ces petits carreaux de faïence à motifs, en suivant pratiquement les mêmes processus depuis sa création, en 1741. Installés à de longues tables parsemées de pots d'une myriade de couleurs, les artisans peignent fleurs et anges, courbes gracieuses et lignes charnues, sur les carrés de céramique d'un blanc éclatant.

Alors que l'entreprise bouillonnante de Sant'Anna est devenue à elle seule un véritable lieu de pèlerinage pour les touristes de la capitale portugaise, les azulejos sont visibles par quiconque se promène à Lisbonne. Il faudrait arpenter ses rues les yeux fermés pour ne pas en croiser.

À travers le Portugal, les azulejos sont inextricablement intégrés au paysage. Cependant, à l'instar des arbres tropicaux de Lisbonne rapportés de contrées lointaines il y a plusieurs siècles, les azulejos sont particulièrement représentatifs de l'identité portugaise en raison justement de leur lien avec d'autres latitudes.

Qu'ils composent un tableau unique ou une mosaïque de motifs identiques, les carreaux de 12 cm de côté se retrouvent sur un grand nombre d'immeubles ou de monuments, à l'intérieur comme à l'extérieur, mais c'est à travers l'incroyable étendue des créations que rayonne leur richesse multiculturelle.

Bien que plus discrets dans le sillage de la pandémie, en l'absence des coups d'œil jetés par les visiteurs, les ateliers d'azulejo du Portugal continuent de reproduire leurs classiques et d'inventer de nouveaux motifs pour le plus grand plaisir des admirateurs à la fois locaux et internationaux. Malgré les assauts répétés de la mode, du vol et de la modernisation, la popularité de cette tradition initiée il y a plus de 500 ans reste intacte.

À la tête du musée national de l'Azulejo à Lisbonne, Maria Antónia Pinto de Matos fait la grimace chaque fois qu'elle doit traduire le terme azulejo. « Toutes les nuances historiques et culturelles se perdent dans la traduction, » explique-t-elle.

Introduits par les Maures au 13e siècle, les azulejos ne seront produits massivement au Portugal que 200 ans plus tard. Chaque carreau raconte l'histoire de son créateur, de l'entreprise où il a vu le jour et de l'époque qui l'a vu naître.

Photographie de REBECCA STUMPF (GAUCHE ET DROITE), FRANCESCO LASTRUCCI (CENTRE)

Le terme « carreau » ne reflète en rien l'aspect artistique des azulejos, le souci du détail et l'évolution continue des techniques et de l'esthétique ; il n'exprime pas non plus à quel point la lumière et sa réflexion sont aussi importantes que les motifs et leurs couleurs. Aucun carreau ne pourra jamais contenir les multiples influences qui ont fait des azulejos ce qu'ils sont aujourd'hui, mais ensemble ils donnent à voir les multiples facettes de l'histoire du Portugal, sur ses terres comme à l'étranger.

Le musée a été créé au sein d'un couvent du 16e siècle construit à une époque où des explorateurs, tels que le navigateur portugais Ferdinand Magellan, étendaient le pouvoir et l'influence de l'Europe aux Amériques et au Pacifique.

(À lire : Magellan a-t-il vraiment été le premier à faire le tour du monde ?)

La collection du musée s'étale sur cinq siècles d'histoire, des motifs géométriques puisés dans les origines musulmanes des azulejos aux designs contemporains familiers des usagers du métro lisboète. À l'étage du musée, une installation laisse une impression particulièrement marquante : une mosaïque de 21 m de long représentant Lisbonne avant le tremblement de terre dévastateur survenu en 1755.

Ironiquement, le plus grand malheur de Lisbonne a marqué un tournant pour les azulejos. À l'origine principalement réservés aux intérieurs, les azulejos ont fait le grand saut à l'extérieur des bâtiments lors de la reconstruction de la ville à travers les représentations réconfortantes des anges et des saints censés protéger les façades de futures catastrophes. Hautement résistants aux caprices de la météo et relativement peu onéreux à produire, les azulejos sont devenus la solution de revêtement par excellence au début du 19e siècle, une solution qui permettait simultanément de rehausser la ville d'une touche de couleur.

