Bolivie : à la découverte de la Cordillère Royale avec les Cholitas
Les femmes aymaras, reconnaissables à leur chapeau melon et leur jupe volumineuse, armées de crampons et de piolets, vous emmènent gravir les sommets enneigés du plateau andin de la Bolivie.

Les Cholitas de Bolivie gravissent les sommets andins vêtues de leur traditionnelle « pollera », une jupe plissée volumineuse.
Les Cholitas de Bolivie gravissent les sommets andins vêtues de leur traditionnelle « pollera », une jupe plissée volumineuse.
Si Liita et sa sœur Estrella n’étaient pas devant moi, je ne verrais rien que du blanc. Devant moi s’élève le Glaciar Viejo (le « vieux glacier »), qui semble toucher les nuages. Dans cette mer de glace et de neige, nos guides d’escalade Aymaras, Ana Lía Gonzáles Magueño (surnommée Liita) et Estrella Gonzáles Magueño nous éblouissent avec leur casque rose Barbie et leur proéminente jupe jaune moutarde. Lorsqu’elles plantent leurs piolets et enfoncent leurs crampons dans la glace, leur longue tresse chatoyante noire, attachée avec des fleurs tricotées, et leur jupe volumineuse se balancent au vent, dévoilant des jupons turquoise et blanc cassé.
Il est 9 heures dans la Cordillera Real de la Bolivie, une chaîne montagneuse dentelée des Andes. J’attends avec inquiétude de grimper mon premier mur de glace vertical. Je participe à une expédition de randonnée et d’escalade sur glace réservée aux femmes, organisée par Thread Caravan. Cette agence de voyages détenue par des femmes collabore avec Las Cholitas Escaladoras, un groupe de femmes aymaras qui grimpent en tenue traditionnelle, laquelle se compose notamment d’aguayos (un tissu tissé aux couleurs vives servant à transporter les indispensables) et de polleras (des jupes plissées volumineuses). Les Aymaras sont un peuple autochtone des Andes, connus pour leur lien spirituel profond avec la montagne. L’excursion permet de découvrir ces paysages de haute altitude de leur point de vue et de rencontrer une communauté qui n’avait traditionnellement aucun lien avec les étrangers.

Les Cholitas sont des figures respectées de la culture bolivienne. Elles sont ici représentées sur une fresque murale réalisée en leur honneur, au Paseo del Arte Macrodistrito Centro de La Paz (Bolivie).

Thread Caravan, une agence de voyages détenue par des femmes, collabore avec Las Cholitas Escaladoras pour proposer des treks réservés aux femmes.
Les Cholitas sont des figures respectées de la culture bolivienne. Elles sont ici représentées sur une fresque murale réalisée en leur honneur, au Paseo del Arte Macrodistrito Centro de La Paz (Bolivie).
Thread Caravan, une agence de voyages détenue par des femmes, collabore avec Las Cholitas Escaladoras pour proposer des treks réservés aux femmes.
« Au début, nous portions les polleras en montagne, car nous n’avions rien d’autre », explique Liita. « C’était difficile : elles sont lourdes et avec les crampons, c’est dangereux. Mais nous n’avons pas voulu arrêter de les porter. Elles font partie de notre identité ».
Portées par les femmes aymaras et quechuas des hautes terres andines, les polleras sont apparues lors de la conquête espagnole, au 16e siècle, lorsque les femmes autochtones ont été contraintes de revêtir des robes paysannes de style européen. Pendant des générations, la pollera a été un objet de profonde discrimination sociale et raciale. Les femmes vêtues de cette jupe ont alors été surnommées « cholas », une insulte coloniale ciblant les femmes autochtones, en particulier celles considérées comme pauvres ou de statut inférieur. Il leur était ainsi souvent refusé d’entrer dans les restaurants, les hôtels et même certains quartiers de la capitale, La Paz. « Personne ne voulait être perçu comme autochtone à l’époque, alors nous nous sommes habillées comme les Espagnoles », raconte Liita. « Mais nous portons désormais cette jupe pour montrer au monde qui nous sommes ».
Dans les années 90 et au début des années 2000, les femmes aymaras et quechuas, et plus particulièrement celles originaires de La Paz et de la ville voisine d’El Alto, ont commencé à se réapproprier la pollera (ainsi que le terme cholita, le diminutif du mot chola) pour en faire des symboles de la fierté autochtone. En Bolivie, plus de la moitié de la population se considère comme autochtone. Accompagnée de la manta (un châle), du sombrero (un chapeau melon) et de bijoux attirant l’œil, la pollera n’est désormais plus portée uniquement dans les rues de La Paz et d’El Alto, mais aussi sur les podiums, les rings, dans les skateparcs et, dans le cas de Liita et d’Estrella, sur certains des sommets les plus élevés des Andes. « Les gens pensent que nous sommes folles de porter la pollera pour gravir des sommets », confie Liita en riant. « Nous avons dû trouver notre propre technique d’escalade, pour éviter que le tissu ne se prenne dans nos crampons ».

La « pollera », une jupe traditionnelle portée par les Cholitas de la Bolivie, peut s’acheter sur les marchés locaux d’El Alto.
La « pollera », une jupe traditionnelle portée par les Cholitas de la Bolivie, peut s’acheter sur les marchés locaux d’El Alto.
Maintenant que les cordes et les points d’ancrage sont en place et sécurisés, c’est à mon tour de m’attaquer au mur de glace. Je tremble, progressant lentement sur la glace en direction de Liita pour qu’elle puisse me clipser à la corde d’assurage. Je lève la tête : le mur s’élève à la verticale sur au moins 30 mètres et la glace a une texture granuleuse en raison des températures douces de la veille. Cela ne m’empêche pas d’admirer la beauté de ce qui se trouve devant moi : de près, le glacier n’est absolument pas blanc ; c’est une mosaïque de crevasses turquoise zébrée de veines rocheuses couleur cendre. À ma droite, des stalactites scintillantes (dont certains atteignent plusieurs mètres de long) descendent d’une face rocheuse semblable à une cascade gelée, l’eau qui coule de leur long tombant dans une vallée d’herbe boueuse et de piscines d’eau de fonte argentées. Tout autour, les sommets de granite dentelés de la Cordillère encerclent l’horizon.
« Rappelle-toi de ce que tu as appris », me lance Liita tout en me regardant former un nœud en huit dans mon harnais de mes mains tremblantes. Elle me tend un piolet avec un sourire d’encouragement, sa pollera ondulant au vent comme les vagues de l’océan. Je plante le piolet de toute ma force, espérant que ce soit assez pour me tenir debout.
AU CŒUR DE LA CORDILLÈRE ROYALE
Notre voyage au Glaciar Viejo a commencé huit jours auparavant, à El Alto. La ville majoritairement aymara est perchée sur un plateau au-dessus de La Paz, à 4 150 mètres d’altitude. Elle est connue pour ses marchés tentaculaires et ses spectaculaires bâtiments néo-andins appelés « cholets », d’après la contraction des mots « chola » et « chalet ». Ces résidences colorées à plusieurs étages, inventées par l’architecte aymara Freddy Mamani et ornées de motifs autochtones, sont devenues un symbole de la fierté aymara et de la prospérité de la ville. Nous retrouvons Liita, Estrella et leur mère, Dora Magueño Machaca, qui sera notre cuisinière pour la semaine. Puis nous prenons la route pour le parc national de Condoriri, une réserve protégée abritant lacs glaciaires et sommets de plus de 5 000 mètres située à moins de deux heures de la ville.
Le tarmac et les embouteillages laissent bientôt place à un chemin de terre désert. Dans les prairies dorées, nous commençons à voir des alpagas noirs et marron en train de paître. Une femme aymara vêtue d’une pollera lave des vêtements dans une rivière jouxtant une maison en pisé entourée d’un mur de pierres et dont la cheminée laissait s’échapper de la fumée. Devant nous s’éleve la crête enneigée du Huayna Potosí, un sommet culminant à 6 088 mètres d’altitude de la Cordillera Real. Sa face ouest, abrupte scintillait dans la lumière de l’après-midi.

Pour se rendre dans la Cordillera Real, il vous faudra emprunter des chemins de terre.
Pour se rendre dans la Cordillera Real, il vous faudra emprunter des chemins de terre.