« La simplification des motifs et l'industrialisation sont à l'origine des jolies façades carrelées du centre-ville, » indique Verónica Leitão, membre de la troisième génération de propriétaires de la boutique familiale Solar Antiques. Elle évoque notamment le motif floral Pombalin, du nom de l'illustre Marquis de Pombal à la tête de la reconstruction de Lisbonne. Élément essentiel de l'urbanisme lisboète, ce type d'azulejo pouvait être produit rapidement et à bas coûts afin d'accélérer le rythme des travaux.

Si les carreaux de Porto et du nord affichent une préférence pour le relief, la multitude de motifs azulejos à travers le pays témoigne d'une forte dimension narrative et d'un faible pour les panneaux personnalisés. Champs de bataille, scènes bibliques ou bourgeoises et paysages exotiques jaillissent en intérieur comme en extérieur, atteignant parfois de gigantesques dimensions sur les monuments tels que l'église Saint-Roch de Lisbonne ou la gare de Porto-São Bento.

Les carreaux laissent également leur empreinte dans le monde entier. « Les azulejos sont présents tout le long des anciennes routes commerciales, » indique Francisco Tomás, directeur marketing de la Fábrica Sant’Anna. « Aujourd'hui encore, parallèlement aux nouveaux projets, nous restaurons des œuvres que nous avons réalisées bien loin de Lisbonne, pour certaines il y a plus de cent ans. » Parmi ces travaux figurent notamment des œuvres monumentales comme celle de l'église et couvent São Francisco à Salvador, au Brésil, ainsi que le siège de la Banque Nationale d'Angola dans sa capitale, Luanda.

Les stations de métro de Lisbonne, peut-être le meilleur endroit pour admirer des azulejos modernes, ont bénéficié du maintien des liens culturels. « Au milieu du 20e siècle, l'image des azulejos s'était ternie. Ce n'est que lorsque les Brésiliens se sont lancés dans des expérimentations modernes, comme dans l'architecture d'Oscar Niemeyer, que nous sommes passés à la vitesse supérieure, et les stations sont les somptueux témoins de cette nouvelle ère, » explique Leonor Sá, coordinatrice du SOS Azulejo Project, une initiative visant à protéger le patrimoine lié aux azulejos.

Fondée il y a 170 ans et responsable des azulejos de la plupart des stations de métro, la Fábrica Viúva Lamego abritait des ateliers permanents d'artistes comme celui de la défunte Maria Keil, à qui l'on doit l'habillage des premières stations, et travaille toujours avec Manuel Cargaleiro qui, à 93 ans, vient tout juste d'inaugurer un panneau dans le métro parisien. « Inviter des artistes à installer leur studio dans nos locaux fait partie de notre identité, » déclare le propriétaire Gonçalo Conceição.

Malheureusement, les azulejos sont devenus victimes de leur éternelle popularité. Des carreaux dérobés font leur apparition sur les étals des marchés aux puces, extraits sans ménagement des façades qu'ils habillaient pour de l'argent facile. « Nous travaillons sur des lois protectrices et des campagnes de sensibilisation, les comportements ont changé, » explique Sá. « Les locaux sont plus protecteurs et les touristes se soucient davantage de la provenance. »

Rien de surprenant à ce que les azulejos soient devenus les cartes postales du Portugal. Cependant, en tant que point de rencontre des civilisations, les azulejos évoquent également à eux seuls le voyage. De Lisbonne à Salvador, au Brésil, en passant par Goa, en Inde, le long périple des azulejos s'écrit depuis toujours par-delà les terres et les sept mers.

 

Basée à Lisbonne, Helena Amante est une auteure et directrice artistique dont les travaux couvrent la culture, le voyage et la créativité.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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