Nous laissons notre minivan à 4 500 mètres d’altitude et nous commençons à randonner dans le parc national de Condoriri. Je ressens immédiatement que l’air est moins dense : mes poumons travaillent davantage et j’avance lentement, même sur le plat. Un léger mal de tête commence à se faire sentir derrière mes yeux, de quoi me rappeler que randonner est complètement autre chose à cette altitude. Le sentier serpente à travers les montagnes gris ardoise piquées de mousse jaune et de ruisseaux à l’eau si limpide que je parviens à distinguer les graviers qui en recouvrent le fond. Des rongeurs, connus sous le nom de viscaches, courent d’un rocher à l’autre. Une volée d’érismatures des Andes, au plumage châtaigne, nage dans un lac glaciaire.
Au bout de quelques heures, nous atteignons une crête depuis laquelle nous apercevons en contrebas le lac Chiarkhota, un lagon transparent encerclé par les pics dentelés de Condoriri, une chaîne montagneuse en forme d’oiseau en vol. « On raconte que ces montagnes étaient autrefois un condor des Andes, figé dans la pierre », me dit Liita. Avec son index, elle dessine la tête de l’oiseau (l’imposant sommet central, appelé Cabeza del Cóndor) et ses ailes ouvertes (les deux sommets adjacents). Liita a grandi dans ces montagnes. Ses parents guident les grimpeurs dans la Cordillera Real depuis plus de 30 ans. Pourtant, ce n’est qu’en 2015 qu’elle a gravi son premier sommet, Huayna Potosí. Elle l’a fait avec 11 autres femmes aymaras, dont sa mère, Dora. Toutes portaient des polleras. Elles se sont proclamées Las Cholitas Escaladoras (les Cholitas qui grimpent).
« Lorsque nous avons atteint le pic ce jour-là, je me sens capable de tout », se souvient Liita. « Il y avait une force en moi, comme si la montagne elle-même m’avait dit que j’étais forte ». Depuis cette première ascension, les Cholitas Escaladoras ont grimpé la plupart des sommets les plus élevés de Bolivie. Et en 2019, Liita et cinq autres Cholitas ont fait l’ascension de l’Aconcagua, en Argentine, la plus haute montagne d’Amérique, qui tutoie les 7 000 mètres. « La montagne m’a appris qu’il n’existait aucune limite », ajoute-t-elle. « Si nous pouvons atteindre le sommet, nous pouvons réussir d’autres choses dans la vie ».
Nous avons rejoint notre premier refugio, deux cabanes en pierre à la toiture ondulée perchées au bord du lac Chiarkhota, juste avant le coucher du soleil. À l’intérieur, Dora s’activait déjà à côté de la gazinière, coupant des radis et des pommes de terre roses des Andes pour la soupe aux légumes de ce soir. La pièce était nue : les murs en ardoise étaient peints en rose pastel, une seule ampoule était suspendue au plafond, les câbles apparents, et des matelas pour enfant étaient alignés le long du mur. Le froid me mordait le visage.

Le lac Chiarkhota se trouve au cœur de la Cordillera Real, la chaîne montagneuse dentelée des Andes.
Le lac Chiarkhota se trouve au cœur de la Cordillera Real, la chaîne montagneuse dentelée des Andes.
« Les gens sont toujours étonnés de voir à quel point ma cuisine est bonne », explique Dora, sa pollera couleur bleuet montant et descendant sous l’effet de son rire. Mariée au guide d’escalade Agustín González, Dora a rejoint l’entreprise familiale en tant que cuisinière d’expédition il y a 30 ans. Mais c’est il y a 10 ans seulement, alors qu’elle était âgée de 50 ans, qu’elle a gravi sa première montagne. Elle a désormais fait l’ascension de tous les plus hauts sommets de Bolivie et prévoit de gravir le Mont-Blanc dans les Alpes françaises plus tard cette année.
« La première fois, j’ai grimpé par curiosité, pour voir si je pouvais le faire », me raconte-t-elle en souriant, dévoilant au passage des dents argentées et une feuille de coca mâchouillée coincée sous sa lèvre supérieure (la coca est une plante andine autochtone que les Aymaras utilisent depuis des siècles contre le mal des montagnes et pour avoir de l’énergie). « J’ai fait l’ascension avec des chaussures trop grandes, mais j’ai réussi. Après ça, j’ai voulu m’atteler à d’autres sommets ». Sur ce, elle ajoute des carottes et du persil à la soupe, ses lunettes à la monture rose se couvrant de buée.
L’alpinisme n’avait rien d’une évidence pour Dora, jeune orpheline n’ayant reçu aucune éducation et souffrant d’une mauvaise vue. « J’ai ressenti de la discrimination en raison de mon âge, du fait que je ne savais pas lire et de ma vue », confie-t-elle. « Mais la montagne ne discrimine pas. Chaque ascension me rendait plus forte. Pour moi, la montagne est une famille. C’est là que j’ai trouvé mes amis, mes sœurs, ma raison d’être ».
Avant de prendre place à table pour le dîner, notre groupe s’est rassemblé autour d’une petite table en bois à l’intérieur du refugio. Nous étions collées serrées pour nous tenir chaud. Il y avait des femmes originaires du Japon, du Mexique, de France, des États-Unis et du Royaume-Uni. Toutes menaient des vies très différentes. Pourtant la conversation se faisait naturellement entre nous et les Cholitas. Il régnait une ambiance intime et détendue, une confiance qu’il n’aurait pas été possible de ressentir dans un groupe en mixité. On se racontait des histoires sur la montagne et la maternité, nos espoirs et nos rêves pour l’avenir.
Les Aymaras, et plus particulièrement les femmes, ont toujours été une communauté assez secrète. Rares sont les voyageurs à avoir eu la chance d’apprendre à connaître leur vie. Mais alors que nous étions agglutinées dans une cabane en pierre perchée à 4 700 mètres d’altitude, à partager une soupe et un thé aux feuilles de coca, sans Internet ni réseau, la distance habituelle s’est dissipée. C’était un privilège rare d’être invitées dans leur monde.
Cette nuit-là, je me suis glissée dehors. Les pics enneigés du Condoriri semblaient toucher le ciel. Les étoiles scintillaient sur le lac ; elles étaient si nettes, comme si la Voie lactée s’était déversée sur l’eau. J’ai perdu mes repères pendant un moment : j’avais des étoiles sous les pieds et au-dessus de la tête, comme si j’étais suspendue dans l’espace. La température avait chuté : il faisait -10°C. Mais je me suis attardée dans le froid mordant, à m’émerveiller devant l’Univers qui s’étalait devant moi.
UNE TERRE DE TRADITIONS
Le lendemain matin, nous nous sommes regroupées au bord du lac pour réaliser une challa, une offrande à Pachamama en vue de notre passage sûr du col du Condoriri. Chez le peuple Aymara, Pachamama est considérée comme la Mère Nature, la force créatrice de vie qui donne la terre, l’eau et les récoltes. Sa bénédiction est recherchée avant de voyager dans les montagnes.
Situé à 5 000 mètres du niveau de la mer, soit à une altitude plus élevée que presque n’importe quelle montagne en Europe, le col sera notre premier gros défi. Nous plaçons des feuilles de coca, une goutte d’alcool et une petite boule noire de sucre mélangée à des cendres et de l’eau, que Dora appelle lejía, sur la terre. Une fois le rituel terminé, Dora, Liita et Estrella crient « Jallalla ! », un mot aymara de célébration que l’on peut traduire par « longue vie » ou « ainsi soit-il » avant de nous prendre chacune dans les bras.

Liita, guide d’escalade Cholita, sait parfaitement manier son piolet, puisqu’elle montre fréquemment aux visiteurs comment l’utiliser.
Liita, guide d’escalade Cholita, sait parfaitement manier son piolet, puisqu’elle montre fréquemment aux visiteurs comment l’utiliser.
Le sentier qui mène au Col de Condoriri grimpe raide depuis le lac, zigzaguant à travers les prairies marécageuses et les plaques de glace pendant trois longues heures. Estrella marche derrière moi, ajustant les fleurs en crochet qu’elle a fabriquées elle-même et avec lesquelles elle attache ses tresses. Ce sont des kantutas violet foncé, la fleur nationale de la Bolivie. Son aguayo tissé, qu’elle décrit avec humour comme son « sac à dos Osprey », est étalé sur ses épaules, ses fils de couleur vive attrapant la lumière de la montagne.
Estrella a 34 ans, mais elle grimpe dans ces montagnes depuis qu’elle est adolescente. « J’ai commencé parce que ma sœur faisait de l’escalade. J’ai eu envie de voir si j’en étais capable moi aussi », confie-t-elle. En 2016, elle a gravi Huayna Potosí, avant d’obtenir son diplôme de guide de randonnée en 2019. En 2021, elle est devenue l’une des premières femmes boliviennes à devenir guide d’escalade certifiée en haute altitude.
« C’était très difficile », raconte Estrella au sujet de sa formation, qui s’est effectuée exclusivement en Bolivie. « Nous avons dû bivouaquer dans la neige par des températures négatives et faire de l’escalade de nuit. Et il y avait des hommes qui pensaient que je n’en étais pas capable ». À l’époque, elle élevait aussi deux jeunes enfants seule, ce qui lui a valu d’être encore plus sous-estimée par certains grimpeurs. Quelques-uns ont essayé de porter son équipement, convaincus qu’elle n’y arriverait pas seule, d’autres l’ont ignorée ou se moquaient d’elle. Certains formateurs l’ont ciblée, la réveillant plus tôt ou lui demandant plus que les autres. De cette expérience, Estrella a tiré une leçon : « Un de mes professeurs m’a dit que la montagne se moque que vous soyez un homme ou une femme. Elle vous traite de la même manière ».
Le sentier devient de plus en plus raide. À 5 000 mètres d’altitude, sous les hurlements du vent, nous atteignons le Col de Condoriri, d’où l’on aperçoit la couronne enneigée du Huayna Potosí qui scintille au loin. À peine essoufflée, Estrella scrute l’horizon et repère une buse à gorge blanche à la recherche de son prochain repas. Nous entamons notre descente dans la vallée en contrebas. La palette de couleurs passe du blanc neige et au noir des roches volcaniques aux tons café, jaune moutarde et vert mousse. Les traces d’alpagas quadrillent les pentes et mènent vers des prairies marécageuses où gargouillent de petits ruisseaux. Estrella me confie que ses enfants grimpent jusqu’à ces vallées et montagnes avec elle, et qu’ils les appellent leur maison. « La montagne m’a appris la resistencia, à savoir endurer, continuer et être fort. Elle a fait de moi une meilleure mère et une femme plus forte », livre-t-elle.

Les alpagas paissent dans les prairies situées à plus haute altitude et vivent en paix aux côtés des Aymaras.
Les alpagas paissent dans les prairies situées à plus haute altitude et vivent en paix aux côtés des Aymaras.
Nous atteignons Tuni, une petite communauté d’éleveurs d’alpagas aux maisons basses en brique et en terre crue et au toit en tôle ondulée. Nous allons passer la nuit à Albergue Tuni, une maison d’hôtes détenue et tenue par Marisol Poma Quispe, 43 ans, qui vit là depuis 25 ans. Elle nous salue, vêtue d’une pollera violette, de ballerines brillantes argentées, d’un pull en crochet lilas et d’un tablier de la même couleur. Un large bob crème abrite son visage du soleil, mais lorsqu’elle sourit, ses dents en or scintillent dans la lumière.
Le lendemain matin, elle me trouve dans la cour en train de siroter un thé aux feuilles de coca. Un cochon est attaché et une dizaine de cuy (des cochons d’Inde) courent autour de moi. Dans mon dos, Huayna Potosí se dresse au-dessus du village, son sommet enneigé se teintant de rose avec le lever du soleil. « Tu veux m’aider à sortir les alpagas », me demande Marisol. Avant que je ne puisse répondre, elle s’avance vers l’enclos. « Tu prends les miens, je prends les lamas du voisin. On se retrouve en haut de la colline ».
Je me retrouve soudain face à ses 93 alpagas qui me regardent, attendant mes ordres. Je regarde Marisol, qui agite un morceau de laine au-dessus de sa tête et siffle « ksssh » aux lamas d’à côté. Je la copie du mieux que je peux et, à mon soulagement, le troupeau se met lentement en route en bourdonnant et gloussant. Au sommet de la colline, Marisol sourit et me dit : « Je suis très heureuse lorsque des touristes sont là ».
Nous regardons les animaux se disperser sur la pente. « Nos ancêtres nous ont laissé cette terre. Nous devons rester ici pour la protéger et la léguer. Grâce aux voyageurs, nous pouvons vivre avec nos animaux et perpétuer les traditions aymaras ». Le tourisme de l’escalade et de la randonnée a même permis au village d’avoir l’eau courante, grâce à un projet achevé en 2012. « Des grimpeurs français nous ont vus boire l’eau de la rivière. Ils nous ont aidés à construire un système et nous avons désormais de l’eau potable », raconte-t-elle.

Les guides comme Estrella Gonzáles Magueño aident les grimpeurs dans leur ascension de sommets comme le Huayna Potosí et à en redescendre en toute sécurité.
Les guides comme Estrella Gonzáles Magueño aident les grimpeurs dans leur ascension de sommets comme le Huayna Potosí et à en redescendre en toute sécurité.
« GRAVIR DES MONTAGNES EST UN RÊVE »
Depuis Tuni, nous rejoignons l’entrée de Huayna Potosí en voiture avant de commencer notre ascension jusqu’au High Camp, perché à 5 250 mètres. Le terrain est plus exigeant qu’à Condoriri. D’immenses rochers et des blocs de pierre sont amassés les uns contre les autres comme s’ils étaient tombés du ciel, en équilibre précaire dans les ravins, à l’instar d’un Jenga géant. Un sentier discret serpente entre eux, avant de devenir plus raide et d’être plus difficile à distinguer. Alors que des nuages de neige s’amoncellent, la visibilité baisse et la température chute, chaque respiration brûle encore plus que la dernière.
Chacun de mes pas semble incertain maintenant, comme si toute la montagne pouvait se décaler si je posais mon pied au mauvais endroit. Plus haut, les plaques de neige et de glace glissent des rochers, me forçant à mettre de côté mes bâtons de marche et à utiliser mes mains pour gravir les cent derniers mètres. Si je glisse, la descente est longue.
Lorsque je me redresse enfin au sommet, je suis prise par surprise par la vue. Le refugio Las Rocas est accroché à une corniche rocheuse, la limite des neiges de Huayna Potosí d’un côté, une falaise abrupte de l’autre. Nous sommes au-dessus des nuages à présent : des sommets lointains percent le manteau de blanc, leur silhouette s’étirant à l’infini jusqu’à l’horizon. Derrière eux se trouve la bande forestière des Yungas (l’Amazonie bolivienne) et dans notre dos, les lumières ambrées d’El Alto.
Estrella et Liita me racontent que le refugio Las Rocas a été construit par leur famille au début des années 2000. Il aura fallu deux ans pour le terminer, chaque pierre et poutre en bois étant transportée à la main. Avant cela, les grimpeurs n’avaient pas d’autre choix que de camper s’ils voulaient atteindre le sommet. Aujourd’hui, son toit triangulaire évoque une cabane de montagne dans les Alpes et une petite église de village. Le soleil, qui passe à travers les fenêtres inclinées, inonde de lumière le grand dortoir. Une table en bois court sur toute la longueur de la salle à manger, aux murs couverts de cartes dessinées à la main et de mots gribouillés par les grimpeurs passés par-là, qu’ils aient atteint le sommet ou qu’ils aient fait demi-tour.
« Dans la langue aymara, Huayna Potosí veut dire "jeune montagne" », m’explique Estrella pendant le dîner. « Ce sommet est plus jeune que les autres pics ici, donc je pense qu’il accueille davantage les voyageurs. Il veut aider les grimpeurs à atteindre son sommet, pour qu’ils gravissent ses grands frères et sœurs ainsi que ses parents, les montagnes plus imposantes que l’on aperçoit au loin ». Pour le peuple Aymara, les montagnes sont des êtres vivants, les enfants ou les esprits de Pachamama elle-même. Il est donc normal qu’Estrella parle de Huayna Potosí comme s’il s’agissait d’un ami.
Nous avons passé les deux jours suivants au High Camp, pour nous acclimater et nous entraîner à manier les piolets et les crampons sur un petit glacier à proximité. Ce voyage étant pensé comme une découverte de l’alpinisme, nous n’essayerons pas de gravir le sommet de Huayna Potosí. À la place, nous ferons l’ascension d’une section du Glaciar Viejo. Ce sera suffisant pour découvrir l’escalade sur glace et pour avoir un aperçu de ce qui nous attend si nous tentions un jour de gravir le sommet.
Nous atteignons le mur après avoir marché d’un pas mal assuré jusqu’au pied du glacier. Liita m’assure et je plante quelques fois mon piolet dans la couche de glace de 30 mètres. Après seulement quelques mètres, j’ai déjà le souffle coupé : j’ai l’impression, à cette altitude, de me déplacer dans l’eau à chaque fois que je plante mon piolet. Mes bras tremblent. Mes poumons me brûlent.
À mi-chemin, mes deux pieds glissent. Je me balance soudainement du bout des bras, des éclats de glace s’écrasant en bas tandis que mes jambes s’agitent frénétiquement dans le vide. J’envisage d’abandonner, mais je me souviens des derniers mots que Liita nous a dits : « Rappelez-vous votre entraînement ». Je parviens à enfoncer à nouveau mes crampons au mur et je me remets à avancer.
Tant bien que mal, j’ai fini par atteindre le sommet. Je tremble, je me force à ne pas regarder la glace. Le glacier se déploie tout en courbes, dans des tons blanc, gris et turquoise, se répandant sur la toundra en contrebas comme le glaçage d’un gâteau. Au-delà, des sommets enneigés, dont le Huayna Potosí, s’étendent à perte de vue. Pendant un moment, j’imagine ce que cela doit être d’en gravir un, comme Dora, Liita et Estrella l’ont fait.
D’en haut, je pense comprendre ce qui attire ces femmes dans les montagnes. Malgré le froid, la peur et l’épuisement (sans oublier les barrières sociales et économiques auxquelles elles sont confrontées en tant que femmes autochtones), c’est quelque chose d’assez spécial de se tenir au bout du monde et de réaliser de ce dont vous êtes capable.
« La montagne m’a appris à être une femme qui a de grands rêves. Car gravir des montagnes est un rêve ». Cette phrase de Liita résonne dans mes oreilles tandis que je l’appelle pour qu’elle assure ma descente.
ORGANISEZ VOTRE VOYAGE
Thread Caravan propose une excursion d’escalade et de randonnée de 10 jours en Bolivie, réservée aux femmes et encadrée par les Cholitas Escaladoras à partir de 2 950 $ (2 522 €) par personne, billets d’avion non inclus. Au programme : randonnées guidées dans la Cordillère Royale, introduction à l’escalade sur glace sur le Glaciar Viejo et ateliers pratiques avec des femmes aymaras pour apprendre les techniques traditionnelles de tissage des fibres d’alpaga. Niveau logement, vous dormirez dans des refuges de montagne rustiques et des hôtels confortables à La Paz, en pension complète, guides et transport à l’intérieur du pays inclus. Prochains départs en juillet 2026.
Comment s’y rendre
L’aéroport principal de la Bolivie est l’aéroport international d’El Alto. Air France propose des vols vers cette destination depuis Paris.
Temps de vol moyen : entre 17 et 20 heures, selon la correspondance.
Quand y aller
La meilleure saison pour vous rendre dans la Cordillère Royale est la saison sèche, qui s’étend de mai à septembre, lorsque la météo est clémente et les sentiers les plus accessibles. Les températures peuvent atteindre 15-20°C sous le soleil, mais les nuits en altitude sont bien plus froides (-10°C voire moins). La saison des pluies (de décembre à mars) rend la pratique de la randonnée et de l’escalade beaucoup plus difficile et est à éviter.
Où séjourner
Atix Hotel, La Paz. À partir de 164 $ (140 €), B&B.
Met Hotel, La Paz. À partir de 121 $ (103 €).
Pour en savoir plus
Cet article a été rédigé en collaboration avec Thread Caravan. Il a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.
